Home » Actualités » Aléas de l’égalitarisme

Aléas de l’égalitarisme

filiatio20-def-017Au départ d’une action en justice qui aurait dû être « de routine », Aurélie a été malmenée par un système judiciaire au contact duquel elle n’a eu l’impression ni d’être écoutée ni d’être véritablement prise en considération. Et pendant que des juges équipés d’oeillères s’obstinaient à appliquer des modèles décisionnels censés préserver l’intérêt de l’enfant, sa fille Louise se retrouvait de plus en plus fragilisée psychologiquement par la relation qu’elle entretient avec son père.

Première comparution

« En août 2013, après six ans de séparation et l’établissement d’une garde six jours/huit jours homologuée par une convention de médiation, le père de Louise a introduit une requête au tribunal pour rendre cet hébergement parfaitement égalitaire, sous le prétexte que j’avais reçu la part d’avantage fiscal lui revenant (les impôts me l’avaient reversée par erreur). Afin d’éviter un jugement par défaut, je me suis donc rendue à une première comparution au tribunal. Lui n’était pas présent. À la seconde audience par contre, il était là. Plutôt que de trancher, le juge nous a renvoyés dos à dos en nous intimant de réévaluer ensemble l’intérêt de notre enfant. La situation en resta là. D’un côté, j’étais soulagée que les problèmes se règlent mais, d’un autre, je me demandais ce que nous avait apporté ce passage au tribunal.

L’alternance à tout prix

En décembre 2014, la grand-mère paternelle de Louise – en mésentente avec son fils – a introduit une requête à son tour, afin de faire valoir son droit aux relations interpersonnelles. Ce droit lui fut reconnu. Jusque là, je n’avais jamais été opposée à ses relations avec Louise et n’y voyais aucun problème. Par contre, et c’est là que le bât blessait, à ma surprise et à mon grand désappointement, le temps octroyé à la grand-mère était soustrait tant à mes périodes d’hébergement qu’à celles de son père… C’était extraordinaire, et surtout affolant. Non seulement je ne pouvais comprendre qu’on me retire des jours avec ma fille pour les donner à la mère de son père mais, imaginons que mes parents m’aient également demandé du temps pour voir leur petite-fille, quelle plage horaire me serait-il resté pour être mère ? À croire que les juges ne font plus que dans l’alternance à tout prix, sans se soucier des contextes ou de la réalité des personnes en présence. Ils se sont comme rigidifiés dans la flexibilité. L’avocate qui représentait Louise au tribunal et avait qualifié le jugement d’« ubuesque1 » n’était pas plus convaincue que moi que les droits de ma fille avaient véritablement été défendus. J’ai donc pris la décision de faire appel de ce jugement.

Désintérêt paternel

En janvier 2015, six mois après l’introduction de sa requête pour ne récupérer finalement qu’un seul jour – puisque nous bénéficiions d’un hébergement 6/8 – sous prétexte d’horaires de boulot incompatibles avec ceux de la garderie, le père de Louise a commencé à montrer des difficultés (manques de ponctualité chroniques) à prendre sa part dans l’organisation de son hébergement et à me laisser entendre que, pour des raisons personnelles, il était en réalité insatisfait de la convention établie en médiation quelques années auparavant. Après plusieurs semaines de tergiversations et de désistements de ses fonctions paternelles et pratiquement du jour au lendemain, il déclara qu’il n’était plus en mesure d’aller chercher Louise à la garderie ni de la prendre chez lui. Il me demanda alors que je le supplée dans son rôle éducatif et me dit qu’il me recontacterait dès qu’il serait retombé sur ses pattes. Il ne m’a jamais recontactée. Il n’a plus non plus fait signe de vie à sa fille, ni pour prendre de ses nouvelles ni pour lui expliquer ce qui se passait.

