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Dix minutes par mois

filiatio_9-051

filiatio_9-052Pendant des années, toutes les quatre semaines, Véronique s’est rendue au Maroc pour passer avec sa fille le temps d’une récréation. « L’essentiel était de maintenir le lien », explique cette femme victime d’un rapt parental. Témoignage.

« J’ai rencontré mon mari à 18 ans, alors que j’entamais ma première année d’internat à Charleroi. Nous nous sommes mariés malgré l’avis de mes parents, et puis j’ai accouché d’une fille, Mennana – en arabe, ça veut dire Espoir. Nous vivions à cette époque dans un appartement, nous n’avions pas de travail. Dans ces conditions, il était facile de prendre ses cliques et ses claques et de partir. C’est ce que nous avons fait. Nous sommes allés vivre au Maroc dans la maison des parents de mon mari, où résidaient également ses frères et soeurs. J’ai appris très vite l’arabe et j’ai pu travailler. Quelques années plus tard, mes parents sont venus me rendre visite. Mon père, en poste à la Sabena, m’a proposé de revenir en Belgique où il m’aiderait à obtenir une place dans cette entreprise d’aviation. J’ai accepté et je suis rentrée avec eux.

Le soir même, mon mari embarquait notre fille pour le Maroc

Si je n’ai pas décroché l’emploi que j’escomptais, j’ai par contre repris des études en physique nucléaire. Bientôt mon mari et notre fille m’ont rejointe. Mon mari et moi avons alors vécu des difficultés relationnelles croissantes : il a commencé à me manipuler. Peu à peu, à force d’être déconsidérée et rabaissée, mon estime de moi s’est suspendue au fil de ses jugements. Il était mon unique contact avec le monde extérieur, j’étais seule, isolée. J’en suis arrivée à couper les ponts avec tout le monde, aussi bien avec mes amis qu’avec ma famille. Je ne voyais plus personne. Il en alla ainsi jusqu’à ce que je commence à travailler chez Mondial-Assistance. À partir de là, je fus amenée à sortir et, inévitablement, à rencontrer des gens. Peu à peu, ma situation, par comparaison aux autres femmes du bureau, m’est apparue comme dissonante. Et j’ai cessé de l’accepter inconditionnellement. C’est encore à cette époque que j’ai commencé à revoir mes parents en cachette et à revivre clandestinement. Après quelques mois à ce régime, j’ai pris la décision de quitter mon mari. Pressentant que je ne pourrais le faire de façon visible, j’évacuais de notre appartement mes effets personnels en catimini : je les fourrais dans des sacs poubelles que je déposais dehors dans les parterres de fleurs. Mon père venait ensuite les récupérer. Un jour, ayant terminé de déménager ce qui m’appartenait, j’ai quitté le travail pour ne plus y retourner et je ne suis pas rentrée chez nous. Le soir même, mon mari embarquait notre fille pour le Maroc.

Tu es ma femme, tu rentres à la maison !

Grâce à ma situation chez Mondial-Assistance, j’ai pu établir des contacts avec des collègues marocains qui m’ont confirmé que ma fille habitait chez ses grands-parents. J’ai pris la décision d’aller la rechercher et me suis envolée pour le Maroc. Malheureusement pour moi, le fonctionnaire marocain qui m’avait renseignée étant un parent éloigné de mon mari, il s’était senti tenu de l’avertir de ma venue. Lorsque j’ai débarqué de l’avion, le père de ma fille m’attendait à l’aéroport. Il m’a signalé qu’aux yeux de la loi de son pays, j’étais sa femme et qu’il m’incombait de rentrer à la maison. J’étais tellement anéantie qu’il m’a emmenée sans que je puisse opposer de résistance.

