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Adopte-un-mort.com ou comment les défunts bousculent la filiation

0024_FILIATIO_Mai_2016-055Les morts n’ont-ils vraiment plus d’existence ? À lire les histoires qui composent le dernier livre de la philosophe liégeoise Vinciane Despret, interviewée par Filiatio, on en doute bien volontiers. Dans leurs relations avec « ceux qui restent », les défunts complexifient et enrichissent notre rapport à la lignée et à la filiation. Bienvenue dans un cimetière bouillonnant de vie.

Vous mourez : votre photo, sur l’arbre généalogique, change aussitôt de teinte, blanchit ou grisonne, se voile. Crac, vous avez basculé. Vous êtes passé, trépassé, repoussé du côté des défunts avec lesquels vous apprenez désormais à partager le cimetière, le fond de la mer ou la fraîcheur du vent. Quant à nous, plus vivants encore que vous n’êtes mort, après le chagrin nous devons « faire notre deuil », vous caser mentalement dans un tiroir tendu de satin, vous éjecter de notre quotidien. Pour la filiation, c’est une équation simple comme un changement de génération : les avant-derniers deviennent les derniers et du jour au lendemain, la fille orpheline se fait aînée de famille. Sous vos applaudissements.

Cette version courte, vous vous en doutez, est simpliste. Elle est une apparence de normalité. L’évidence – les morts sont morts – n’est pourtant pas une vérité absolue. Et la frontière entre les morts et les vivants est plus proche d’une négociation que d’une soustraction. C’est cet espace créatif, infiniment varié, ce lieu de trafic intense qu’a voulu questionner la philosophe Vinciane Despret. Enseignante à l’université de Liège, elle nous avait déjà retourné le cerveau avec son ouvrage Que diraient les animaux si on leur posait les bonnes questions ? (La Découverte 2012, voir Filiatio #10) consacré aux liens entre les humains et le règne animal. Vous verrez que la manoeuvre qu’elle opère dans son nouveau livre Au Bonheur des morts. Récits de ceux qui restent (La Découverte 2015) est une bienheureuse expédition, virevoltante et érudite.

Bons baisers du columbarium

Les défunts étaient discrets ces derniers temps, remarque de prime abord Vinciane Despret. Ils étaient pétrifiés par notre conception désenchantée du monde, historiquement très récente, considérant la mort comme un néant et le deuil comme un travail dont l’aboutissement est l’acceptation de ce trou noir, organique, fonctionnel, vide de sens, désincarné. Toutefois, en dépit de, ou à côté de l’injonction à l’oubli, ceux qui restent continuent à entretenir des relations complexes avec leurs défunts, ceux qui veulent être « souvenus ». Se faire relais de ces histoires revient, pour la chercheuse à la plume d’habile conteuse, à se détourner du débat binaire entre imagination et réel et à éclairer la coexistence des vivants et de « leurs » disparus, les attentes et les effets des uns et des autres, à se demander ce qu’exister peut bien vouloir dire. Mille et une histoires, dont celle de Georges, le grand-oncle de Vinciane Despret, composent le terreau de ce livre qui jette des ponts entre nous et trace des liens à la fois souples et solides, comme des lianes.

Filiatio : Après vos précédents travaux sur les relations entre les humains et les animaux, qu’est-ce qui vous a amenée à réfléchir à cette relation entre ceux qui restent et ceux qui sont partis ?

« Avec les animaux, j’explorais la question des frontières : les frontières entre les différentes disciplines, entre la science et les savoirs profanes, entre les animaux et les humains. On peut être opposé à ces frontières mais on ne peut s’empêcher d’acter leur présence et le fait qu’il s’y passe deux choses importantes. La première, c’est qu’on y trouve de la contrebande et du trafic. Si vous voulez supprimer la contrebande et mettre les contrebandiers au chômage, supprimez les frontières et tout ce qui règlemente l’opportunité du trafic. La contrebande à propos des animaux est passionnante et se fait de diverses manières : quand les savoirs profanes commencent à contaminer les savoirs scientifiques, et inversement ; quand les scientifiques se laissent aller à confier des histoires personnelles liées à leur attachement aux animaux ou à des événements de terrain ; des organisations politiques humaines ont une influence sur la manière dont on observe la nature. C’est un fameux trafic ! Lorsqu’une chercheuse féministe découvre que les babouines ont des rôles sociaux bien plus importants que ce qu’on avait imaginé, ses hypothèses et ses narrations vont passer la frontière pour contaminer, dans le bon sens du terme, les régimes sociaux : elles vont peut-être changer les choses à un certain moment.

