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« Chez les parents gays et lesbiens, l’enfant est beaucoup plus pensé »

0024_FILIATIO_Mai_2016-038Psychothérapeute et chercheur à la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation de l’Université de Liège, Salvatore d’Amore offre une écoute avertie aux familles homoparentales et accompagne les couples homosexuels désireux de fonder une famille tout au long du parcours qui les attend. Entretien.

Filiatio : Qu’est-ce qui vous a amené à vous spécialiser dans l’accueil des familles arc-en- ciel ?

Salvatore d’Amore : Je m’intéresse beaucoup aux changements familiaux en général et, depuis dix ans, je reçois beaucoup de demandes de la part de familles qui ne correspondent plus à un modèle standard classique, de famille blanche, européenne, qui n’a jamais connu de séparation, vivant sous le même toit et dont les parents sont hétérosexuels. Ce modèle classique idéal-typique de famille ne colle plus à la réalité. Avant, ces familles étaient invisibles parce qu’elles n’avaient pas d’existence légale, parce nous ne attendions pas à en rencontrer, mais aussi parce qu’elles se faisaient discrètes. Ces familles sont aujourd’hui de plus en plus demandeuses de reconnaissance, non seulement juridique mais aussi civile, morale et affective. Les lois qui ont été mises en place en Belgique ces dernières années témoignent d’un profond changement dans les mentalités et dans la vision de ce qu’est une famille.

F : Quel est le suivi que vous proposez aux couples gays et lesbiens qui ont un projet parental ?

S d’A : Pour fonder une famille, il faut un projet. Chez les couples homoparentaux, l’enfant ne naît presque jamais par accident, il est toujours le fruit d’un projet assez long, de deux ans en moyenne. Les parents que j’accompagne dans leur projet de filiation se posent les mêmes questions que les parents hétérosexuels mais ont aussi parfois des interrogations quant au stress lié au fait de se déclarer en tant que futurs homoparents, vis-à-vis du regard que la société va poser sur leur famille. Dans le cas d’une PMA ou d’une GPA, ils s’interrogent également sur la place du donneur ou de la porteuse, sur ce qu’il faut dire ou ne pas dire aux enfants. Chez les parents gays et lesbiens, l’enfant est beaucoup plus pensé, le désir est plus élaboré et, à mon avis, c’est aussi un des facteurs qui explique pourquoi les homoparents sont des parents tout à fait valides, capables de répondre aux besoins de développement de l’enfant.

F : Fonder une famille chez les couples d’hommes est bien plus compliqué que chez les couples de femmes.

S d’A : Devenir parent quand on est gay est vraiment plus complexe et cela revient à appartenir à une triple minorité. C’est d’abord le fait d’être homme, donc de ne pas pouvoir engendrer en étant en couple avec un autre homme. C’est ensuite le fait d’être père, parce que l’idée que les pères peuvent s’occuper des enfants autant que les mères et qu’ils disposent de capacités parentales et affectives est très récente, rien que chez les couples hétérosexuels. C’est enfin le fait d’être gay, parce qu’homosexualité masculine et parentalité ont été toujours vues comme des contraires.

Les couples de femmes ne peuvent bien sûr pas non plus engendrer, mais l’accès à l’insémination artificielle et la possibilité de choisir qui des deux femmes portera l’enfant facilite énormément l’accès à la parentalité en termes de temps, de coûts et de stress. Les hommes qui deviennent pères par GPA doivent d’abord chercher une donneuse d’ovocyte et mettre en place un lien plus ou moins direct avec cette personne. Il faut ensuite créer l’embryon, puis trouver une porteuse et gérer la relation avec elle. C’est un parcours plus complexe, plus stressant, et c’est une opération très onéreuse, qui peut coûter entre 120 .000 et 150 .000 euros. Cette pratique n’est donc pas accessible à certains gays qui veulent devenir pères par GPA parce qu’ils n’ont pas les moyens de pouvoir le faire.

