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Ce sont nos parents qu’on hait, pas nos enfants

Disciple de la psychanalyste suisse Alice Miller, qui a été l’une des toutes premières voix à s’élever contre la violence éducative, la psychothérapeute française Brigitte Oriol répond à nos questions sur la haine quand elle s’immisce dans l’intimité de la relation parents-enfants et nous livre les clefs d’une parentalité positive.

Filiatio : Peut-on haïr ses enfants ?

Bien sûr. Dès lors qu’on ne sait pas réellement ce qui se passe en nous quand on est dérangé par le comportement de nos enfants et qu’on est dans l’agressivité, dans la violence, voire dans la brutalité. À ce moment-là, des souffrances du passé liées à nos propres parents sont réveillées. Quand on est enfant et qu’on est brutalisé par les moqueries, les humiliations, le rejet, la négligence, le mépris ou les coups, notre corps vit cette violence comme quelque chose de terrorisant. Les punitions et les châtiments corporels sont ravageurs, destructeurs. Sous les coups ou les menaces de nos parents, nous ne pouvons qu’être impuissants, sidérés. Nous ne pouvons que subir à ce moment-là, le corps ne peut pas faire son travail, c’est-à-dire prendre la fuite, se défendre ou combattre. Si l’enfant tentait de le faire, les représailles seraient énormes. Dans cette situation, nous nous coupons de nous-mêmes, de tout ce que nous ressentons, autrement on pourrait en mourir. Mais les conséquences sont dramatiques, elles font de nous des bombes à retardement. Toutes ces émotions que nous avons été obligés de refouler parce que nous étions sous l’autorité de nos parents se transforment petit à petit en haine. Et dès qu’on se retrouve dans une situation d’impuissance semblable à celle de notre enfance, comme lorsque notre enfant fait quelque chose qu’on lui a interdit de faire, on explose. La vérité, c’est que ce ne sont pas nos enfants qu’on hait, mais les parents qui nous ont infligé de mauvais traitements, et devant lesquels on ne pouvait pas se défendre.

Filiatio : À quel moment cette haine peut-elle devenir malsaine ?

La haine est toujours nocive. Il est normal de manifester de la colère quand un enfant est désobéissant, fait ses expériences, mais certainement pas de la haine.

Filiatio : Quels conseils donneriez-vous aux parents qui ressentent cette haine au quotidien et veulent en protéger leurs enfants ?

Déjà, identifier d’où elle vient. Pour cela il va falloir regarder en face la réalité de ce que nous avons vécu auprès de nos parents, tous ces moments où ils ont manqué à leurs responsabilités de parents. Tous les enfants ont droit au respect, à l’empathie et à l’amour du parent. Tant que l’on est dans le déni, le passé nous rattrape à tous les instants, on répète, on projette sur notre enfant la haine que l’on a pu accumuler vis-à-vis de nos parents. Une fois qu’on a fait ce travail-là, toutes les émotions qu’on a dû refouler jadis émergent. On réalise qu’on a été massacré par les mauvais traitements subis. Ce travail déclenche beaucoup de colère contre les injustices vécues, beaucoup de peurs aussi, parce que c’est angoissant de retourner dans les situations traumatiques de notre passé. Une fois qu’on s’est confronté à ces émotions refoulées, on entretiendra alors seulement des liens avec des personnes empathiques et sympathiques avec nous. Peut-être même avec nos parents, s’ils reconnaissent non seulement qu’ils nous ont fait énormément de tort mais aussi qu’ils acceptent notre colère vis-à-vis d’eux ainsi que la distance qu’on aura besoin de prendre au moment où l’on fera ce travail. Il n’y a pas beaucoup de parents qui sont réellement conscients que les traitements qu’ils ont pu nous faire subir ont de graves conséquences sur nous. L’adulte est confronté à tout un tas de carences, il ne sait pas se positionner, il a peur de l’autorité ou alors il ne sait absolument pas se contrôler. Peu d’adultes se sentent vraiment bien dans leur peau.

Filiatio : Que faire quand on s’est déjà laissé aller à maltraiter son enfant, quand le processus de répétition s’est déjà engagé ?

Le cerveau d’un enfant est plastique, ce qui veut dire que si les parents se font aider pour adopter un autre mode de communication et lâcher cette violence éducative en prenant conscience qu’elle est délétère pour l’enfant, alors on peut sauver nos enfants, on peut réparer. Il y a aujourd’hui beaucoup de méthodes éducatives pour aider les parents à se diriger vers une communication respectueuse. Les parents restent un modèle pour les enfants, qui vont devenir à leur tour coopératifs, empathiques et respectueux. Il y a bien sûr des moments où l’on peut encore ressentir cette haine, parce qu’on n’est pas libre dans notre vie à cause de toutes ces blessures qui sont encore enkystées en nous, mais il ne faut pas en avoir peur. Quand on est conscient de notre passé, la haine peut émerger de temps à autre mais elle ne dure jamais, contrairement à quand on reste dans le déni du passé, où l’on se trouve dans une haine permanente, qui peut être dirigée contre les immigrés, les punks… Il y a toujours quelqu’un qu’on hait, mais ce n’est jamais la bonne personne, et jamais pour les bonnes raisons.

Textes : Annabelle Georgen
Illustrations : Maya Reix

Lire la suite du dossier: Peut-on détester les enfants ?

Article paru dans Filiatio #17 – janvier/février 2015, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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