Home » Actualités » Ça commence avec un flash

Ça commence avec un flash

filiatio_10-080Bart Moeyaert est un écrivain belge puissant et bouleversant mais aussi un hôte tout à fait délicieux qui nous accueille dans sa maison d’Anvers, une après-midi de printemps où le soleil, enfin, frappe joyeusement à la baie vitrée. Rencontre avec un auteur, poète, artiste qui ne rentre dans aucune case : ça tombe bien, nous n’aimons pas non plus les étiquettes.

Septième enfant d’une famille de sept, son deuxième prénom est aussi celui de son parrain. Devinez… : oui, il s’appelle aussi Boudewijn (Baudouin), comme feu le roi des Belges puisque chez nous, Sa Majesté est le parrain de tout enfant cadet de sept. Parmi les frères, il y a : « le plus grand, le plus silencieux, le plus vrai, le plus lointain, le plus tendre, le plus rapide et moi », raconte Bart dans Frères.

Rêve d’écrivain contre projets paternels

On doit penser autrement les enfants, qui sont beaucoup plus malins que ce que l’on croit.

 « J’ai écrit mon premier roman pour moi-même, entre 14 et 16 ans. Dans ma tête, c’était clair que je voulais devenir auteur, mais ce n’était pas facile ; mon père me disait que je devais plutôt écrire le week-end, comme un passe-temps. Pour lui, écrivain, ce n’était pas un métier. Après la parution de mon premier roman [à 19 ans, Bart publie Duet met valse noten (Duo avec fausses notes), un roman autobiographique couronné meilleur livre de l’année par le Jury flamand Enfance et Jeunesse en 1984 et devenu best-seller, ndlr], j’ai négocié avec lui : je finis mes études, et ensuite je fais ce que je veux. » Mais les choses ne se sont pas exactement passées comme prévu. « À 23 ans, lorsque j’ai eu fini mes études, mon père m’a solennellement tendu une enveloppe à l’intérieur de laquelle j’ai trouvé la description d’un emploi pour moi, comme professeur. J’ai refusé, je lui ai rendu l’enveloppe. Nous avons eu une querelle, raconte-t-il avec un sourire entre parenthèses, une grande querelle. Vous voulez encore un peu d’eau pétillante ? »

Bart a grandi à Bruges, a terminé ses humanités à Gand et fait ses études à Bruxelles. « Petit à petit, le monde s’ouvrait pour moi. J’avais faim et je voulais être nourri. Je dévorais tout. »

Inspirations

Parmi tous les auteurs qui l’inspirent, le bousculent, le touchent, il y en a qui font aussi partie de notre vie, comme Carson McCullers. « À vingt ans, on peut être très sensible, et la Ballade du Café Triste m’a bouleversé. Ce n’est que plus tard que j’ai compris pourquoi j’aimais cette écrivaine qui raconte des histoires peu communes. Et je voulais, comme elle, une vie grande et émouvante. En lisant ses livres, je me disais : je veux être écrivain. J’aimais aussi la mélancolie de Carson McCullers. Souffrir, ne jamais être content… je vivais cela aussi, dans la souffrance… » Bart précise avec un oeil rieur : « …la souffrance des gens qui ont tout ce dont ils ont besoin. »

Et Astrid Lindgren ? La créatrice géniale de Fifi Brindacier, de Ronya Fille de Brigand (1) ? « J’ai découvert Astrid Lindgren à huit ans, dans une série télévisée sur des enfants vivant sur une île. C’était comme ma famille : un petit village où tout le monde se connaît. Je m’y reconnaissais, comme dans la chaleur du poêle de la cuisine… j’ai toujours dit qu’Astrid Lindgren avait été ma troisième grand-mère. Même les auteurs pour adultes devraient dire et répéter ce qu’ils ont lu quand ils avaient douze ans, c’est important ! » Depuis 2002, en Suède, le prix Astrid Lindgren récompense chaque année un auteur de littérature jeunesse. Depuis le début et en 2013 encore, Bart y est nominé (ainsi qu’à une très longue liste de prix que nous vous invitons à éplucher patiemment sur son site internet).

Entre les lignes

Les livres de Bart Moeyaert sont traduits dans 20 langues. Allemand, danois, japonais, français… Ils reçoivent des récompenses dans le monde entier, sont adaptés au théâtre, au cinéma. Pourquoi tant d’amour ? (alors que C’est l’Amour que nous ne comprenons pas, comme on le découvre dans l’histoire de quatre frère et soeurs qui ne souhaitent qu’une seule chose, c’est que leur mère se dégote un amoureux moins tordu que ses habituels.) « Je crois que les gens aiment les choses qui ne sont pas dites, celles qui sont entre les lignes. Je ne veux pas mentionner le côté poétique de mes livres, je trouve que c’est trop limité. » Moi, j’aurais aimé vous lire adolescente : vos atmosphères bruissantes, humides, vos phrases comme des coups de couteau, tchak tchak tchak ; vos personnages mystérieux, vos histoires improbables et évidentes, le rythme lent et haletant, le temps qui passe, la violence et l’amour. « Trop limité. »

« Ce que j’aime entendre sur mes livres, c’est ce qu’on en lit entre les lignes, ce qui n’est pas dit. J’écris comme ça. Je crois que je regarde beaucoup, et que j’emploie tous mes sens. Raconter une histoire seulement ne m’intéresse pas : c’est ma façon de regarder une histoire et de la mettre en mots. J’essaie de toucher le son et le ton du personnage. Quand j’écris comme cela, ça va tout seul. Tout est à vif, ouvert. » Une mouette passe, déployant ses ailes emplumées dans le ciel bleu d’Anvers. Un instant, le regard de Bart s’attarde sur la grande pièce claire. Pas un soupçon de poussière. La grande table centrale, cirée, pimpante. Un bouquet de fleurs fanées. Une rangée de livres sur les étagères, quelques-uns sont fourrés à l’horizontale entre deux planches. À la Hopper – peut-être un peu trop de lumière.

