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Au secours, mon ado est punk !

Quinze ans… C’est l’âge des portes qui claquent. Et bien souvent celui où les parents ont du mal à reconnaître cet autre qui leur fait face. Où est passé l’enfant-modèle, modelable, qu’on a élevé durant toutes ces années ? Celui avec qui nous étions si complices, qu’on emmenait chez le coiffeur ou dans les magasins… Le voici qui affiche désormais une insolente crête punk et traîne avec lui un cliquetis permanent de chaînettes, la voilà qui ne quitte plus la maison sans avoir passé une demi-heure à lisser ses cheveux qui ont viré au bleu océan…

Le désir de grandir qui habite les adolescents se traduit souvent par l’adoption de styles vestimentaires originaux, voire marginaux, et dans l’adhésion à des sous-cultures qui sont pour eux une fenêtre sur le monde extérieur, loin du confort et de la routine du cocon familial. Ces expérimentations vestimentaires et identitaires, si elles sont jubilatoires pour l’ado en révolte qui trouve là une palette de couleurs pour exprimer son malaise, sa rage et son désir d’émancipation, sont en revanche souvent déroutantes pour les parents, qui peuvent y voir facilement un rejet des valeurs qu’ils ont voulu transmettre à leurs enfants et des adultes qu’ils sont. Cette crise d’originalité juvénile pousse bien souvent les parents d’ados dans leurs retranchements et les renvoie aux ados qu’ils ont eux aussi été autrefois. Spécialiste de l’adolescence et auteure du livre “Souriez, vous êtes parents d’adolescents !” (1), la psychologue française Virginie Dumont répond à nos interrogations.

filiatio21-def-040Gothique

Sa panoplie : la plupart du temps, c’est du noir des pieds à la tête. Le violet ou le rouge trouvent parfois grâce à ses yeux. Les vêtements sont d’inspiration victorienne (redingotes en velours, robes de dentelle…) ou d’une esthétique rappellant le BDSM (cuir ou vinyle, clous, corsets, fermetures éclair, bottes hautes…). Les cheveux sont colorés en noir et le teint blanchi avec du maquillage pour accentuer le côté vampire.
Sa musique : la new-wave, le métal. Plus rarement : la musique baroque.
Origine : la mouvance gothique est apparue au Royaume-Uni à la fin des années 1970.

Filiatio: Pourquoi le style vestimentaire prend-il une telle importance à l’adolescence ?

Les vêtements, c’est la première chose que l’on montre de soi, c’est ce qui nous définit, qui dit « qui je suis ». On pourrait d’ailleurs très simplement déplacer la question sur les adultes. On a toujours l’impression que les adolescents sont une espèce de peuplade venue d’on ne sait où (rires) mais c’est juste le début de l’état d’adulte. Quand vous rencontrez un adulte habillé de façon excentrique, vous vous dîtes quelque chose de cette personne. C’est pareil chez les adolescents : ils disent quelque chose d’eux en adoptant un style vestimentaire parce que c’est ce qui saute aux yeux.

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Rappeur

Sa panoplie : des vêtements de sport floqués des logos des grandes marques américaines. Le rappeur « oversize » porte des baggy très larges, des t-shirts longs, tandis que le rappeur « bling bling » a tendance à accumuler les signes extérieurs de richesse (bijoux en or, vêtements de marque, vestes en fourrure…). La casquette (de marque ou d’une bonne copie, évidemment) est l’accessoire indispensable de ce look. Les cheveux sont généralement coupés très courts.
Sa musique : le rap, le hip hop, le r’n’b.
Origine : le mouvement hip hop est apparu dans les années 1970 à New York, dans le quartier afro-américain du Bronx.

Filiatio: Adopter les codes vestimentaires d’une sous-culture, n’est-ce pas justement une façon de rejeter le monde des adultes ?

