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D’une communauté de sorts au sort des sans communauté

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De nouvelles dispositions migratoires aux États-Unis impliquant des extraditions d’illégaux latino-américains augurent des mouvements massifs de population. Pourtant, l’impact majeur que ces déplacements entraîneront sans aucun doute sur la structure sociale des pays d’origine est passé sous silence par la presse internationale. 70 000 retours de personnes sont prévus au Yucatán, état du sud-est mexicain. Des hommes, principalement.

filiatio_11-052Vision du Nord

Lorsque les stratèges de la géopolitique abordent leur thème de prédilection, ils s’en tiennent généralement aux points représentatifs de l’ordre du jour des gouvernements auxquels ils sont subordonnés. Les sujets connexes s’apparentant à des dommages collatéraux étant, dans un premier temps tenus à l’écart du débat. Les corollaires indirects de la modification de la politique migratoire états-unienne n’y font pas exception. En effet, si la presse relate en chiffres et en lettres l’historique de l’immigration mexicaine aux États-Unis, considérée à la fois comme un fléau et un moteur de l’économie nationale, et si elle insiste grandement sur les bénéfices attribués aux illégaux mexicains qui, grâce à cette réforme, auront accès à la citoyenneté américaine, elle passe sous relatif silence le sort réservé aux clandestins qui se verront expulsés vers leur pays d’origine par ses effets moins louables. Cet écart drastique entre les intentions et les résultats produits par la régularisation, qui fut un des fers de lance de la campagne électorale du président Barack Obama, est à mettre à l’actif des questions hégémoniques qu’elle soulève et des nombreuses controverses que ces questions suscitent au sein du Congrès nord-américain. En conséquence de quoi, le gouvernement démocrate s’est vu contraint d’annexer à sa réforme des restrictions imposées par l’assemblée des républicains.

filiatio_11-053À l’intersection des visions

Concrètement, ces restrictions se traduisent par un ajout de conditions à l’octroi de la naturalisation : un nombre colossal d’illégaux ne se trouvent pas en mesure d’être régularisés et seront donc extradés. Pour citer un exemple chiffré, on calcule que 70 000 yucatèques (originaires du Yucatán) se trouvent dans ce cas de figure. Et jusqu’à présent, c’est au mot « extradition » que s’arrêtent les stratèges cités plus haut et la presse qui relaie leurs discours . Or, pour les dits extradés, c’est là que l’histoire amorce un virage. Pour eux, la nouvelle est brutale et inattendue. Et si certaient envisageaient un retour au pays, celui-ci ne se faisait pas dans ces conditions-là. Et surtout pas sans avoir atteint ce qui justifiait leur présence sur le sol nord-américain : amasser un pactole pour pouvoir rentrer chez eux sans vergogne ni déshonneur.

Il est logique de s’interroger sur ce que le sort réserve à ces migrants, établis illégalement aux USA, quelquefois depuis de nombreuses années. Et si ce pays où ils doivent retourner n’était plus un chez-eux ? Qu’est-ce qui les y attendrait ?

filiatio_11-057Vision du Sud

« Chonita, villageoise de Hunucmá (Yucatán), raconte que ceux qui ont réussi à se réinsérer dans la vie locale sont les hommes qui avaient les moyens financiers d’acheter un break et de faire bâtir une maison pouvant contenir leur famille sur plusieurs générations. Symboliquement, pour la société, il s’agit là d’un geste ayant suffisamment d’amplitude pour englober le passé comme le futur et effacer leur absence et ce qui a pu se passer pendant celle-ci. Ce faisant, ils recréent un univers originel et matriciel dans lequel la vie pourra à nouveau s’ensemencer. Ceux qui n’en sont pas capables, après avoir arpenté un temps indéfini des traces d’antan, s’en repartent Dieu sait où. Il est important de savoir, me confie-t-elle, que le départ pour les États-Unis est l’aboutissement d’un jeu relationnel ambigu. Si beaucoup de femmes encouragent les hommes de leur entourage à s’y rendre, elles pardonnent rarement à ceux qui les quittent pour franchir le pas. Quant à ceux qui ne partent pas bien qu’ils y aient été poussés, ils sont généralement considérés comme des lâches (1)… »

filiatio_11-058Décryptage

Dans son témoignage, Chonita évoque une époque pas si lointaine où les extraditions des États-Unis n’étaient pas massives, à l’instar de celle qui se profile à l’horizon, et où les retours d’expulsés au Yucatán demeuraient des exceptions. Le Yucatán qui, entre parenthèses, a la particularité d’être une zone indépendante du reste du pays tant son système social est spécifique. De fait, anthropologiquement parlant, il s’agit d’une société dont certains fondements relationnels proviennent d’une société matrifocale. Ce type de société n’est pas à entendre comme l’inverse du patriarcat, mais plutôt comme un système dans lequel la transmission domestique est essentiellement l’oeuvre des femmes et privilégie souvent les alliances grands-mères / petits-enfants. Dans un tel système, les hommes, après procréation, sont tenus à distance des rôles-clefs familiaux et des prises de décisions (2). Cela peut aller jusqu’à l’exclusion de la dynamique familiale.

Dans ce fonctionnement particulier, l’importance ou la prééminence attribuée aux hommes dans la famille est conditionnée par leur fonction et ce qu’elle rapporte à ses membres. D’où ce quasi exode des yucatèques mâles vers les USA. D’abord, parce que cette région du Mexique offre peu de débouchés économiques urbains. Ensuite, plutôt que d’être embauchés comme péons par les latifundistes et encourir le discrédit de leur famille (à salaire misérable, considération équivalente), nombreux sont les hommes qui ont entrepris le voyage chez le Voisin du Nord. En dépit du traitement avilissant qui leur est couramment réservé par leurs employeurs et un parcage en ghettos, les dollars qu’ils y glanent, une fois convertis en pesos et transférés à leurs proches au Mexique, leur confèrent une place grandissante dans l’estime familiale.

filiatio_11-059Questions

N’est-il pas légitime de s’enquérir du futur de ces marées d’hommes prochainement de retour sur leur terre natale ? Y retrouveront-ils l’inflexibilité d’un modèle anthropologique qui interprétera leur déconvenue comme un échec les reléguant au rang des déchus ? Les nouvelles compétences acquises à l’étranger, adjointes au fait d’avoir frayé avec des moeurs distinctes et un décalage de temporalité, auront- elles assez de puissance et de pouvoir innovant pour être les leviers de changement des fondements des normes sociales régnantes ? Ces hommes, qui ont partagé aux USA la communauté de sorts des migrants du monde entier, sont-ils inexorablement condamnés, par ce nouvel et involontaire déplacement, à subir la destinée des excommuniés de partout ?

David Besschops

(1) Témoignage de « Chonita » recueilli oralement par Virginia Erosa Tamayo, anthropologue, et théoriquement éclairé par Virginia Erosa Tamayo, Éléonore Grislis et Sabine Panet.

(2) Il faut préciser que ce pouvoir domestique localisé dit « matrifocal » ne se retrouve pas dans les hiérarchies sociales patriarcales plus larges de la société, où les femmes sont encore en situation difficile et précisément ligotées par leur rôle familial.

Article paru dans Filiatio n°11 – septembre / octobre 2013, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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