Si l’on considère un territoire à partir de son centre, alors les frontières sont des marges, floues et poreuses. C’est ce second aspect qui m’intéresse. Aux frontières ont lieu des choses intéressantes, innovantes, déstabilisantes ou scandaleuses. L’idée selon laquelle les morts continuent à agir sur les vies des vivants se situe exactement à la frontière, à un point extrêmement intense de contrebande et de trafic. Des choses mortes s’avèrent bien vivantes, et inversement. Et certaines personnes remettent en cause les frontières : quand on ressent la présence d’un mort, on remet en cause la séparation entre les gens vivants et les gens morts, on rend poreuse cette frontière entre « être » et « non-être ». Ce trafic ébranle les certitudes. »

F. : Mais alors, si les morts ne sont pas morts, et si les passages entre les générations sont troubles, peut-on envisager autrement la filiation ?

« Il peut y avoir un changement de rôle. Si le mort continue à agir, à avoir des demandes, à répondre à quelque chose qu’il a mis en place, alors plutôt que de n’avoir plus personne devant soi, on a peut-être un rôle de relais par rapport à des choses qui devront être accomplies et que le défunt n’a pas eu le temps de faire.

Le psychanalyste Jean Allouch (1) a beaucoup écrit contre la manière dont ses collègues imposaient la théorie du deuil et faisaient passer leurs propres convictions avant les convictions de leurs patients. Jean Allouch a une très jolie définition du deuil : il dit qu’on est en deuil de quelqu’un lorsque que celui qui est parti a, en partant, emporté avec lui un « petit bout de soi ». Ce petit bout de soi, ce n’est ni moi, ni lui ; c’est la part de soi qui existe dans cette relation-là et qui disparaît avec le défunt. Jean Allouch dit que le deuil se résout quand s’élucide quelle est cette part de soi que le mort a emportée avec lui. Il ajoute : c’est quand on arrive à transformer ce qui était un vol en don. Pour moi, cette phrase était extrêmement énigmatique : que pourrait-ce être, ce petit bout de soi, quel est le rapport avec ce qu’on perd, avec ce qu’on n’est plus ? Lorsqu’on n’est plus la fille d’un être vivant, est-on encore la fille de quelqu’un ? Sans doute plus de la même manière… J’en trouve un magnifique exemple chez la philosophe Barbara Cassin (2), qui raconte que, lorsque sa mère est morte, elle perdu les mots du quotidien. Elle n’était plus capable de dire « faire revenir les échalotes », « casserole »… Elle a dû se réapproprier un langage. Ces mots du quotidien étaient peut-être ce petit bout de soi qui était en relation avec sa mère. En se réappropriant une autre langue, Barbara Cassin a donc élucidé la perte et concédé en don ce que sa mère lui avait « volé ».

Par rapport à la filiation, la question qui se pose est : quand on perd un parent à qui on était très attaché, avec qui la filiation était de l’ordre d’une évidence, le petit bout de soi qu’on va devoir concéder, qu’a-t-il à voir avec notre propre ordre dans la filiation ? Je pose la question, je n’apporte pas la réponse. Perd-on la part d’enfant de soi ? Cette part là n’est pas nécessairement tributaire du fait d’être l’enfant de quelqu’un, mais cela peut être très lié. Peut-on concéder cette part d’enfance, ou bien est-ce simplement une relation d’enfant à parent que l’on concède et que l’on transforme en don ?

0024_FILIATIO_Mai_2016-056«Quand on perd un parent à qui on était très attaché, avec qui la filiation était de l’ordre d’une évidence, le « petit bout de soi » qu’on va devoir concéder, qu’a-t-il à voir avec notre propre ordre dans la filiation ?»

Je reviens au relais. J’ai écrit mon livre en y insérant une histoire personnelle, qui est en fait très collective. D’ailleurs, dans ce livre, même la dédicace est collectivisée au nom de mes frères et soeurs : « à Bobby, à Maman ». Maman, c’est le un nom collectif qu’on lui donnait tous ; Bobby, c’est le nom par lequel ma petite soeur, malicieusement, appelait mon père. Elle est morte dans un accident bien des années avant lui. Dédicacer ainsi le livre « à Bobby », c’est à la fois parler de ma soeur, de l’absence de ma soeur et de mon père. Je porte à bout de bras toutes les personnes que fait exister le nom « Bobby », l’impertinence de ma petite soeur et le don que recevait mon père chaque fois qu’il se faisait appeler de la sorte.

Imaginer ce que les morts attendent de nous et penser que ce que nous faisons peut avoir sur eux des effets rétroactifs fait de nous non pas les héritier mais les relais d’une filiation. Enquêter sur ce fameux grand-oncle qui interfère entre les chapitres et qui m’oblige à raconter son histoire, c’est relayer mon père qui relayait son propre père qui relayait le chagrin de ses parents. C’est là que la filiation peut être infléchie – mais non pas modifiée – par une présence active : c’est cette inflexion qui transforme un héritier en personne relais. »

0024_FILIATIO_Mai_2016-057«Une fois que l’on accepte que les morts puissent attendre des choses de nous, des régimes d’invention se mettent en branle qui renouvellent la filiation, en inventent de nouvelles formes. C’est tout de même assez extraordinaire.»