Non, cela fait partie du processus identitaire. L’adolescence est une recherche d’identité. La plupart des adolescents passent par une succession d’identités provisoires, six mois comme ça, six mois autrement, puis se stabilisent dans un style ou une sous-culture en accédant à un sentiment de soi-même qui leur paraît correspondre à ce qu’ils sont. Bien sûr, il s’agit de se différencier des adultes, mais c’est là le principe même de l’adolescence : construire ce qu’on est en dehors de l’enfant qu’on a été, c’est-à-dire celui que les parents souhaitaient voir grandir de telle ou telle façon. À l’adolescence, on dit « non » et on commence par le dire généralement avec les vêtements et avec la musique, qui sont deux éléments essentiels dans les sous-cultures. Un adolescent qui n’explore pas d’autres choses que ce qu’il a connu enfant n’est pas forcément un adolescent qui va bien. Explorer, c’est une manière de grandir, c’est donc plutôt un bon signe en soi.

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Hipster

Sa panoplie : barbe fournie et bien taillée chez les garçons, coupe au bol peroxydée ou cheveux très longs avec une frange épaisse chez les filles, paire de lunettes vintage sur le nez, jean slim et chemises à carreaux façon bûcheron canadien, grand pull de laine à paillettes, passion pour les vêtements d’occasion aux imprimés ringards et pour les appareils photo argentiques.
Sa musique : l’indie rock, l’électro.
Origine : ce phénomène de mode est apparu dans les années 2000 dans les grandes capitales occidentales. Les deux bastions du hipster sont New-York et Berlin.

Filiatio Est-ce aussi une forme de sociabilité, un moyen d’intégrer un groupe d’adolescents ?

C’est un moyen de se définir une identité provisoire en rejoignant ceux qui sont sur le même type d’identité provisoire, parce que c’est essentiel de ne pas être seul. Le processus adolescent, c’est devenir un sujet parmi les autres, et ce « parmi les autres » revêt une importance essentielle. À partir du lycée, on est vraiment dans des sous-groupes, on ne peut plus parler de la jeunesse en général. Ces sous-groupes tiennent à la fois du choix des études, du lieu dans lequel on a grandi, mais aussi des goûts qu’on va développer.

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Emo

Sa panoplie : proche du gothique, le côté baroque en moins. La tenue est noire mais avec des éléments de couleurs acidulées et une esthétique inspirée de l’univers des mangas japonais. Il ou elle porte des vêtements moulants, tels que les jeans slim, se teint souvent les cheveux en noir ou de couleur flashy et arbore des coupes de cheveux très effilées, elles aussi inspirées des héros et héroïnes de manga. L’un des accessoires préférés du jeune emo sont les lentilles de couleur.
Sa musique : l’emo, le post-hardcore, le screamo.
Origine : La mouvance emo, qui signifie « emotional hardcore », est née dans les années 1980 dans la ville américaine de Washington, connue pour sa bouillonnante scène hardcore.

Filiatio: Comment réagir face à un adolescent qui adopte un look vestimentaire extrême, qui a par exemple la panoplie d’un punk ou est habillé en noir des pieds à la tête ?

Il faut être attentif à un ensemble de signes. Il n’y a pas lieu de s’inquiéter immédiatement si un adolescent affiche un look que ses parents n’apprécient pas mais que ses résultats scolaires ne sont pas en baisse, qu’il arrive à se lever le matin, qu’il s’investit dans des domaines scolaires, culturels ou autre, qu’il a des amis, qu’il continue à communiquer, y compris quand cette communication prend la forme de la provocation. La meilleure attitude à avoir est de ne jamais couper le contact. Attention toutefois si cette originalité vestimentaire survient avant l’âge de quinze ans. Cette non-conformité au groupe peut être plus inquiétante car, à quatorze ans, on éprouve un besoin absolu d’être reconnu par ses pairs et on va donc se comporter comme les autres dans l’idée d’être accepté par le groupe. Ce sont les phénomènes de groupe plutôt sympathiques et un peu bouillonnants du collège. Quand un jeune garçon ou une jeune fille a un comportement ou un style très différent des autres, c’est souvent le signe d’un malaise, c’est-à-dire : « je ne me reconnais pas parmi les miens ».