Avoir recours à l’adoption est également un parcours long et complexe. Et il s’agit d’une filiation et d’une parentalité totalement différente, parce que souvent cet enfant a une histoire plutôt difficile, voire dramatique. Les difficultés que ces familles peuvent rencontrer se mesurent donc aussi sur la base des expériences précédemment vécues par l’enfant et par ses futurs parents adoptifs.

Les couples d’hommes qui veulent mettre en place un projet de coparentalité avec un couple d’amies lesbiennes ou une amie hétérosexuelle peuvent également rencontrer des difficultés s’il n’y a pas assez d’entente, d’écoute, de respect réciproque. Il faut pouvoir fonctionner comme une équipe. Si ces conditions ne sont pas réunies, le projet ne démarre pas. Des difficultés peuvent aussi subvenir, dans le cadre d’une coparentalité, s’il n’y a pas assez de protection juridique, de clarté et de confiance. Les coparents peuvent rencontrer de nombreux conflits parce que, les limites n’étant pas tracées, chacun revendique une place, un peu comme dans les familles recomposées où les personnes sont dans une demande de clarification et ont besoin d’être reconnues par rapport à leur rôle.

0024_FILIATIO_Mai_2016-040F : Quel est le suivi que vous proposez aux familles si l’enfant, à l’adolescence, rencontre des difficultés vis-à-vis de l’orientation sexuelle de ses parents ?

S d’A : Si l’enfant est confronté à une situation d’harcèlement ou d’homonégativité à l’école, je crée une alliance de travail avec tout le monde, je facilite les échanges entre les parents et l’enfant afin de trouver ensemble des solutions et des stratégies. Travailler avec l’école est souvent une clef très importante, en allant faire des réunions avec les enseignants et aussi avec la classe. C’est intéressant parce que ça peut être l’occasion d’un changement non seulement familial mais aussi d’un grand enrichissement pour les enseignants et pour la classe où l’enfant a vécu ou continue à vivre des situations d’exclusion ou de harcèlement basé sur l’orientation sexuelle des parents. Les familles homoparentales n’ont pas plus besoin de thérapie que les familles hétéroparentales. Les problèmes sont souvent à l’intersection d’attitudes homophobes, d’un manque de reconnaissance légale et civile, d’un isolement social…

F : Est-ce une préoccupation fréquente, chez les parents homosexuels, d’offrir tout de même des référents à la fois masculins et féminins à leurs enfants ?

S d’A : Oui. Toutes les familles que j’ai rencontrées jusqu’à présent cherchent spontanément des référents masculins et féminins, elles essayent d’harmoniser la famille, par exemple en choisissant un parrain et une marraine. Ces familles sont également capables de dépasser le lien du biologique et d’inclure d’autres membres auxquels elles ne sont pas forcément liées en termes biologiques, mais qui peuvent prendre une fonction affective exceptionnelle vis-à-vis des enfants et des parents. La symétrie sexuelle des parents n’est pas un obstacle au bon développement de l’enfant, qui a tout de même accès à une éducation basée sur la différence sexuelle. Les parents essaient d’introduire l’enfant aux différences figures masculin/féminin, mais ce à quoi on attribue un rôle masculin/paternel peut sans problème être mis en place par une femme. Les fonctions parentales paternelles et maternelles ne sont aujourd’hui plus liées au sexe. Il y a une complémentarité, un partage de rôles au sein des couples homoparentaux. L’enfant peut avoir un parent plutôt affectueux, qui favorise l’intimité, et un autre parent qui pose plutôt les limites, les règles, qui favorise d’avantage le développement moteur et physique de l’enfant, ce que normalement pourrait faire un père. Mais il ne faut pas être homme pour être père et femme pour être mère. Nous sommes tous dotés de capacités à la fois paternelles et maternelles.

Dossier préparé par Annabelle Georgen

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Article paru dans Filiatio #24 – mai/juin 2016, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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