F. : En confiant à ceux qui restent ce rôle de personnes relais, les défunts continuent donc de fait à bousculer le sens habituel de l’« héritage ». Comment font les défunts qui sont morts jeunes, qui n’ont pas forcément quelque chose à transmettre ?

« Les gens qui meurent jeunes ne sont pas encore inscrits dans la ligne du relais et de la transmission. Il faut inventer une possibilité pour eux de transmettre et de relayer, d’accomplir quand même quelque chose. Jean-Christophe Janin, un journaliste qui travaille dans la région de Lyon et avec qui je corresponds depuis la fin de mon livre, m’a raconté une histoire très belle. Des parents avaient perdu un enfant, une petite Juliette de treize ans. Ils ont installé une boîte aux lettres sur la tombe de leur fille afin que ses amis puissent continuer à lui écrire. Toute une correspondance s’est établie, même des inconnus lui destinent des lettres. Et la maman dit : c’est difficile d’élever un enfant mort. Élever, c’est faire grandir malgré tout. Cela demande des solutions inventives… On peut même adopter des morts. J’évoque dans mon livre le travail de l’historien Jay Winter (3). Lors de la guerre de 14-18, de jeunes soldats été massacrés. Un prêtre français avait alors imaginé quelque chose de très joli : faire adopter des soldats morts par des familles. C’était un régime d’adoption croisée, ou plutôt de protection mutuelle. Ce prêtre a construit une série d’immeubles à appartements dans une cour du 14e arrondissement de Paris. Chaque famille avait en quelque sorte « adopté » un soldat dont le nom se trouvait sur la porte de l’appartement. La famille bénéficiait de la « protection » du défunt et recevait un logement par cette adoption, en même temps qu’elle maintenait présente la personne du mort. Ce sont des régimes d’affiliation extrêmement intéressants où l’affiliation se fait dans les deux sens : on adopte un fils pour qu’il prenne soin de soi.

Une fois que l’on accepte que les morts puissent attendre des choses de nous, des régimes d’invention se mettent en branle qui renouvellent la filiation, en inventent de nouvelles formes. C’est tout de même assez extraordinaire. On fait parcourir d’autres branches au régime habituel de la filiation. »

F.: En effet, ici, on n’est plus dans l’arbre généalogique traditionnel, avec ses branches tendues vers le ciel auxquelles on rajoute les nouvelles pousses au fur et à mesure des naissances.

« Plutôt que d’être dans l’arbre, on est dans le rhizome, dans les radicelles ! Quand on pense aux racines, on les voit souvent en connexion avec l’arbre mais en réalité elles sont surtout en connexion avec les racines des autres arbres. Et un arbre, ça ne grandit pas tellement vers le haut ; ses racines ne vont pas non plus toujours au plus profond. Elles vont surtout loin en surface. Ce serait intéressant de repenser le modèle vertical de l’arbre pour ces nouveaux régimes de filiation, et les manières dont ils nous mettent en relais avec d’autres êtres. Je verrais plutôt un arbre des surfaces, des voyages et des connexions.

Je pense à Donna Haraway (4) : face à la manière dont le monde s’organise, face aux dévastations, aux difficultés que l’on peut éprouver devant le choix de mettre ou non un enfant au monde, son slogan est « Make kin, not babies » (« Faites des apparentés, pas des bébés »). Je trouve que c’est intéressant de sortir de cette vision de l’arbre généalogique. Je me méfie déjà de toute vision verticale, pour les branches comme pour les racines. De nombreuses chaînes sont beaucoup plus alternatives et activent la métamorphose des êtres, comme l’exemple de l’abeille et de l’orchidée. Ce n’est pas de l’« évolution » mais de l’« involution », c’est-à-dire la cooptation de deux règnes qui se métamorphosent ensemble, ce qui accentue certaines ressemblances entre eux et modifie les différences qu’ils ont l’un par rapport à l’autre : ils deviennent différemment différents. Ce schème d’involution complémentaire et parallèle à l’évolution devrait nous inspirer pour penser des schèmes de filiation, urgents aujourd’hui.

Penser la filiation avec le relais de certains morts, qui deviennent en quelque sorte des figures tutélaires pour certains d’entre nous – même s’ils ne nous sont pas apparentés plus que cela –, c’est peut être aussi repenser les schèmes de la filiation non pas seulement orientés vers ce qui suit, vers la descendance, mais aussi orientés vers l’ascendance ou vers ce qui nous précède. Cela répond mieux à nos dévastations contemporaines. »

Sabine Panet

(1) Psychanalyste français. À lire : Érotique du deuil au temps de la mort sèche (EPEL 1997).

(2) Dans le recueil de nouvelles Par le plus petit et le plus inapparent des corps (Fayard 2007).

(3) Entre deuil et mémoire, Armand Colin 2008.

(4) Philosophe, biologiste et féministe américaine.

Article paru dans Filiatio #24 – mai/juin 2016, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

 

 

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