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Croiser les savoirs théoriques et pratiques

0023_FILIATIO_Mars_2016-023Edward Kruk, Président du Conseil International de la Résidence Alternée (CIRA/ICSP) est d’ascendance polonaise, est né en Angleterre et a grandi au Canada. Il y est professeur à l’Université de Colombie Britannique et auteur de plusieurs ouvrages sur la parentalité après le divorce. Nous l’avons rencontré pour une interview quelques heures seulement après l’ouverture des travaux du CIRA.

Filiatio : A travers le monde, de nombreuses associations militent militent pour l’équité parentale et le respect de l’intérêt de l’enfant. Comment le CIRA se positionne-t-il parmi ces acteurs ?

Edward Kruk : Notre organisation est unique en son genre. Elle rassemble en effet des intervenants spécialisés dans la problématique de la séparation parentale et issus de trois champs différents : des scientifiques, des professionnels de la famille (psychologues, médiateurs, avocats), et des représentants des associations civiles et d’ONG directement concernées par le bien-être et les droits des enfants. Son caractère exceptionnel tient également au fait qu’elle intègre des représentants de plus de vingt pays du monde – de la Corée à l’Afrique du Sud, en passant par le Canada, l’Italie ou la France. Quant à son activité à proprement parler, elle consiste à trouver des alternatives à la judiciarisation des séparations parentales et à les extraire hors de la sphère juridique. Cela dans l’idée de rediriger les parents vers des associations qui promeuvent des solutions non-violentes aux conflits. Notre travail de réflexion vise en effet à permettre l’épanouissement de la coparentalité sous toutes ses formes, en ce compris celles qui comportent du conflit. Car pour le CIRA, il est inenvisageable de priver, partiellement ou complètement, un enfant d’un de ses deux parents sous prétexte que ceux-ci sont en conflit.

0023_FILIATIO_Mars_2016-009F. : Quelles sont les tendances dominantes en matière de parentalité après séparation dans votre pays, le Canada ?

E. : Au Canada, les séparations et divorces subissent encore de nos jours des réglementations très strictes. D’après la loi, seul le juge est habilité à définir ce qu’est l’intérêt de l’enfant. Ce qu’il fait bien sûr en fonction de sa vision des choses et de ses propres représentations. La plupart du temps, lorsqu’il y a un conflit parental, les enfants sont confiés à leur mère sous prétexte de réduire leur instabilité émotionnelle, de diminuer l’exposition aux disputes et parce que la maman est réputée plus apte à prendre soin de l’enfant. Ce dernier argument n’a en réalité, aucune base scientifique : le CIRA a examiné une trentaine d’études effectuées sur dix ans dans le monde entier qui démontrent sans équivoque possible les avantages que la coparentalité a sur la monoparentalité : les enfants de « coparents » font montre d’une meilleure santé dans tous les domaines – physique, psychique, relationnel, affectif, scolaire.

Mais il est vrai également que l’exposition au conflit est néfaste pour les enfants. Il est considéré comme une forme d’abus émotionnel, physique et intellectuel pouvant mener à la dépression enfantine ; au suicide à l’adolescence ; à la passivité et à une intériorisation excessive de la douleur ; à un manque d’empathie ; à du harcèlement et à de l’agressivité.

Comme on le voit, gérer cette double vérité – l’enfant a besoin de ses deux parents, mais le conflit entre eux compromet son bien-être – est un problème complexe. D’où notre insistance pour la mise en place de structures qui puissent accueillir le conflit et le régler au mieux dans l’intérêt de l’enfant – c’est à dire, sans avoir à le séparer d’un de ses parents ! C’est tout l’intérêt d’une association telle que le CIRA : elle permet de faire le pont entre les différentes dimensions de l’intérêt de l’enfant puisqu’elle comprend autant de représentants d’associations civiles que de scientifiques et de professionnels de l’aide juridique et psychologique aux familles.

F. : Quelles sont les lignes directrices de l’action du CIRA ?

E. : Actuellement, le CIRA cherche les moyens de faire émerger deux objectifs principaux en période de séparation parentale : d’une part, permettre que l’enfant continue à développer une bonne relation avec ses deux parents, d’autre part le protéger de l’exposition à toutes les formes de violence de leur part. Il faut savoir que la moitié des violences observées entre partenaires apparaît pendant le divorce ou la séparation !

F. : Quels moyens proposez-vous pour y parvenir ?

E. : Nous développons un projet sur deux axes.

En premier lieu, encourager tous les états à établir une présomption légale d’égalité parentale qui ne serait remise en question que dans le cas où il est avéré que l’enfant doit être protégé des ses parents ou d’un parent maltraitant. Ceci vise à rétablir l’égalité entre tous les enfants : dans les familles nonséparées, un enfant n’est écarté d’un parent que s’il est prouvé que celui-ci est dangereux. Il n’est pas admissible que les enfants de parents séparés soient traités différemment : il s’agit ni plus ni moins de discrimination.

Le deuxième point du projet élaboré par le CIRA porte sur la nécessité de développer un secteur non judiciaire autour des séparations parentales. Il existe une façon très simple de réaliser cela : utiliser l’argent de la «tribunalisation» (ou «judiciarisation») en le reversant dans des dispositifs d’accueil familial, de conseils en matière de divorce et séparation, de médiation familiale et autres, aussi longtemps que nécessaire. À la différence du tribunal, tenu de régler les affaires familiales de façon quelquefois expéditive, on pourrait s’inscrire dans un rythme plus en adéquation avec la temporalité des processus relationnels. Par ailleurs, ce genre de services serait entièrement gratuit pour les usagers puisque son financement proviendrait d’une redistribution d’un capital économique antérieurement destiné aux tribunaux. Sans compter que, argument politique et sociétal irréfutable, libéré de la lourde charge que représentent les familles (40% de leur temps de travail leur est consacré), les tribunaux pourraient se dédier avec plus de disponibilité à d’autres matières. Ainsi, un avancement dans un secteur de la société aurait un retentissement positif dans d’autres secteurs – une idée dont s’emparera un jour ou l’autre un/e politicien/ne, n’en doutons pas.

F. : Comment diffusez-vous et faites-vous connaître vos projets du monde politique et du monde de la magistrature ?

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Edward Kruk, Président du CIRA

E. : Le CIRA a tenu sa première conférence internationale en juillet 2014, celle-ci est la seconde. En réunissant des membres des trois sous-groupes de l’organisation, ces colloques permettent de croiser les savoirs théoriques et pratiques des différents secteurs professionnels encadrant les séparations parentales, de les développer et de débattre des projets de l’association. Mais en effet, rendre public ce type de discussion est indispensable pour faire évoluer de la société. On l’a vu avec l’exposé des conclusions de la conférence de 2014 dans un magazine nord-américain de psychologie : cette publication a permis à de nombreux responsables politiques de notre planète de découvrir nos travaux. Depuis lors, ils ne peuvent plus feindre de méconnaître l’amplitude du problème des enfants privés d’un parent suite à une séparation, et ils sont nombreux à se sentir tenus de lui donner l’importance qu’il mérite. En Europe, malheureusement, notre travail n’a pas encore trouvé de relais de ce type dans le champ médiatique.

Propos recueillis par David Besschops et Céline Lambeau

Lire la suite du dossier: « CIRAI/ICSP La résidence alternée en pensées, en paroles, en actions et en recommandations ».

Dossier paru dans Filiatio #23 – mars/avril 2016, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

 

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