L’originalité, c’est différent. Affirmer une originalité qui n’est pas chargée de sens comme dans le cas des sous-cultures, qui signifie simplement « je suis comme ça et je m’aime comme ça », c’est souvent le fait de jeunes plutôt populaires. C’est différent de l’isolement provoqué par le fait d’offrir une représentation de soi que les autres vont rejeter. Mais il y existe effectivement une tyrannie de la majorité. Prenons l’exemple un peu simpliste d’un ado qui considérerait que réussir ses études, c’est important. Si cette motivation scolaire s’accompagne d’une popularité, c’est-à-dire d’avoir des amis – parce que c’est ça qui importe en ce début d’adolescence – cela veut dire que cet ado a une bonne estime de lui, une estime non entamée, et qu’il peut affirmer quelque chose sans se sentir rejeté par les autres. Cet exemple est différent de celui d’un jeune garçon ou d’une jeune fille qui affiche un look dont il sait, parce que c’est l’âge de la conformité, qu’il suscitera du rejet et de la crainte. Mais c’est très rare.

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Punk

Sa panoplie : blouson en cuir tapissé de badges, bijoux cloutés, rangers au pied, jeans lavés déchirés, treillis acheté dans un surplus militaire, kilts, bas résilles troués. Les punks arborent généralement une crête aux couleurs flashy ou bien un crâne rasé, et ils ont souvent des piercings sur le visage et des tatouages.
Sa musique : le punk rock, la oi!, le rock alternatif des années 1980, le ska, le dance hall.
Origine : Le mouvement punk est né dans les années 1970 en Grande-Bretagne. Ce sont les Sex Pistols qui ont rendu célèbre cette contre-culture qui porte aux nues la provocation.

Filiatio: Où poser la limite face au désir d’une coupe de cheveux originale, de piercings, de tatouages ?

Dès qu’on a le sentiment que l’adolescent attaque son corps, on peut parfaitement lui faire part de son inquiétude, lui dire « moi quand je te vois comme ça, cela m’inquiète et donc je vais poser des limites ». À chacun de les trouver. Cette inquiétude doit en même temps rester une terre ferme sur laquelle l’adolescent peut poser le pied. Il peut y avoir des limites mais il ne faut jamais être dans l’interdiction et dans la répression avec un adolescent : le frontal entraîne généralement le raidissement. En fait, j’estime que l’interdit ne fonctionne que jusque vers douze ou treize ans.

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Skateur

Sa panoplie : des vêtements streetwear amples, tel le jean baggy et le sweat à capuche, qui lui permettent de s’adonner à sa passion pour le skateboard. Avec ça, des cheveux longs ou une mèche de cheveux qui lui barre le visage. La casquette est fréquente.
Sa musique : le punk rock californien des années 1990, aussi appelé « skatecore », le hip-hop, l’électro.
Origine : L’esthétique vestimentaire et musicale qui s’est développée autour de ce sport reste intrinsèquement liée à son origine californienne, où la pratique de la planche à roulette est apparue dans les années 1950.

Filiatio Comment faire lorsque cette terre ferme est coupée en deux, quand les parents sont séparés ou divorcés et que chacun d’eux est susceptible de réagir différemment face à cette soudaine extravagance vestimentaire ?

Les familles séparées sont souvent en conflit parental. Un adolescent ou une adolescente peut s’engouffrer dans cette brèche si elle lui est présentée. La haine d’un parent pour l’autre s’exprime fréquemment en des propos tels que : « évidemment, c’est ton père, évidemment, c’est ta mère ». Quand il y a un conflit non réglé entre les parents, on peut être à peu près sûr qu’il va éclater à nouveau à la figure de l’adolescent.

Filiatio Comment parvenir malgré tout à une cohérence de discours face à un adolescent rebelle ?

