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C’est pour son bien ?

filiatio_13-029Aux USA, depuis deux ans, un jeu médiatique mobilise des centaines de téléspectateurs et d’internautes au moment des fêtes de fin d’année. La règle du jeu est simple : 1. annoncer à son enfant qu’on a mangé tous ses bonbons (à Halloween) ou lui offrir un cadeau tout pourri (à Noël), 2. filmer sa réaction, 3. envoyer la vidéo à l’inventeur de ce jeu charmant, un animateur et humoriste américain, en espérant qu’il la diffusera lors de son show télévisé. Proposé pour la première fois en octobre 2011, le jeu a eu un tel succès qu’il a été réitéré dès décembre 2011. Les réseaux sociaux facilitant la diffusion des vidéos à grande échelle, il est aujourd’hui en passe de devenir un nouveau rituel de fin d’année, et les parents sont toujours plus nombreux à y participer. Rigolo ? Ça reste à voir…

Nous avons visionné un grand nombre de ces vidéos produites pour amuser la galerie – donc censées être drôles. Certaines provoquent effectivement le sourire : on y découvre de jeunes yeux écarquillés d’étonnement, des réparties pleines d’humour, des raisonnements tâtonnants, ou des décisions de faire contre mauvaise fortune bon coeur – comme cette gamine de 4 ans qui s’apprête à éplucher joyeusement la banane toute noire trouvée dans un paquet chatoyant. D’autres vidéos font monter la moutarde au nez : celles qui montrent de grands enfants (10-12 ans) piquer des colères homériques en découvrant qui une chaussette, qui un jouet « de fille », qui une tartine au jambon. Et d’autres encore serrent le coeur et scandalisent, car elles livrent des scènes de désarroi profond, des larmes silencieuses, des sentiments de trahison évidents.

Derrière l’invention de ce petit jeu de surenchère entre adultes, il pourrait y avoir une vidéo virale de 2008, qui avait généré pas mal d’indignation sur la planète internet. Un garçon d’une dizaine d’année y déballe un grand paquet, se pétrifie littéralement de bonheur en reconnaissant la boite d’une console de jeux dont il rêvait, poursuit le déballage le visage illuminé… puis découvre dans la boite un pull assez moche, lève les yeux vers ses parents pour essayer de comprendre, et reçoit des rires gras. La suite de la vidéo n’est que regards, traduisant un cheminement émotionnel peu soutenable pour tout être doué d’empathie : incompréhension, espoir, appel à l’aide, solitude, lucidité, sentiment de trahison, colère, désespoir, hébétude. Impossible de s’y tromper : ce n’est pas la console absente, qui blesse ce jeune garçon, mais la conscience que son faux espoir a été orchestré sciemment pour aggraver la frustration que la caméra enregistre avidement.

Accusé de cruauté sur les réseaux sociaux, le grand frère de la victime a précisé que l’enfant avait finalement reçu la console espérée, et que le cadeau piégé était une réponse à son obsession insupportable pour cette console.

Qu’importe, a-t-on envie de rétorquer, car le mal était fait : en l’espace de 2’33 minutes, un enfant est passé de l’autre côté du miroir, a été jeté dans un monde où la souffrance des uns fait le bonheur des autres. Et cinq ans plus tard, des centaines de parents rejouent la scène avec leur propres enfants, dans le but d’amuser d’autres adultes qu’ils ne connaissent même pas personnellement, pour en tirer une gloriole aussi vaine qu’éphémère.

On ne sait trop ce qui est le plus condamnable dans ce jeu, entre l’exploitation d’images intimes à des fins médiatiques sans consentement des intéressés, l’incitation à la cruauté envers les enfants de la part d’un animateur de télé célèbre, l’instrumentalisation d’une relation essentielle (parent-enfant) au profit d’une relation artificielle (célébrité éphémère d’un pseudonyme), ou encore la non-considération des signes de détresse nettement exprimés par des êtres faibles envers les êtres forts qui devraient prendre soin d’eux.

Le pire réside sans doute dans les arguments employés par certains de ces parents joueurs (ou par leurs défenseurs dans les commentaires des vidéos sur Youtube) pour justifier leurs actes. C’est éducatif ! clament-ils, les enfants d’aujourd’hui sont trop gâtés, et horriblement consuméristes; ils croient que les bonbons et les cadeaux sont un dû ! Ça leur apprendra à modérer leurs attentes, et à se rendre compte qu’ils ont bien de la chance d’être aussi choyés alors que d’autres enfants n’ont rien du tout.

Et soudain, on redécouvre C’est pour ton bien ! dans sa bibliothèque, cet ouvrage immense et tragique d’Alice Miller, où l’on apprend que faire mal à un enfant « pour son bien », c’est de la « pédagogie noire » : une forme particulièrement perverse de maltraitance.

Céline Lambeau

Article paru dans Filiatio #13 / mars – avril 2014, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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