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Douche froide

Il y a des jours où le monde vous frappe en plein coeur, sans sommation.

Comme ce jour où vous racontez à une amie votre lecture du moment – « Histoire des mères, du Moyen-Âge à nos jours » par Knibielher et Fouquet (1977) – pour lui faire part de votre ébahissement indigné face à certaines croyances ou pratiques du passé. Par exemple, ce système de pensée archaïque qui voit dans les souffrances physiques spécifiquement féminines (celles qui accompagnement les règles, l’accouchement, l’allaitement, la ménopause) la conséquence d’une « faute » originelle commise par une femme et justifiant de traiter toutes les femmes comme des êtres souillés, coupables et dangereux. Ou encore cette certitude qu’une fille-mère est seule responsable de son état, que celui-ci résulte de sa concupiscence innée et qu’il est donc légitime de lui refuser tout secours voire de lui retirer son enfant. Ou plus simplement, cette tendance lourde à enfermer la femme dans un rôle reproductif et éducatif qui serait son unique destinée.

Au moment où vous et votre amie vous réjouissez de concert qu’on n’en soit plus là aujourd’hui (oubliant les propos récents d’un chef d’état désireux de faire rentrer son pays dans l’Union européenne mais ne parvenant toujours pas, en 2015, à voir en la femme beaucoup plus qu’un utérus sur pattes…), une troisième amie débarque, très agitée, et entreprend de vous décrire les déboires qu’elle rencontre avec sa fille adolescente…

La demoiselle en question, âgée de seize ans et demi, est en quasi-décrochage scolaire parce que tout l’insupporte : les trajets en bus, les parents, les cours, les profs, les élèves qui se payent la tête des profs, les règlements, les élèves qui transgressent le règlement. Il lui arrive de rater l’école parce qu’elle n’est pas coiffée comme elle l’aurait souhaité et qu’affronter le regard des autres lui paraît insurmontable. Quand ses parents ou ses enseignants essayent de lui ouvrir les yeux sur l’importance d’obtenir un diplôme de fin d’études secondaire, la demoiselle répond « On s’en fout, il suffit que je trouve un mec qui gagne bien sa vie et je serai tranquille ». À d’autres moments, elle demande à sa marraine s’ils n’auraient pas besoin de quelqu’un à son bureau pour faire les photocopies ou servir le café pendant les réu-nions – c’est l’idée qu’elle se fait d’une « vie active » pour une femme. Et en rentrant à la maison, vers 17h30, elle tombe à bras raccourcis sur sa mère : « Quoi ? Le repas n’est pas prêt ? Mais j’ai faim, moi ! Tu rentres du travail à midi, et t’es pas fichue de faire le diner à temps ? Qu’est-ce que tu fous de tes journées ? C’est ton boulot, de faire ça ! T’as voulu des enfants, t’assumes ! »

Ceci n’est pas malheureusement pas une fiction… Il y a des jours où le monde vous crache sa violence à la figure, comme ce jour où vous découvez qu’après cent cinquante ans de féminisme, certaines adolescentes réussissent ce pari improbable : désirer un statut de « femelle dominée », tout en abreuvant leur propre mère d’insultes dignes d’un abject « mâle dominant ».

Céline Lambeau

Article paru dans Filiatio #21 – novembre/décembre 2015, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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