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Edito: Stéréotypes d’heure de pointe

L’égalité entre les genres ne serait-elle que la manœuvre prudente de stéréotypes que chacune ou chacun conduirait du bout des doigts et avec précaution pour ne pas entrer en collision avec les stéréotypes de l’autre? Pas sûr! Et pourtant Que veux-je dire par là? Je vous explique.

DSC01241J’emprunte souvent les transports en commun. Creuset d’humanité et fantastique observatoire de son évolution. Même avec un livre ou un casque audio sur la tête, il est impossible de s’en désintéresser complètement. Il y a peu, prêtant une oreille indiscrète à la conversation d’un groupe mixte (femmes et hommes) composé d’une huitaine de personnes disposées sur deux fois deux banquettes en regard, la notion de genres m’a gentiment titillé. Je vous rapporte ici succinctement les faits.

À partir de commentaires autour d’un feuilleton télévisé que tous semblaient avoir vu la veille, mes occasionnels compagnons de voyage adoptaient des comportements « rigido-genrés » qui n’étaient pas sans rapport avec ceux de l’ère de nos grands-parents. À la différence près – mais est-elle fondamentale? – que nulle position n’était, EN APPARENCE, dominante ou prédominante. Bizarrement, alors que rien ne l’annonçait, les «hommes» se mirent à déblatérer des stupidités à propos du comportement sexuel, dit frivole, de la protagoniste de la série en question. À les entendre, ils en connaissaient un rayon sur la nature féminine et n’avaient aucune peine à distinguer ce qui est frivole de ce qui ne l’est pas. Ils dispensaient leur sagesse mâtinée de condescendance patriarcale à tout le monde d’une voix qui semblait remonter tout droit des entrailles de leurs grands-pères ou arrière-grands-pères. Les mots employés pour qualifier la conduite indigne de l’héroïne du feuilleton dénotaient assez dans un wagon dont le décor, somme toute, présentait une relative modernité. Quant aux « femmes », elles assumaient la part de discours consistant à percer à jour les subtilités intrinsèques du scénario sans se laisser troubler ni démonter par le mouvement perpétuel des hommes qui passaient sans trêve d’une fesse sur l’autre à la recherche de celle qui leur offrirait la meilleure assise. C’est qu’un inconfort physique (comme dans l’ancien temps ?) semblait aller de pair avec l’évocation de la complexité relationnelle avec laquelle l’héroïne du téléfilm était en prise (ou était-ce le fait que les femmes expriment une opinion en leur présence?). La remise en question des rôles et des places dans les relations femmes-hommes serait-elle synonyme de malaise? Dès lors, pour masquer ledit malaise et sans doute toujours possédés par de puissants atavismes, ils débitèrent de timides niaiseries sur les caractères immuables qu’ils se croyaient en droit de prêter à chaque sexe. Les femmes, elles, pas le moins du monde perturbées par l’inconfort de ces messieurs mais avec l’assurance de leurs certitudes, jaugeaient et jugeaient en quelques mots bien sentis la «dérive morale» de leur «consœur». Pour ce qui était de notre décor, le glissement du train imitait parfaitement le ronflement d’un poêle au charbon et les crissements de l’ouverture de la porte à glissière ressemblait à s’y méprendre aux cliquetis d’aiguilles à tricoter. Sans doute était-on un dimanche après-midi après le repas copieux d’une famille bourgeoise du début du XIXe siècle, au cours duquel des langues un rien vipérines aurait déblatéré à propos d’une sauvageonne aux mœurs dites «légères» pour faciliter la digestion… Pas du tout – nous étions en 2016. D’après le calendrier.

Ce qui m’a estomaqué, c’est la «spontanéité» avec laquelle les propos des unes et des uns s’énonçaient de manière simultanée sans pour autant se rejoindre au cœur d’un dialogue. Les assertions se croisaient et s’évitaient. Un peu comme dans une cour de récréation où, jadis, un mur visible puis invisible séparait les filles des garçons. Les hommes se confortaient dans leurs vues. Les femmes galvanisaient les femmes grâce à leurs capacités de jugement. Le débat était inexistant, quel que soit le degré d’ineptie atteint par les affirmations. Dans l’indifférence générale, chacun s’en tenait à son propos. Les femmes semblaient s’être imparties la tâche de mettre en scène la sagacité et les hommes s’attelaient à la niaiserie. Tous blablataient et ça ne changeait rien. Or si rien ne ressortait de ce croisement de perceptions caricaturales et d’avis recuits, cela ne signifiait-t-il pas, à un certain degré, que se perpétuait un rapport inégalitaire? Un match nul n’entérinait-il pas une situation non évolutive et, par extension, demeurant inégalitaire?

Pendant ce temps, le journal mis à la disposition des usagers du train traînait sur la banquette. Une publication qui diffuse tout autant des articles vantant les jouets non genrés (quand elle ne dénonce pas le fameux plafond de verre qui réduit les opportunités d’avancement hiérarchique des femmes dans la fonction publique) qu’elle plébiscite l’aspect sexy du dernier salon de l’auto…

Heureusement qu’il me restait mon MP3 pour écouter Brigitte Fontaine tout à sa joie de chanter le nougat que lui réclamait l’éléphant rencontré sous la douche.

David Besschops

Article paru dans Filiatio #24 – mai/juin 2016, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.



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