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Chapeau bas pour Talents Hauts

En librairie, la vision de rayonnages roses et bleus peut être douloureuse pour celles et ceux qui cherchent à offrir aux plus jeunes des livres exempts de stéréotypes. Parce qu’elles rêvaient aussi de plus de liberté pour les petits lecteurs, deux complices, Mélanie Decourt et Laurence Faron, ont créé la maison d’édition Talents Hauts. Leur mission depuis dix ans : publier des livres de qualité, avec une vigilance antisexiste. Plongée dans un catalogue qui ouvre des horizons !

Filiatio : Joyeux anniversaire ! Comment allez-vous fêter vos dix ans ?

Mélanie Decourt : « Nous avons sélectionné cinq pépites du catalogue que nous mettrons en avant tout au long de l’année 2015 : La princesse et le dragon, Le fils des géants, La déclaration des droits des filles / des garçons, Le rêve du papillon noir et Mauvaise connexion. Ces titres incarnent bien l’esprit de la maison. Par exemple, dans La déclaration des droits des filles / des garçons, on est offensives, mais c’est avant tout un très bon livre ! Pour marquer nos dix ans, nous créons également deux nouvelles collections : l’une, humoristique, pour les 8-12 ans, et l’autre, constituée de romans historiques pour les ados, toujours avec cette attention humaniste et féministe. »

F. : Racontez-nous la naissance de votre projet…

M. D. : « L’histoire de notre maison d’édition a commencé il y a onze ans. Laurence [Laurence Faron, comparse de Mélanie aux manettes de Talents Hauts, ndlr], avec qui je travaillais dans l’édition, m’a proposé une sarl ! Elle avait conçu ce projet et nous l’avons réalisé ensemble. Nous voulions travailler pour la jeunesse, promouvoir des livres en phase avec notre conviction, avec notre façon de voir, avec une voix singulière. Nous avons commencé Talents Hauts avec La princesse et le dragon, un album à succès de Robert Munsch et Michael Martchenko que nous avons traduit, et avec Quand Lulu sera grande, de Fred L., dont c’était le premier livre. Quand Lulu sera grande, c’est un peu l’autre facette de La princesse et le dragon : nous avons à la fois des grands auteurs avec de grands textes et des nouveaux talents. Nous prenons des risques : sur les ouvrages, sur les valeurs, sur les auteurs et sur les illustrateurs. »

F. : Quelles furent les réactions lors de la création de votre maison d’édition ?

M. D. : « À la création de Talents Hauts, il y a dix ans, les réactions furent très positives. Des libraires nous ont immédiatement soutenues, ainsi que le grand public – bien que ce dernier ne perçoive pas forcément tout de suite l’engagement de Talents Hauts, son fonds humaniste et son attention spécifique par rapport aux discriminations sexistes ; il découvre tout cela avec les fins impertinentes, comme celle de La princesse et le dragon [qu’on ne vous révèlera pas dans cet article, mais qui est en effet aussi déroutante que libératrice, ndlr]. Toutefois, ces dernières années, avec les polémiques idiotes autour de la soi-disant « théorie du genre », les oppositions se sont faites moins souterraines. Nous avons été attaquées, à travers certains livres, certains auteurs, certaines initiatives comme le concours d’écriture « Lire et Égaux », destiné aux élèves de primaire et parrainé par le Ministère de l’Éducation nationale. Nous dérangeons une population minime qui a un écho disproportionné. Nos livres portent, de manière affichée, l’idéologie de l’égalité, de la liberté et de l’antisexisme, mais certaines personnes sont attachées aux clichés sexistes ! Alors que la plupart des livres publiés aujourd’hui véhiculent une idéologie sexiste, s’attaquer au peu de livres comme les nôtres, face aux mastodontes qui vendent leurs livres bleus pour les garçons et roses à paillettes pour les filles, c’est un peu ridicule ! Ce n’est pas nous qui dirigeons le monde…. Cela ne nous empêche pas de continuer, même si parfois je me demande combien d’auteurs vont mettre un projet dans leur tiroir, combien d’éditeurs ne vont pas oser publier un livre ostensiblement antisexiste, combien de salons vont choisir une autre thématique de peur d’être attaqués, combien d’enseignants vont laisser tomber le sujet ! Le risque d’autocensure est très fort et encore une fois c’est dommage, car les critiques émanent d’une toute petite partie de la population. Notre livre le plus critiqué est l’album Dinette dans la tractopelle – un titre qui marche bien et qui a par ailleurs de très bons échos. Il faut croire que certains pensent que les filles ne doivent pas jouer à la tractopelle ! »