La grande tristesse de l’enfance

« On dit toujours que je parle de l’enfance, de la jeunesse. C’est vrai, et c’est un compliment. Bien sûr, tout le monde est façonné par sa jeunesse, mais pour moi tout s’est joué à ce moment-là. C’est encore en moi aujourd’hui : comme s’il y avait une porte ouverte, et que je pouvais y retourner tout de suite. Souvent, je ne comprends pas que les autres n’aient pas la même porte…. Je crois qu’à dix-huit ans, on tourne le dos à l’enfance et on commence à la visualiser en termes de ciel bleu et de petits nuages. On tourne le dos à la jeunesse, que l’on classe avec des images de boutons d’acné, de portes qui claquent et de premier amour. On se dirige résolument vers le monde adulte, à la recherche d’un mariage, de deux enfants, d’une maison, d’une voiture et d’un animal domestique. Je dis attention : attention, tu as oublié qui tu étais quand tu étais triste… la grande tristesse, tu ne veux plus y penser. Lors du spectacle inspiré par le livre Oreille d’homme, les enfants ont fait des commentaires si justes, si clairs, que leurs institutrices en étaient choquées : « merde ! Les enfants ont compris ! ». Aux adultes, je dis qu’on doit penser autrement les enfants, qui sont beaucoup plus malins que ce que l’on croit. »

Les cases

« Je n’aime pas non plus être mis dans une case. Jeunesse ? Théâtre ? Poésie ? Auteur homosexuel ? Je lutte tout le temps contre le petit coin. »

Inspiration

« Ça commence avec un flash. Je vois une scène pendant quelques secondes, et j’ai la certitude bizarre que c’est le début d’une histoire. C’est très fort. Dans À Mains Nues, par exemple, j’étais à Bologne, au mois d’avril, je ne trouvais pas le sommeil. J’ai vu deux garçons courir dans un pré enneigé, et un homme, veste ouverte, mains levées – dont une en plastique. Un petit chien courait autour des deux garçons. C’est un flash. Je suis quarante caméras, je suis le chien, je ressens le froid. J’ai allumé la lumière et écrit huit pages, qui sont plus ou moins ce qu’on peut lire au début du livre. Ce n’est qu’à la fin du processus que quelqu’un d’autre que moi peut m’expliquer ce que j’ai vu. Pour À Mains Nues, j’ai fini par comprendre que l’homme à la main en plastique était mon père, et que les deux garçons, c’était moi : un taiseux, et l’autre qui le pousse en avant en disant : vas-y, fais le… La plupart du temps, ce sont des enfants que je vois. Pourquoi les gens sont-ils dans ma tête ? Je ne suis jamais dans mon bain, à me demander « tiens, que vais-je écrire maintenant ? » Les thèmes viennent d’eux-mêmes. J’écris presque toujours sur l’amour, sur la position : le petit, le grand, l’aîné, et sur la famille. Quand je dis le mot « famille », je dis tout cela : le plus petit, le plus grand, le pouvoir, les relations, l’amour… »

Alors je m’en vais, sans tourner le dos.

À LIRE

❱❱ De Melkweg

filiatio_10-083Querido

(en cours de publication en français)

« La Voie Lactée est importante pour moi, je l’ai commencée il y a huit ans. Je voulais écrire une histoire simple, avec des enfants heureux. Au bout de 60 pages, je suis devenu poète de la ville d’Anvers, dans cette ambiance noire et blanche, et cela a complètement changé mon histoire. Je suis devenu un peu sarcastique, et cette période m’a beaucoup appris. J’ai fini par retourner à mon roman : dans le livre, on peut sentir que les deux mondes se frappent, les pensées d’antan et celles de maintenant. »

Aux éditions du Rouergue :

❱❱ Moi, Dieu et la Création

❱❱ Nid de Guêpes

❱❱ C’est l’amour que nous ne comprenons pas

❱❱ Oreille d’homme ❱❱ Olek a tué un homme

❱❱ Frères

❱❱ Le Maître de Tout

❱❱ Embrasse-moi

Et aussi aux éditions du Seuil :

❱❱ À Mains Nues

SUR BART MOEYART

❱❱ Le site internet de l’auteur, en quatre langues s’il vous plaît, est truffé d’infos sur sa vie, ses livres, ses pièces de théâtre, articles et nombreuses collaborations artistiques : www.bartmoeyaert.com

❱❱ Le Rouergue, maison d’édition française qui traduit ses romans, a publié un livret coloré et ludique sur les livres de Bart, téléchargeable sur la page « auteurs » de leur site : www.lerouergue.com

Sabine Panet

(1) voir Filiatio #10

Article paru dans Filiatio #10 – mai / juin 2013, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

Je commente (0) Commenter | Je partagePartager sur facebook | Je tweeteTweeter cet article

Laisser un commentaire

* Ces champs sont obligatoires
** Vous pouvez utiliser certaines balises html