La meilleure solution serait évidemment de mettre un couvercle sur ses vieilles rancoeurs et de trouver les moyens de se parler, d’échanger à propos d’une inquiétude.

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Rasta,

Sa panoplie : des tenues colorées et décontractées, mélangeant des éléments traditionnels comme les chemises à rayures indiennes ou le sarouel, ce pantalon bouffant originaire des pays arabes, et des éléments street-wear comme le fameux sweat à capuche. Ce sont surtout ses volumineuses dreadlocks, ses t-shirt à l’effigie de chanteurs de reggae et ses bracelets aux couleurs de la Jamaïque qui le ou la différencient des autres ados.
Sa musique : le reggae, le ska, le dub, le dance hall.
Origine : le mouvement rastafari, qui comporte également une dimension religieuse, a vu le jour dans les années 1930 sur l’île de la Jamaïque.

Filiatio: Que faire face aux angoisses spécifiques que peut déclencher l’adhésion à telle ou telle sous-culture ? Imaginez des parents se demandant si leur fille gothique ne serait pas suicidaire, si leur fils qui écoute du reggae et arbore des dreadlocks depuis quelques semaines fume des joints en cachette ou si leur petite dernière qui ne quitte plus son collier à clous ne risque pas de se retrouver au milieu d’une baston lors des concerts punks qu’elle fréquente assidûment… Comment aborder ces questions avec un ado sans qu’il ne se sente suspecté, agressé ?

La première chose à faire, en tant que parents, c’est de prendre rendez-vous avec un spécialiste, sans l’adolescent, et de lui exposer son inquiétude. Le spécialiste permet de vérifier s’il y a objectivement de quoi s’inquiéter ou s’il ne s’agit que d’une projection de ses propres peurs.

Filiatio: Quelle est l’étape suivante ?

Si on constate qu’il y a quelque chose qui se déstructure chez l’adolescent, le spécialiste émettra plusieurs propositions allant du soutien psychologique au parent, afin que celui-ci reste une terre ferme pour l’adolescent, au suivi psychologique de ce dernier. Il est important de ne pas enfermer l’adolescent dans le risque qu’on craint pour lui. Il y a du possible, du devenir, des fenêtres à ouvrir. Ne pas enfermer, c’est aussi ne pas rester seul en tant que parent avec une difficulté, une inquiétude. Beaucoup de parents ont peur de passer pour de mauvais parents et hésitent par exemple à aller en parler au lycée en disant : « Moi je m’inquiète et vous, qu’est-ce que vous en pensez ? ».

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Teufeur

Sa panoplie : veste et casquette militaire, keffieh palestinien autour du cou, treillis ou sarouel, baskets épaisses aux pieds. Si le look négligé du teufeur (le
« fêtard », en verlan) peut évoquer celui d’un SDF, il suffit de se rendre à un technival pour mesurer l’ampleur de cette tribu qui s’habille de manière à pouvoir danser des nuits entières même sous des conditions météo effroyables.
Sa musique : la techno, l’acid house,
Origine : cette sous-culture festive est apparue en même temps que la techno, c’est-à-dire au milieu des années 1980 aux États-Unis.

Filiatio: En grandissant, la majorité des ados délaissent d’ailleurs ces sous-cultures.

Oui, c’est une façon de devenir adulte. Avoir trois mois de punk, ce n’est pas forcément sympathique pour l’environnement familial mais ce n’est pas non plus dramatique. Les choses peuvent devenir plus graves quand cela dure. On parle de pathologie lorsqu’un moment de vie qui devrait se résorber ne se résorbe pas. Les troubles de psychopathologie commencent à se développer à l’adolescence. Je crois donc qu’il faut toujours insister sur la communication, même si l’ado la refuse. On ne ferme pas la porte, on tient bon.

Propos recueillis par Annabelle Georgen

(1) Paru en 2012 aux Fleuve éditions, 128 pages, 11,90 €.

Article paru dans Filiatio #21 – novembre/décembre 2015, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

 

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