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Antigone toujours pas dévoilée

 LE PITCH

Antigone est une Labdacide, ce qui signifie qu’elle est destinée à ne pas se faire de vieux os. Une malédiction frappe cette famille depuis que Laïos, fils de Labdacos, s’est vu révéler qu’il se ferait tuer par son propre fils, qui ensuite épouserait Jocaste, la femme de Laïos – sa propre mère, donc. C’est assez tordu ? Ça vous rappelle furieusement quelque chose ? OEdipe ? Bingo. C’est lui, le fils. Eh bien Antigone, c’est la fille d’OEdipe et Jocaste, qui est donc à la fois sa mère et sa grand-mère, mais qui n’est plus, puisqu’elle s’est pendue en apprenant la vérité des liens qui l’unissent à OEdipe. Antigone est dotée de deux frères et d’une soeur, à qui il va aussi arriver des bricoles.

Dans la pièce de l’auteur grec Sophocle, Antigone rentre au Palais de Thèbes après avoir accompagné son père OEdipe dans son errance de fin de vie. Les deux frères d’Antigone, Polynice et Etéocle, censés se partager le pouvoir, se sont entretués. Créon, l’oncle d’Antigone, règne donc à présent sur la cité. Il interdit d’offrir à Polynice, accusé de trahison, des funérailles selon le rite traditionnel. Antigone, révoltée, enfreint la règle et s’engage dans un combat aux conséquences dramatiques. Ça finit mal pour tout le monde : pour elle (elle s’étrangle), pour son fiancé Hémon, qui se trouve être aussi le fils de Créon (il s’ouvre le ventre), pour la femme de Créon (elle se tranche la gorge). Cela mis à part, Antigone est une pièce de théâtre puissante, d’une terrible modernité.

Antigone, vous voyez ? Deux jumeaux qui s’entretuent pour le pouvoir ; une fille qui se fait ratatiner par son oncle après avoir défendu la dépouille de son frère. Vous en avez soupé au programme des humanités ? Hé bien ce mois-ci, à Filiatio, on vous en ressert un plat. Bien frais, et très familial.

Sabine Panet et Céline Lefèvre

 

Pourquoi Antigone ? Figurez-vous que c’est une figure dont on entend beaucoup parler quand on s’intéresse à la famille. Et la famille, à Filiatio, on s’y intéresse. A force d’entendre parler d’Antigone à toutes les sauces, on a eu envie de dépatouiller le vrai du faux. Antigone est-elle une héroïne familiale? Une héroïne de société ? Une héroïne féministe ? Une héroïne dangereuse, attisant les rebellions, ou à l’inverse, une héroïne magnifique que l’on prend comme modèle ? Est-elle une héroïne tout court ? Il y a celle de Sophocle. Celle de Hegel, celle de Lacan. Et puis Anouilh, Brecht, Yourcenar, Bauchau. Et il y a la vôtre, celle qui sommeille en vous. La petite Antigone qui palpite discrètement sous vos méninges. Les situations politiques changeantes participent à la structuration de son mythe : à chaque siècle son Antigone, rappelle le juriste et philosophe François Ost dans son interview.

Le temps passe, les Antigone aussi, et que reste-t-il ? La protestation, le sacrifice, et le débat démocratique. Attention cependant, houlà ! Antigone n’est pas lisse. Elle a encore bien des mystères – notamment son amour pour son frère, sa fascination pour la tragédie et la mort. Et puis, Antigone – la pièce – et Antigone – le personnage, ce n’est pas la même chose : pourtant, on ne peut réduire aucune des deux ni aucun des autres personnages de la pièce à une dichotomie schématique.

Antigone, vue du choeur, c’est aussi le compromis à la belge : on écoute ici, on écoute là, et on tente de trouver une position intermédiaire. Nous avons voulu pousser encore plus loin. Antigone, insiste la super star académique Judith Butler, spécialiste du genre, dans son ouvrage Antigone, la parenté entre vie et mort (ouvrage que nous ne recommanderons, malgré notre respect pour Butler, qu’aux lecteurs titulaires d’un triple doctorat en linguistique comparée grec ancien/turkmène/xhosa), Butler, donc, essaie de repenser le mythe d’Antigone dans son histoire récente : la plupart des lectures faites d’Antigone seraient indissociables d’une idéologie bourgeoise et européenne influencée par la psychanalyse. Comme le dit si joliment François Ost, Antigone c’est peut-être avant tout de l’art dans la cité, de l’art qui permet de tisser un lien social fondateur à travers les discussions qu’elle suscite. Et ça, ça n’a pas d’âge. A moins que tout cela ne soit encore un cliché.