Chez lui, j’ai retrouvé ma fille, avec qui je ne pouvais m’entretenir que sous une étroite surveillance. Nous habitions dans une propriété composée de deux bâtisses et entourée d’une enceinte se terminant par un portail dont seuls mon beau-père et le gardien possédaient une clef. Une des habitations abritait la famille, l’autre était celle des domestiques. Évidemment, je ne pouvais pas me déplacer seule ni sortir en rue. Et d’un point de vue administratif, rien n’était mis en oeuvre pour que j’obtienne ma carte d’identité locale. Au bout de quelques de mois, j’ai recommencé à travailler pour l’antenne locale de Mondial-Assistance. Je m’y rendais escortée par un cousin ou un frère de mon mari qui me conduisait jusqu’à l’étage précis où se trouvaient mes bureaux. Très vite a germé en moi l’idée d’éloigner mon mari du Maroc. Une domestique de la famille me donnant, sans que je sache vraiment pourquoi, des renseignements sur ce qui se tramait en mon absence, j’ai appris qu’il souhaitait présenter des examens universitaires en Belgique. J’ai achevé de le convaincre de mener son projet à bien en finançant son voyage. Une fois mon mari parti, j’ai commencé à dormir dans le bâtiment des domestiques. Moins contrôlée, j’avais les coudées plus franches pour agir. Peu de temps plus tard, une opportunité s’est offerte à moi : le bureau avait besoin que je me rende en mission à Toulouse. Bien entendu, j’avais besoin pour y aller du passeport que mon mari m’avait confisqué. J’ai donc insisté auprès de mon beau-père pour le récupérer. Arguant du fait que j’étais seule à subvenir aux besoins de la famille et qu’il n’était donc pas question que je ne satisfasse pas mes employeurs, il a fini par céder et m’a rendu ma pièce d’identité. J’ai pu effectuer le voyage et remplir la mission qui m’avait été confiée. À mon retour, j’ai demandé à un collègue de conserver mon passeport dans un tiroir de son bureau. En juillet suivant, mes parents sont venus en visite. Ils étaient bien sûr désireux d’aborder le sujet de ma séquestration. Il fallait s’y attendre, cela ne manqua pas de déclencher une dispute extrêmement virulente. À tel point que la soeur de mon mari elle-même déroba la clef du portail à son père et l’ouvrit afin que nous puissions nous enfuir. Après une rapide halte au bureau où j’ai repris mon passeport, nous avons filé tout droit à l’aéroport puis regagné la Belgique. Sans ma fille.

On dirait que tu l’as oubliée !

Je m’y suis réinstallée. Douloureusement. Une interminable période de rêves et d’espoirs fous. Avec la vie qui continue, inexorable. Et qui nous entraîne avec elle, qu’on le veuille ou non. Et moi, j’avais décidé de vivre, pas de dépérir. Mon attitude provoquait de l’incompréhension dans mon entourage. Notamment chez des personnes aussi proches que mon père qui, à maintes reprises, m’a reproché d’exister comme si j’avais oublié ma fille. Peut-être eut-il été possible de lui expliquer que, pour survivre, j’avais dû mentalement enfermer ma fille dans un tiroir que j’ouvrais dans l’intimité et refermais lorsque ça devenait insupportable. Je ne suis toutefois pas certaine qu’il eut été capable de me comprendre. Il m’a fallu composer avec les incompréhensions des autres. Professionnellement, les auspices m’étaient plutôt favorables car j’ai retrouvé une fonction chez Mondial-Assistance. Ce soutien financier m’a permis, pendant des années et avec l’assentiment des directeurs des collèges français successifs dans lesquelles elle était inscrite, d’aller tous les mois au Maroc pour voir ma fille pendant dix minutes, à la faveur des récréations. Ces rencontres ont souvent été difficiles, ponctuées de reproches ou de rejets de sa part. J’ai tenu bon. L’essentiel était de maintenir le lien. Bien que brèves, ces entrevues me demandaient une planification précise. En effet, en plus de m’organiser professionnellement pour être là-bas une fois par mois, il me fallait encore, après la rencontre, faire fissa, sauter dans un taxi et foncer vers l’aéroport car j’étais consciente que ma fille en rentrant chez son père allait tout lui raconter et il était nécessaire que lorsqu’il réagirait je sois à l’aéroport, en zone franche, prête à m’envoler.

