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Contextes familiaux et performances scolaires

Selon la sociologie de l’éducation classique, le succès scolaire d’un enfant ou d’un adolescent dépendrait principalement de ses origines sociales : naître de parents très diplômés dans un milieu aisé garantirait la réussite scolaire, tandis que grandir en milieu modeste ou précaire favoriserait l’échec. Mais diverses recherches permettent aujourd’hui de nuancer cette vision très fataliste du destin scolaire des enfants.

Origines sociales : pas d’absolutisme

Vu la corrélation étroite entre origines sociale “élevées” et succès scolaires, Pierre Bourdieu dénonça dans les années ‘60 le fait que l’école reproduisait les inégalités sociales – au lieu de les réduire en fournissant à chacun le même bagage, comme le voulait sa mission originelle. Cinquante ans plus tard, en dépit de nombreuses réformes de l’enseignement, la situation semble inchangée : les résultats des enquêtes PISA¹ ont révélé que les enfants belges et français des milieux les moins favorisés courent toujours un risque nettement plus élevé de redoubler, d’être relégués dans des écoles ou des filières dévalorisées voire de quitter l’école sans diplôme.

Le sociologue Jean-Pierre Terrail² observe cependant que “(dans) les analyses qui interrogent au cours des années 1960-1970 la place de l’école dans la production et/ou la reproduction des inégalités sociales, (…) ce qui est dit de l’action de la famille n’est jamais le résultat d’une observation empirique. Les comportements familiaux sont essentiellement (…) déduits du constat de leurs effets scolaires (…). Il y a à cela une bonne raison. C’est que la « famille » est réduite ici à une coquille vide”

Dans les années ‘80, en revanche, les sociologues s’intéressèrent aux rapports réellement entretenus par différents types de familles avec l’école, et découvrirent que l’investissement scolaire d’une famille est plus prédictif que son profil socioéconomique pour la réussite des enfants. “(Leurs) enquêtes s’accordent à constater la réalité d’une large conscience populaire de l’utilité de l’école. Elles viennent ainsi contredire l’idée (…) d’un désintérêt scolaire dans les catégories défavorisées. (…) Ainsi la réussite scolaire peut-elle venir récompenser, dans les milieux populaires, une mobilisation forte de ressources faibles (…)” explique Terrail.

Autres variables pertinentes

Depuis, de nombreuses recherches ont permis d’identifier encore d’autres variables intervenant dans l’échec ou la réussite des enfants à l’école Des chercheurs de Genève suggèrent par exemple que le style interactif et le degré d’ouverture des familles (fusion/ autonomie, relations avec l’extérieur) ont plus d’influence sur la réussite scolaire que leur appartenance sociale. Et à Paris, une équipe interdisciplinaire distingue quatre grands types de rapports des familles à l’école – rejeter l’école, apprécier l’école pour les liens sociaux, pour les diplômes, ou pour les savoirs qu’elle apporte – et observe que le goût du savoir serait le rapport plus favorable à la réussite, et le plus susceptible d’engendrer des scolarités longues.

Relations intrafamiliales

On sait aussi que la cohésion de la “première” famille des élèves joue dans leur réussite. Un statisticien français, Paul Archambault, s’est intéressé en 2002 au devenir des enfants des familles dissociées, et ses conclusions sont sans appel : la séparation parentale s’assortit invariablement d’une réussite scolaire moindre des enfants, quel que soit leur milieu d’origine… Et la recomposition familiale, même réussie, ne corrige pas le tir. Un chercheur belge, Koen Matthijs, est arrivé aux mêmes conclusions en 2012 mais il a nuancé ces résultats en 2014 :  l’état des relations entre les parents (conflictuelles ou paisibles), la qualité de la relation parent-enfant et l’état des finances familiales doivent être pris en compte pour évaluer l’influence de la séparation parentale sur la réussite des enfants.

Scripturalité

Pour Bernard Lahire, enfin, la réussite scolaire dépend aussi de la place occupée par l’écrit dans les familles. L’avènement de l’école moderne (publique, gratuite, obligatoire) est en effet indissociable de la généralisation de la communication écrite depuis le 16e siècle, puisque sa mission est d’emmener l’enfant dans l’écrit, de lui apprendre à jongler avec le langage pour s’élever socialement. Or, explique Lahire, “la compétence nécessaire à considérer ainsi le langage comme un objet analysable en lui-même et pour lui-même s’acquiert d’abord dans les environnements familiaux (…). Les activités scripturaires du foyer – listes de course, calculs budgétaires, agendas, calendriers –, parce qu’elle constituent « de véritables actes de rupture vis-à-vis du sens pratique », parce qu’elles favorisent un rapport réflexif au temps, et à son organisation, (…) sont susceptibles de préparer efficacement aux apprentissages scolaires : or, si ces activités sont bien plus typiques de l’ordinaire des cadres, elles ne sont pas forcément absentes de la vie des familles populaires, où l’on trouve aussi des rapports plus élaborés à l’écrit”. On ne le dira donc jamais assez : parents, proposez des livres à vos enfants dès leur plus jeune âge…

1. Le programme PISA (Programme international pour le Suivi des Acquis des élèves) est un programme d’études mené par l’OCDE depuis une quinzaine d’années pour évaluer et comparer les performances des systèmes éducatifs d’une soixantaine de pays. URL : http://www.oecd.org/pisa/

2. Terrail Jean-Pierre. La sociologie des interactions famille/école. In: Sociétés contemporaines N°25, 1997. pp. 67-83. Disponible en lecture gratuite sur http://www.persee.fr

Article paru dans notre dossier: Séparations, recompositions… Et l’école dans tout ça ?

Dossier réalisé par Céline Lambeau

Illustrations : Alain Maes

Dossier paru dans Filiatio # 16 / Novembre-Décembre 2014, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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