F. : Comment résumeriez-vous votre démarche éditoriale ?

M. D. : « Avant tout, nous faisons des bons titres. Si le message est premier, c’est raté. On ne touche pas les gens en leur mettant une banderole entre les mains. Nous voulons que l’on parle de nous parce que nous faisons de bons livres, avec cette vigilance. »

Conseils de lecture

Les titres suivants ont été lus et aimés par Filiatio ! Nos conseils et les coups de coeur de Mélanie Decourt.

Romans junior

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M. D. : « Dans la collection « Livres et égaux » : « Ma mère est maire » (Florence Hinckel, illustrations de Pauline Duhamel), sur les métiers.

 

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« Un copain de plus » (Agnès Laroche, illustrations de Philippe Bucamp), qui dit bien l’engagement de Talents Hauts de manière plus large. C’est une métaphore sur le sexisme et le racisme, mais avant tout une histoire d’amitié. Pour les plus de 10 ans, nous avons des romans historiques, parmi lesquels….

 

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« Le rêve du papillon noir » (Anne Thiollier), qui se passe dans la Chine des années 1930 : il raconte le parcours de Lumière du matin, qui s’enfuit pour échapper à un mariage forcé. Roman initiatique sur le rôle de l’éducation dans l’émancipation, c’est aussi une fresque magnifique avec un modèle féminin positif et encourageant. »

 

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Et aussi le court « J’ai mal aux maths » (Élisabeth Brami, illustrations de Rémi Courgeon), dans lequel l’auteure traque les stéréotypes à l’école.

 

Albums jeunesse

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Tout d’abord « La princesse et le dragon » (Robert Munsch, illustrations de Michael Martchenko), l’incontournable succès canadien qui, un quart de siècle après sa première parution, est toujours aussi impertinent.

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« La poupée d’Auguste » (Charlotte Zolotow, illustrations de Clothilde Delacroix), un régal sur le thème des garçons qui préfèrent les poupées aux trains électriques et aux paniers de basket.

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« Perce- Neige et les trois ogresses » (Gaël Aymon, illustrations de Peggy Nille), un conte à peine publié et déjà intemporel, sur lequel souffle un vent de liberté contagieuse.

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« La déclaration des droits des filles » et son pendant pour les garçons (Élisabeth Brami, illustrations d’Estelle Billon-Spagnol), à mettre entre toutes les mains, pour des citoyens égaux , aux horizons larges et enthousiastes.

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« Le fils des géants » (Gaël Aymon, illustrations de Lucie Rioland), sur le thème de l’amour parental, de l’homoparentalité et de l’adoption…

 

Romans ado

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M. D. : « La collection « Ego », âgée de deux ans, est devenue une collection-phare, avec six titres bichonnés, très travaillés, des textes forts et bien écrits, à hauteur d’ado. Au salon du livre Jeunesse de Montreuil, nous avons eu beaucoup de bons échos sur « Vibrations » (Raphaële Frier), qui amène des garçons non lecteurs à la lecture. C’était l’enjeu : en littérature ado, il y a beaucoup de livres pour les filles, et lorsqu’ils sont destinés aux garçons, ils sont souvent porteurs de valeurs violentes. Nous voulions des textes qui leur parlent d’eux, pour filles et garçons. Ce sont aussi des livres qui ont un rôle d’avertisseur : les lire, c’est à la fois se faire plaisir et être alerté sur un risque, sur un sujet. Et lorsque c’est bien fait, avec des héros complexes, cela passe mieux que les discours d’un parent ou d’un-e infirmièr-e scolaire ! »

À Filiatio, nous rajouterions :

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« La Fille aux licornes » (Léna Major), une trilogie fantastique dans laquelle l’héroïne, grâce au pouvoir magique qui lui permet de communiquer avec les licornes, s’impose dans un monde hostile et masculin.

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« Mauvaise Connexion » (Jo Witek), un roman dense et nécessaire sur le harcèlement sur internet (et les ados l’adorent !).

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Enfin le très beau « Hors de moi » (Florence Hinckel), sur le choix difficile d’une ado qui se découvre enceinte de cinq mois.

Sabine Panet

Article paru dans Filiatio #17 – janvier/février 2015, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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