Le mot rapt est rapide, la récupération est longue…

Par ailleurs, en Belgique, j’avais rejoint l’asbl SOS Rapts Parentaux. J’ai commencé à raconter mon histoire. Nous avons participé à des entretiens télévisés pour attirer l’attention des politiques sur des affaires de ce type. Beaucoup trop courantes. Parallèlement, j’ai rencontré une avocate marocaine avec qui la sympathie fut immédiate et qui me proposa d’intercéder en ma faveur auprès des autorités marocaines. Ce qu’elle fit brillamment, quelque peu aidée, reconnaissons-le, par la pression médiatique de mes passages à l’écran et le poids de certains acteurs politiques belges et marocains. Toujours est-il que son action eut du succès et qu’à quatorze ans, ma fille est venue passer sa première semaine chez moi depuis ma fuite du Maroc quatre ans et demi plus tôt. Ce fut une semaine atroce mais néanmoins la première d’une série de séjours, sporadiques, chez moi, durant lesquels notre entente s’améliora de manière notable.

Lorsqu’elle a eu dix-huit ans, ma fille étant devenue trop rebelle à son goût, son père l’a renvoyée chez moi. Cela faisait huit ans moins deux mois que nous ne partagions plus le quotidien et tout à coup elle était là. Ma fille, devenue une jeune femme. Qu’elle survienne de façon aussi brusque a généré un bouleversement dans la vie que je menais alors et m’a demandé une réadaptation de tous les instants. Mais j’avais réussi. Ma fille était là. En dépit des obstacles et de la souffrance endurée, la relation était sauve, s’apprêtait à amorcer une nouvelle étape. Et cette force, cette rigueur qui me pousse à atteindre mes objectifs quoiqu’il m’en coûte, c’était un héritage de mon père à moi. Quant au sien, ma fille ne voulait plus en entendre parler. Comme elle ne voulut pas non plus entendre prononcer le mot rapt en ce qui la concernait lors des discussions ultérieures que nous avons eues sur le sujet. Il me faudrait vivre avec. De toute façon, le mot rapt est si court, et la récupération si longue…

Aujourd’hui, ma fille a enfanté à son tour : une fille, Liri – en albanais, ça veut dire Liberté. »

Tandis que j’observe, s’éloignant sur l’esplanade faisant face à la gare de Charleroi, sa silhouette qui penche successivement à droite puis à gauche, je repense à notre discussion à propos des forces latentes et des capacités embryonnaires que recèle l’humain et qui n’éclosent qu’en des circonstances que la plupart des gens se gardent prudemment d’imaginer. Véronique – un prénom prédestiné puisqu’il s’agit d’une forme latinisée de Bérénice : celle qui porte la victoire – est en route vers de nouveaux projets : s’occuper de sa maman et terminer la transformation de la ferme familiale en chambres d’hôtes. Car, comme elle le disait à propos du rapt, difficile de s’arrêter quand on a été stimulée par un tel événement. Dans mon train en partance, je ne peux m’empêcher de revoir son visage qui s’illumine en m’entendant lui dire qu’Espoir avait donné naissance à Liberté.

Propos recueillis par David Besschops
Illustration: © Nuno, le petit Roi, Mario Ramos, Pastel / École des loisirs, 2000.

filiatio_9-057Le décryptage de Georges Zouridakis

Georges Zouridakis est écoutant et accompagnateur pour individuels et groupes, spécialiste de l’estime de soi. Il travaille régulièrement avec Filiatio et est joignable par téléphone au 0478 09 09 89.

Dans ce témoignage, je perçois un conflit entre deux façons distinctes de gérer l’estime de soi, c’est-à-dire l’évaluation que l’on fait de soi par rapport à ses propres valeurs.

D’une part une femme qui perd son estime de soi et tente de la récupérer en butant sur les frontières extrêmement marquées d’une société traditionnelle. D’autre part, un homme, issu de cette société cloisonnée, qui tente de la préserver en accord avec son schéma culturel.