Effet pervers de l’autorité parentale partagée

En mars de cette même année, il l’avait complètement laissée tomber et je me retrouvais sans plus savoir sur quel pied danser. Si je retournais au tribunal, Louise, qui avait été blessée par son attitude vécue comme un rejet, pouvait se voir contrainte de se rendre chez son père contre sa volonté et, si je n’y retournais pas, ça pouvait déboucher sur le même résultat. En plus, j’aurais à justifier pourquoi je n’appliquais pas ce qui avait été convenu en médiation. Or, il me semblait que le plus urgent était de m’occuper de ma fille blessée et que son père devait au minimum soit lui donner des explications quant à son comportement soit écouter son ressenti. Le plus indiqué dans ces cas-là étant de consulter un psychologue. Malheureusement, et on touche là au comble de l’ironie, pour que Louise puisse s’entretenir de sa souffrance avec un psychologue, elle avait besoin de l’autorisation de celui qui la lui avait infligée, c’est-à-dire son père. Puisque nous sommes en autorité parentale partagée, je n’ai évidemment pas le droit de décider seule d’une visite chez un professionnel de cette nature.

filiatio20-def-020Recours en appel

Concernant les modalités d’hébergement de Louise chez sa grand-mère, j’ai enfin obtenu gain de cause. Ce ne fut pas sans gaspillage de temps, d’argent et d’énergie, d’autant que je me suis retrouvée seule devant une cour d’appel totalement désorganisée – les autres parties n’avaient pas été prévenues… À la comparution suivante, la grand-mère a refusé de prendre à sa charge mes frais d’avocat mais elle m’a contactée plus tard en privé pour me proposer leur remboursement. C’était à ne rien y comprendre sauf qu’elle usait d’un double-langage.

Résurrection du père

Dernièrement, le père de Louise est réapparu comme si de rien n’était pour réclamer son droit à héberger sa fille au régime d’antan. Je trouve ce comportement parfaitement inapproprié : il n’envisage que ses droits parentaux qu’il entend soudainement réclamer, sans s’inquiéter de savoir si ça n’est pas au détriment de la santé émotionnelle de notre fille, qui avait sérieusement accusé le coup de son lâchage. Il y a fort à parier que sa nervosité constante et ses difficultés de concentration résultent d’un ébranlement interne et de meurtrissures liées à l’attitude de son père. Évidemment, en tant que maman, je ne peux que m’en inquiéter et faire l’impossible pour l’aider à retrouver sa sérénité le plus rapidement possible. Pour ce faire, j’ai toutefois besoin de la pleine et entière collaboration de son papa, qui devra faire preuve d’une maturité et d’une empathie suffisamment développées envers sa fille pour pouvoir se mettre à sa place et comprendre que ses derniers agissements, suivis d’un trop long silence, ont eu un impact sur son psychisme. Or, plutôt que de se comporter en adulte – quand il ne pose pas en victime – il se positionne lui-même comme un enfant. Les faits parlent d’eux-mêmes : Louise ayant préféré ne pas le voir à l’occasion de son anniversaire, il a décidé en représailles de ne pas lui téléphoner ce jour-là. Rien. Une réaction du tac au tac inacceptable de la part de quelqu’un qui prétend se soucier du bien-être d’un mineur. Pour Louise, cette absence d’appel téléphonique paternel en ce jour hautement symbolique fut un élément de plus qui s’est ajouté à la liste déjà longue des choses qui désagrègent progressivement la confiance qu’elle avait en lui. Une nouvelle blessure qui vient se superposer à toutes celles qu’elle abrite en son for intérieur et que, sans doute pour atténuer sa souffrance, elle exprime sous forme de colère. Je voudrais voir diminuer cette colère. Une petite fille de huit ans ne mérite pas d’être rongée par une émotion de cette nature à cause des inconséquences d’un adulte. Mais la moindre action de son père accentue la douleur qu’elle ressent. Autre exemple flagrant : pour justifier le fait d’avoir interrompu son hébergement et fait le mort pendant des mois alors qu’elle était pendue au bout d’un clou à l’attendre, il lui a prétendu dernièrement (au téléphone) que son but était de la laisser réfléchir… Je trouve extrêmement malsain, voire pervers et honteux venant d’un adulte, de faire croire à sa fille que la responsabilité de son silence et de sa totale absence de signes de vie lui incombe. C’est une torture mentale inadmissible.