 

CHAQUE ÉPOQUE A SON ANTIGONE

‟Les tragédies posent les questions que la cité se pose à elle-même.”  François Ost, juriste et philosophe, professeur et Vice-Recteur aux Facultés universitaires Saint-Louis (Bruxelles), auteur d’Antigone voilée, nous livre sa vision d’Antigone : la protestation incarnée. Pourtant elle a aussi un côté sombre – et fort heureusement il ne vous faudra pas attendre la prochaine lune pour le découvrir. Lisez plutôt.

Filiatio : Quelles étaient les intentions de Sophocle, en écrivant Antigone ?

François Ost : L’éclosion des grandes tragédies grecques – Sophole, Eschyle, Euripide… – correspond aux expérimentations des premières formes de démocratie. Les tragédies étaient jouées pendant les fêtes de Dionysos, des festivités qui étaient aussi une obligation civique pour les citoyens athéniens. Le contenu de ces tragédies est politique, au sens noble du terme : elles tendent un miroir aux Athéniens et leur posent les questions que la cité se pose à elle-même. Avec Antigone, c’est surtout la question de la place du religieux dans un système politique en voie de laïcisation qui est posée – même si ce processus prend 25 siècles… Antigone, c’est la protestation inspirée par une religion ancienne par rapport à des formes plus modernes de religion « civile », représentées par le personnage de Créon. Bien sûr, c’est aussi le heurt entre le droit naturel et le droit positif. Est-ce que le gouvernant moderne doit gouverner en tenant compte de ses valeurs ?

F. : Comment Antigone a-t-elle traversé les âges ?

F. O. : Chaque époque a son Antigone, comme l’écrit Steiner. Antigone est un archétype de l’humain. Elle regroupe les cinq plus fortes polarités anthropologiques, et c’est ce qui en fait un archétype : la femme contre l’homme, le jeune contre le vieux, les divinités contre le temporel, le foyer contre la cité, et enfin, l’inclination vers la vie contre l’inclination vers la mort. Ces polarités portent l’antagonisme entre Antigone et Créon vers un point d’incandescence inouï. Antigone nous émeut, et elle se prête bien à toutes les formes de conscience individuelle face à la raison d’État, ou la (dé)raison d’État. Antigone est un mythe universel, on se la réapproprie, on la réécrit.

F. : Quelles idéologies, parfois contrastées peut-être, a-t-on fait porter à Antigone ?

F. O. : Je pense par exemple aux Antigone de Bertold Brecht, ou de Jean Anouilh. Avec Brecht, c’est une résistante. Avec Anouilh, en revanche, Antigone est présentée comme une adolescente attardée qui ne comprend rien au pouvoir, et notre sympathie irait presque à Créon qui, dans le texte, « retrousse ses manches » et « fait le sale boulot ». Anouilh a bien pu montrer sa pièce à Paris, sous l’occupation allemande, car elle n’a pas été censurée. Aujourd’ hui, je pense qu’on découvre une 3ème voie, qui s’exprime dans la bouche d’Hémon : il s’oppose à son père pour des raisons très modernes. La cité, dit-il, n’est pas le bien d’un seul : quelque chose qui est juste en général peut être injuste en particulier, et inversement. Avec Hémon, il n’y a plus de modèle pré-établi dont il suffirait de déduire les solutions. C’est la procédure qui peut donner des chances d’aboutir à une solution juste, et même cette solution peut ne pas rester éternellement juste. Ni Antigone, ni Créon ne gagnent. Tous deux s’écroulent, et les derniers mots de Créon sont pour avouer qu’il s’est trompé depuis le début.

F. : Antigone est-elle uniquement une héroïne courageuse, un modèle à suivre ? Est-ce qu’elle n’est pas aussi une menace pour l’ordre, pour le droit, pour la cité ?

