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« Elles estiment avoir gagné en liberté »

filiatio_14-041Dans son étude Les femmes sans ombre ou la dette impossible (1), la psychiatre française Geneviève Serre explore les raisons pour lesquelles de plus en plus de femmes décident de ne pas être mères. Interview.

Filiatio : Le choix de ne pas être mère était-il le fruit d’une mûre réflexion chez les femmes que vous avez rencontrées ?

Geneviève Serre : J’ai rencontré plusieurs femmes qui sont dans une démarche très volontaire, qui disent que c’est quelque chose qu’elles ont l’impression d’avoir intimement au fond d’elles, depuis très longtemps. Ce choix remonte souvent à l’adolescence. C’est vrai que quand on demande aux adolescentes si elles ont envie d’avoir des enfants ou pas, je crois qu’il y en a près de la moitié qui disent non. Parce qu’elles ne sont souvent pas prêtes vis-à-vis de la sexualité, elles dénient un désir d’enfant, ce qui en général change par la suite. Certaines femmes disent aussi qu’il ne s’agit pas d’une décision, mais que finalement c’est la vie qui a fait qu’il n’y a pas eu d’enfants. Il y a eu une espèce de coïncidence qui fait qu’elles ont été dans des relations où jamais on ne leur a demandé d’être mères.

F : Quelles raisons invoquent-elles pour expliquer leur absence de désir d’enfant ?

G.S. : C’est que leur vie telle qu’elle est leur plaît et qu’il n’y a pas de place pour un enfant. Il y a l’idée qu’un enfant les aurait entravées dans une réalisation personnelle pour certaines, mais surtout qu’il n’y a pas de manque. Elles disent : « J’ai pas besoin de passer par la maternité pour être une femme comblée, heureuse, qui a ce qu’elle souhaite dans la vie ». Ce qui m’a frappée, c’est qu’il n’y a aucun regret chez les femmes que j’ai rencontrées. Aucune ne m’a dit : « J’ai pensé ça jusqu’il y a deux ans et maintenant je regrette, alors que c’est trop tard. » C’est un choix qui n’est pas fait dans le négatif, du côté du renoncement, mais au contraire du côté du gain. Elles estiment avoir gagné en liberté.

F : Pourquoi perçoivent-elles uniquement la maternité en termes de sacrifices ?

G.S. : Il y a chez certaines une représentation d’un lien qui les enchaînerait à un enfant toute leur vie. Il y a aussi une représentation un peu idéalisée, respectueuse, de ce que doit être le lien avec un enfant. Elles disent qu’on ne fait pas un enfant pour soi, pour ne pas vieillir seule, alors que dans le désir d’enfant, il y a toujours inconsciemment une dimension narcissique, qui est normale.

F : Se sentent-elles coupables vis-à-vis de leurs mères ?

G.S. : Comme l’explique la psychanalyste Monique Bydlowski, on a une dette de vie qui nous enchaîne les uns aux autres, c’est-à-dire que c’est le don de nos parents, qui ont décidé de nous donner la vie, qui fait qu’on est là. Face à ce don, on a inconsciemment une dette par rapport à nos ascendants, que l’on paie en devenant parents. Mais les femmes à qui j’ai posé la question m’ont répondu par la négative. Une m’a même dit que si elle avait une dette, c’était vis-à-vis de son psychanalyste mais sûrement pas vis-à-vis de sa mère ! Très souvent, chez ces femmes, il n’y a pas eu de parole maternelle telle que « Tu verras plus tard comment tu feras avec tes enfants », qui est une phrase que disent beaucoup de mères quand on leur fait des reproches. Certaines ont aussi l’impression que leur naissance n’a pas été un choix, et c’est comme si elles s’étaient réapproprié un choix que leur mère n’avait pas pu faire.

F : Comment envisagent-elles le fait de ne pas avoir d’« ombre », pas de descendance ?

G.S. : Quand on devient mère, il y a quelque chose de nous qui reste à travers l’enfant. Je me souviens d’une femme qui m’avait raconté un joli souvenir et qui s’est dit : « De moi, il ne restera rien », et ça c’était douloureux. Une autre au contraire m’a dit : « Je ne veux qu’il ne reste rien de moi, qu’il n’y ait plus de traces. » Elle a une image d’elle-même qui est mauvaise, elle ne veut donc pas qu’elle perdure. Mais parmi les femmes que j’ai rencontrées pour qui ne pas devenir mère est un choix assumé, beaucoup sont dans un milieu artistique. Je pense que parfois, la création artistique vient aussi combler le désir qu’on peut avoir qu’il y ait quelque chose de nous qui reste. Quand on est peintre, écrivain, il restera toujours quelque chose.

F : Pourquoi l’absence de désir d’enfant chez un homme est-elle mieux acceptée que chez une femme ?

G.S. : Je pense que c’est parce que ce sont les femmes qui portent les bébés. C’est grâce à elles que la société perdure. Si toutes les femmes ne voulaient plus avoir d’enfant, la société s’éteindrait. Ce n’est pas parce qu’un homme n’aura pas d’enfant que la société est mise en danger. Quelque part, les femmes qui ne veulent pas avoir d’enfant nous font nous interroger sur le fait que si toutes les femmes prenaient cette décision, il n’y aurait plus d’humanité.

(1) Les femmes sans ombre ou la dette impossible. Le choix de ne pas être mère, étude publiée dans la revue L’autre en 2002.

Lisez la suite du dossier préparé par Annabelle Georgen, avec les llustrations de Lola Parrot-Lagarenne :« Je ne veux pas d’enfant »

Dossier paru dans Filiatio #14 / juin – juillet 2014, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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