En substance, nous trouvons d’un côté une culture traditionnelle où les rôles des hommes et des femmes sont prescrits préalablement à leurs naissances : la famille marocaine de l’époux de Véronique (ce qui ne veut pas dire que le Maroc a l’apanage de ces traditions : la Belgique est encore aussi un pays où les hommes et les femmes sont perçus dans des rôles sociaux différents selon leur sexe). Il y est attendu de l’homme qu’il soit le « protecteur et maître » de sa femme. Elle doit en retour accepter d’être soumise et fidèle à son mari. Ces injonctions, conscientes et inconscientes, engendrent une série de comportements susceptibles d’être exportés d’un pays à l’autre.

De l’autre côté, nous avons Véronique, fragilisée par la confrontation avec l’interprétation que son mari fait de sa propre culture : au Maroc, il agit de façon socialement légitime avec l’appui inconditionnel de sa famille, alors qu’en Belgique, où il se retrouve sans existence sociale signifiante, il la dévalorise et la manipule pour retrouver une certaine prééminence. Ces deux cas de figure sont d’une violence inouïe pour Véronique. Ils l’amèneront progressivement à intégrer des sentiments de dévalorisation, de peur et d’impuissance. Elle éprouvera ces sentiments à chaque fois qu’elle se retrouvera en devoir d’affronter son mari. De fait, peu à peu, elle acceptera une répression de grande intensité : au point de revoir ses parents clandestinement, par exemple. Ou d’adopter une attitude de dissimulation pour s’évader en catimini de chez elle. Au point encore que, convaincue de n’avoir pas d’autre alternative et mue par un réflexe de survie, elle s’enfuira à deux reprises en laissant sa fille aux mains de son mari. Malheureusement pour elle, ces fuites auront des conséquences terribles. Tout d’abord, la première motivera son mari à rentrer au Maroc en emmenant leur fille afin d’y retrouver le soutien de sa famille. Du coup, pour récupérer Mennana, Véronique devra à nouveau être confrontée à son mari. En sa présence, elle s’effondrera, acceptant momentanément sa vision : « … j’étais sa femme et il m’incombait de rentrer à la maison. J’étais tellement anéantie qu’il m’a emmenée sans que je puisse opposer de résistance… ». Avec les ruses corollaires : position de femme soumise ; manipulation du mari, etc. Pour, finalement, fuir une seconde fois. Ses fuites auront des répercussions sur la relation avec sa fille. En dépit de ses incursions mensuelles, le père présent au quotidien deviendra le référent pour l’enfant, et l’absente, la mère qui l’abandonne. Longtemps, sa fille lui en voudra, incapable de dépasser sa colère et sa tristesse pour envisager la contrainte psychologique que sa mère subissait. Quelles que soient les épreuves que Véronique endure pour sauvegarder le lien, elles ne correspondent jamais à ses besoins réels de sécurité et d’affection. L’apparition de la pression médiatique dans l’histoire relationnelle des intéressés a déplacé les enjeux. Ce qui correspondait au départ à un conflit interpersonnel où des valeurs très intimes étaient engagées s’est transformé en une négociation entre pays. Dans la hiérarchie des valeurs du mari, l’honneur national prévalant sur l’honneur de l’individu, il a pu céder et permettre à sa fille de revoir sa mère sans perdre la face. Grâce à cela, Mennana a évolué et étoffé ses manières de vivre et de voir. Je comprends néanmoins son refus de parler de rapt en ce qui la concerne. Pour elle, il n’y a pas eu de rapt. Son père s’est occupée d’elle en l’absence de sa mère. Il l’a fait à sa façon avec des moyens hérités de sa culture et de ses traditions. Il est probable qu’à un stade ultérieur de son évolution, Mennana éprouve le désir de rencontrer l’homme derrière le père. Et pourrait-on espérer augures plus favorables que l’histoire d’Espoir continuant avec Liberté…

Article paru dans Filiatio n°9 – mars / avril 2013, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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