F. O. : Antigone a aussi une face d’ombre. Son nom, Anti-goné, le révèle : elle n’est pas du côté de l’engendrement, elle est celle qui n’engendrera pas. Le type d’amour qu’elle manifeste est un type d’amour sororal. Elle a d’ailleurs une réplique qu’on peut trouver scandaleuse : « ce que j’ai fait pour mon frère, je ne l’aurais pas fait pour un mari ou un enfant ». Et elle meurt,sans mari et sans enfant. Pourtant elle nous séduit par son courage, par sa détermination. Elle s’engage tout entière. Mais elle est en clair-obscur. En particulier pour deux raisons. D’abord, sa tendance incestueuse. Et puis aussi par sa proximité avec la mort. On peut la comprendre, dans une famille où beaucoup sont déjà passés de l’autre côté… Elle me fait penser aux mères tchétchènes ou palestiniennes qui se font sauter, par désespoir, parce que la vie leur est insupportable. Antigone est en quelque sorte démesurée, au-delà de la limite. Cependant elle n’est pas tout le temps isolée ; elle l’est au début, mais elle finit par convaincre le choeur, qui représente l’opinion publique. Comme Créon pourtant, elle est tout d’une pièce. Mais Créon est celui qui ne sait pas écouter. Son discours est de plus en plus réducteur, et il se ferme aux conseils de bon sens. C’est sa faute politique majeure : refuser le débat.

F. : Est-ce qu’à votre avis, il y a une raison pour laquelle Antigone est une femme ?

F. O. : La Grèce athénienne, il faut le rappeler, laisse de côté la moitié de l’humanité. Chez Sophocle, les deux plus grandes héroïnes, Électre et Antigone, sont toutes deux des femmes. On peut y voir la mauvaise conscience de la vie politique athénienne qui s’exprime à travers l’utilisation de personnages féminins. C’est aussi le rôle de la littérature que de pointer du doigt les dysfonctionnements : un rôle de bouffon, de fou du roi.

F. : Venons-en à votre Antigone, l’Antigone voilée. Comment a-t-elle été reçue, et quelles étaient vos intentions en réinterprétant le mythe sur ce sujet précis ?

F. O. : En Belgique comme en France, c’est une pièce qui pose un problème. Le débat est crispé, et si on ne peut même plus en parler sur le mode de la littérature, c’est qu’on a peut-être régressé par rapport à l’Athènes de Sophocle… La pièce n’a jamais été jouée dans un théâtre – cela tient peut-être à la pièce elle-même, mais je crois aussi que c’est un tabou qui en dit long. On me reproche d’avoir fait une Antigone voilée – d’avoir fait une héroïne d’une jeune femme voilée – alors que la pièce, tout comme le mythe, est tout en nuances… J’ai fait Antigone Voilée car j’étais préoccupé par la problématique du voile et soucieux du dialogue des cultures. Plutôt que de traiter cette problématique à grand coup d’articles juridiques et d’articles de loi, j’ai la conviction qu’il faut travailler à un niveau plus profond, au niveau des passions, et les traiter par la littérature, par le théâtre. Le travail sur l’imaginaire collectif est très important, il est fondateur du lien social. Faire l’impasse sur l’imaginaire et les débats qui l’accompagnent, c’est passer à côté d’une clef de lecture fondamentale de la société.

ANTIGONE VOILÉE

Dans sa pièce Antigone voilée, François Ost adapte l’histoire originelle de Sophocle au débat brûlant sur le port du voile à l’école. Aïcha, élève apparemment tranquille, fait figure d’Antigone et les autres protagonistes sont clairement identifiables. Créon en directeur d’école, Polynice, le frère suspecté de terrorisme… Au-delà d’un exercice de style (les dialogues et la narration s’inspirent du théâtre classique), Antigone Voilée interpelle et alimente le débat sur le voile sous une forme inattendue

 

POUR ALLER PLUS LOIN

Les Antigones, Steiner, Gallimard, 1986. Un magistral inventaire des Antigone depuis Sophocle, et une lecture qui permet de comprendre à quelles sauces Antigone a été mangée.

 

ANTIGONE, RÉSISTANTE COMPLEXE

Une critique de l’ouvrage de Judith Butler « Antigone, la parenté entre vie et mort ». Epel, 2003, traduction Guy Le Gaufey

 

Que serait-il arrivé si la psychanalyse avait choisi Antigone, et non pas OEdipe, comme point de départ ?

La rebelle descendante d’OEdipe, héroïne de la pièce de Sophocle, a été acclamée par des générations comme l’exemple de la résistance, à la fois face à l’État et face à l’ordre patriarcal. Que se passerait-il si nous échappions à ces représentations, par lesquelles Antigone joue le rôle de la rebelle ultime dans un ordre présupposé naturel, et si nous repensions son mythe comme, justement, les prémices de cet ordre même ? Dans un ensemble d’essais à la fois provocants et brillants, Antigone, la parenté entre vie et mort, Judith Butler fait preuve de son talent unique de combinaison entre la littérature comparée et la pensée politique radicale.