Nouvelle requête

Pour qu’elle puisse exprimer son mal-être et son désarroi à quelqu’un disposant des compétences ad hoc, j’ai été obligée en ce mois de mai d’introduire une requête au tribunal pour solliciter une expertise psychologique de Louise, qui ne veut plus retourner chez son père. Dans l’intérêt de ma fille, cette situation ne doit pas perdurer davantage. Comme je ne peux prendre seule la décision de ne pas respecter ce qui a été établi par convention, je n’ai pas d’autre choix que de faire appel à la justice et à sa batterie d’experts de tous poils. J’ai pourtant presque entièrement perdu confiance dans les tribunaux suite à ma déception devant l’iniquité de la réponse du tribunal à la demande de mon ex-belle-mère. Et ce qui se passe au-jourd’hui n’est malheureusement pas fait pour me tranquilliser ou réhabiliter à mes yeux le système judiciaire. En effet, nous sommes en juillet et ma requête est tou- jours sans réponse. Or tant qu’aucun processus n’est enclenché, en vertu de l’ancien tour de rôles, Louise devrait être hébergée chez son père. Je le lui évite pour son bien mais cette situation me met en porte-à-faux vis-à-vis de la justice.

En résumé

Je n’ai trouvé au tribunal qu’une lenteur de réactions, des rythmes en totale inadéquation avec les réalités en présence et une pesanteur de décision étayée par un assortiment de lois visant davantage à couvrir la personne qui les prend qu’à répondre véritablement à un contexte relationnel spécifique Cela m’incite à penser que les juges ne lisent pas les dossiers, ou pas à fond, et qu’ils se bornent à appliquer des modèles généra-listes qui ne sont pas nécessairement en accord avec les particularités auxquelles ils ont affaire. Pourtant, j’ai passé énormément de temps à expliquer et à me justifier jusqu’à en être éreintée, pour en retirer non pas la sensation de m’y retrouver ou d’avoir été entendue mais celle de sauver les meubles. Une dépense d’énergie considérable pour n’aboutir au final qu’à une solution qui, au vu de la situation initiale, n’était que logique et de bon sens. Et j’ai le sentiment d’avoir eu de la chance de parvenir à aboutir à quoi que se soit. Par contre, les droits de Louise, je ne suis toujours pas convaincue qu’ils soient vraiment défendus. »

Propos recueillis par David Besschops

filiatio20-def-019Le décryptage de Michaëla Gayack

Michaëla Gayack est psychologue et maître-praticienne en PNL. Elle intervient essentiellement dans des dossiers en rapport avec l’aliénation parentale.

« D’abord, je tiens à féliciter cette maman pour sa réactivité face à une situation relationnelle dans laquelle il n’est pas évident de voir clair immédiatement. Il est en effet essentiel pour cette jeune enfant de savoir très vite sur quel pied elle peut danser et sur quel parent elle peut compter. Les blessures d’estime de soi provoquées par les attitudes indécises ou en demi-teinte sont bien trop fréquentes pour qu’on ne se mobilise pas quand pareille situation se présente. Ensuite, vu sous un autre angle, nous avons ici un contexte qui exige d’envisager les problèmes à travers des prismes multiples et, pour ce faire, il serait avantageux de pouvoir entendre l’ensemble des personnes du système familial. D’autre part, il reste essentiel d’avoir conscience que quel soit le degré de bienveillance et d’amour du parent qui porte la parole d’un enfant, cette parole est toujours soumise à ses nombreux filtres et à son interprétation du vécu émotionnel du mineur. Cela, la mère de Louise l’a bien compris en faisant appel à des professionnels extérieurs. Pour cette raison, aussi, je l’applaudis car il est parfois difficile, lorsqu’on a sur les épaules la responsabilité totale d’un être, de chercher de l’aide ailleurs qu’en ses propres ressources. Chapeau ! »

Chacun, à des moments particuliers de son histoire, éprouve le besoin de raconter son vécu de façon unilatérale. À Filiatio, tout en restant conscients de l’incomplétude d’une vision unique, nous rencontrons des femmes et des hommes à qui nous offrons un espace d’expression. Nous ne voulons ausculter ni la véracité de leurs propos ni les éventuelles contradictions qui s’en dégagent mais simplement prendre en compte le témoignage de leur expérience de parents ayant subi soit un rapt soit la privation d’un ou plusieurs enfants soit une décision de justice aberrante (qui remet en cause leurs aptitudes à la parentalité) soit de leur vécu de victimes de rapt ou de privation parentale durant l’enfance.

Article paru dans Filiatio #20 – septembre/octobre 2015, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

Je commente (0) Commenter | Je partagePartager sur facebook | Je tweeteTweeter cet article

Laisser un commentaire

* Ces champs sont obligatoires
** Vous pouvez utiliser certaines balises html