Butler, professeur de rhétorique à Berkeley, est l’une des plus prolifiques figures contemporaines de la « théorie critique » (en anglais, critical theory), des études de genre et de la philosophie. Dans Antigone, Butler continue son exploration des pré-suppositions de genre et fait un pas supplémentaire dans la réflexion sur les tabous de la parenté. Comme beaucoup avant elle, elle est fascinée par la figure d’Antigone : soeur du défunt héritier du trône (Polynice), elle décide de donner une sépulture à son frère, allant ainsi à l’encontre des ordres de son oncle Créon, roi de Thèbes, qui avait ordonné de laisser le corps de Polynice sur le champ de bataille.

Antigone ne fait preuve d’aucun remords et défend ses actes. Lorsque Créon décide de la faire enterrer vivante, elle prend son destin en mains et désobéit une dernière fois à son oncle en se donnant la mort. La lecture de l’histoire d’Antigone par Butler se fait également en réaction aux travaux précédents de Hegel et Lacan : au fil des pages, ce qu’Antigone représente ne semble plus si clair. Dans le premier chapitre, Butler évoque l’Antigone de Hegel : non pas une héroïne féministe, mais la défenderesse de la famille et de la parenté. Pour Hegel, Antigone signale la transition d’une règle matriarcale à une règle patriarcale, mais aussi la dissolution de la parenté face à l’émergence de l’ordre éthique de l’État, représenté par la figure de Créon.

La pièce est quasiment un thriller politique dans lequel l’apothéose d’Antigone révèle la crise de la parenté comme institution sociale prévalente. Dans la lecture de Lacan (chapitre suivant), la parenté signifie quelque chose de tout à fait différent. Non pas, selon Hegel, l’organisation primitive des liens et des affiliations, mais le concept de Lacan, toujours évasif, des positions symboliques attribuées au langage et à la psyché. Ce n’est pas son frère de « chair » qu’Antigone entendrait protéger, mais la position symbolique de son frère en tant qu’être, de sa position à elle de soeur symbolique (note de la traductrice : on parle bien de solidarité ou de fraternité). Sa transgression ne serait donc ici pas de l’ordre de la dissidence politique, mais dans la façon dont elle repousse à l’extrême les limites de l’humain en défiant les normes symboliques verticales traditionnelles (autorité, transmission, parentalité et filiation) afin de les remplacer par des normes horizontales (solidarité, fraternité).

Lorsque c’est à Butler de distribuer les rôles, Lacan et Hegel reçoivent celui de Tirésias, le devin aveugle. Car il y a un point fondamental qu’aucun des deux penseurs n’a, semble-t-il, soulevé : celui de l’amour incestueux. Le plus grand tabou de la parenté, au coeur de la famille. Alors que l’amour incestueux d’OEdipe installe un paradigme pour déchiffrer l’âme humaine, la transgression d’Antigone est au mieux complètement niée, ou tout simplement rejetée, reléguée à un amour de « positions symboliques ». Selon Butler, la psychanalyse détache l’ordre familial européen et hétérosexuel du domaine de la politique et de l’histoire, et le rend indissociable de notre psyché. Ainsi, la famille de la bourgeoisie européenne de la fin du XIXème siècle (un père, une mère et plusieurs enfants par foyer) aurait été réinventée comme étant une disposition pré-culturelle (naturelle). Une critique à la Butler serait de demander si, face à un tel constat, une discipline comme la psychanalyse peut encore être valide pour d’autres types de familles : homosexuelles, recomposées, etc. C’est ici que l’urgence politique du débat se dévoile. La désobéissance d’Antigone a entraîné sa mort, inévitable – mais, en même temps, elle a exposé les structures politiques du pouvoir ainsi que leurs tabous.

Aujourd’hui, les structures familiales « non normatives » sont plus prévalentes que jamais…

Face à ces trois Antigone (Hegel, Lacan et Butler), une pensée toute simple nous vient : ne serait-il pas possible de trouver un compromis entre Antigone et Créon ? N’est-il pas possible de concilier hétérosexualité et homosexualité (Butler), de concilier religions et laïcité (Hegel), de concilier verticalité et horizontalité (Lacan), de concilier hommes et femmes, pères et mères ?

Romm Lewkowicz et la rédaction de Filiatio. Dossier paru dans Filiatio n°6 (avril-mai 2012)

 

BOÎTE À IDÉES

Parle-t-on d’Antigone, au singulier, ou d’Antigones, au pluriel ? Au vu des nombreuses adaptations, interprétations et traductions de la pièce de Sophocle – on pense à Anouilh, Hölderlin, Staub, Hegel, Brecht, Steiner, Kundera, Lacan, Butler, Ost, etc. -, on aurait tendance à favoriser la thèse du pluriel. De nombreux auteurs, metteurs en scène et cinéastes ont donné leur vision du personnage d’Antigone et des ses trois principaux rôles, Créon (l’oncle d’Antigone), Ismène (la soeur d’Antigone) et  Hémon (l’amoureux d’Antigone et fils de Créon). Chacun semble y trouver l’inspiration pour analyser telle ou telle situation socio-psycho-politique du moment.

Dans l’ensemble, il ressort une tendance générale indéniable depuis deux siècles : il y a d’un côté Antigone, figure positive, héroïne, et de l’autre côté, tous les autres, plus fades ou négatifs. Tous ces auteurs du 19 et 20ème siècle ont plutôt favorisé une vision dichotomique du bien contre le mal. Mais était-ce la volonté de Sophocle? On peut en douter pour au moins deux raisons. Premièrement, aujourd’hui, nous avons tendance à oublier un personnage essentiel, le « coryphée», celui qui mène le choeur (du grec choros). Le « coryphée » représente la cité, le peuple avisé. Il ne s’agit pas d’un individu mais d’un collectif, d’un symbole, d’une personne morale (au sens juridique). Pour Sophocle, le véritable héros, c’est peut-être lui, modèle de tolérance, d’écoute et de chorégraphie. Le seul à ne pas subir ses émotions sans pour autant les nier, le seul à vouloir le débat, le seul à tenter une médiation entre les pôles purement émotionnels que sont Antigone, Créon, Hémon et Ismène. Le théâtre grec antique devait permettre, entre autres, au peuple d’apprendre à gérer la démocratie et à éviter ses écueils principaux.

Sophocle en a caricaturé quatre: l’autoritariste-rationnel (du grec kréion : chef, souverain, noble), la nihiliste- intégriste (du grec anti et gonè : à la place de l’enfantement, abortif), l’hyper-soumise (du grec eido : s’adapter, être habile) et le passionnel-fusionnel (du grec aimon : passionné, avide).

Pour Sophocle, la conclusion du drame pourrait être simple : tous, ou presque, meurent de leurs excès (même si Créon ne meurt pas, tout ce qu’il avait construit rationnellement s’effondre, ce qui est peut-être pire pour lui que la mort). Seul un personnage survit à cette boucherie, c’est le « coryphée», symbole de l’équilibre et du « juste-milieu ».

Deuxièmement, étymologiquement, il est fort étonnant que personne ne se soit arrêté sur le sens des mots. Antigone signifierait peu ou prou «autogénocide» ou nihilisme absolu, Créon ferait référence au traditionalisme, au souverainisme et au légalisme, Ismène représenterait le naturalisme et la soumission aveugle et Hémon défendrait la passion destructrice, le « relationnisme » absolu et le relativisme. Sous l’angle étymologique, nous devrions plutôt éprouver de l’antipathie pour tous ces personnages, y compris pour Antigone. Imaginons aujourd’hui une pièce s’intitulant « démagogie » et traitant de l’histoire d’une jeune femme s’appelant « Démagogie » luttant contre son oncle s’appelant « Abusdepouvoir »…

En conclusion, peu importe de parler d’Antigone au singulier ou au pluriel, l’important était sans doute pour Sophocle d’inviter le peuple grec à éviter la démagogie et la pensée unique et de faire naître l’envie d’enrichir sa réflexion sur l’essence de la démocratie par la confrontation de personnages extrêmes. Antigone n’était pas LE personnage, mais plutôt un personnage. A titre d’illustration, aujourd’hui, un Sophocle contemporain pousserait les citoyens à favoriser une approche multipolaire, pluridisciplinaire, il les titillerait sur les dangers des pouvoirs non contrôlés, concrets ou abstraits, tenterait de réconcilier nature et culture, gêne et volonté, passion et raison, laïcité et spiritualité, obligations de moyens et de résultat. Au niveau de la famille, il veillerait à l’équilibre entre l’Etat et la vie privée, entre le prescriptif et le contractuel, entre les droits des enfants et le droit des parents. Une loi a tenté ce projet : c’est la loi, certes imparfaite, de l’hébergement égalitaire de 2006, dite loi « Onkelinks ». Elle pousse en effet les parents au dialogue, les « punit » d’un hébergement parfaitement égalitaire en cas de non accord et autorise l’état, par l’intermédiaire du juge, à contrôler l’intérêt de l’enfant selon des règles très strictes, très spéciales.

Koen Mater

 

 

 

 

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