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Enfant-mie

filiatio_12-038« Maintenant il y a les enfants, alors c’est un peu plus gai » explique Christelle. Les fêtes de fin d’année sont l’occasion de couvrir les enfants de bonbons et de cadeaux. L’injonction à l’abondance justifie la déraison, et d’ailleurs « c’est pas moi, c’est Saint Nicolas ! ».

La « magie » de Noël n’a rien de métaphorique pour les enfants, comblés par des êtres ni vivants ni morts, qui ont le pouvoir de lire dans les pensées, de traverser les murs, de se rendre invisibles. Et leur foi en ces divinités bienveillantes, leur émerveillement sans artifice a le pouvoir de semer des sourires sur les visages adultes, de raviver des émotions imprimées des décennies plus tôt. C’est dire la douleur de ceux pour qui les absents, à Noël, sont précisément les enfants. Les forums de discussion en ligne fournissent année après année leur lot de parents en souffrance. « Encore un Noël qui arrive et on est toujours que tous les deux sans enfant, je le vis de plus en plus mal (…). Quel intérêt de fêter Noël quand il n’y a pas d’enfants pour se réjouir devant le sapin ? »

Ainsi nourrit-on les enfants de lumières, de jouets, de sucreries, pour être nourri en retour de leur plaisir, de leur gaieté, de leur vigueur. Les enfants apparaissent comme la manne substantielle de cette période de Noël…

« PETITS ENFANTS, GARDEZ- VOUS DES IDOLES » ?

La centralité des enfants dans la fête de Noël est plus signifiante qu’il n’y paraît. Selon Lévi-Strauss, les fêtes d’hiver constituent une période de négociation avec les esprits de l’ombre, qui viennent persécuter les vivants – et les enfants en sont des acteurs de première importance. Ces rites visent en effet à tracer la frontière entre la mort et la vie, symbolisée par la différenciation entre les non-initiés et les initiés, c’est-à-dire entre les enfants et les adultes. Car « qui peut personnifier les morts, dans une société de vivants, sinon tous ceux qui, d’une façon ou de l’autre, sont incomplètement incorporés au groupe, c’està- dire participent de cette altérité qui est la marque même du suprême dualisme : celui des morts et des vivants ? » (Lévi-Strauss). Dans les formes actuelles des rites d’hiver, la distinction entre initiés et non-initiés s’opère entre autres par le biais de personnages mythologiques distribuant dans la nuit des cadeaux aux enfants. Saint-Nicolas, SantaKlaus, Père-Noël, Befana, Sainte- Catherine, … divisent le monde en deux groupes, ceux qui « y croient encore », et ceux qui « n’y croient plus ».

Pour SOS-Amitiés – la célèbre ligne téléphonique du Père Noël est une ordure – la multiplication des solitudes du divorce est nettement objectivable : « Le public qui fait appel à nous a changé : les 45-60 ans, hommes en tête, constituent la majorité des ’appelants’ mais on a de plus en plus de parents isolés qui ressentent très durement leur solitude à Noël lorsque l’enfant est avec l’autre parent » (Nicole Viallat, Présidente, pour le Huffington Post). On ne s’étonnera pas, dès lors, de ce constat d’un centre de médiation familiale liégeois : au mois de décembre, les appels se multiplient, et les parents séparés se querellent plus que le reste de l’année. Des choix cornéliens (vaut-il mieux partager chaque fête en deux ? prendre une fête chacun ? prendre toujours la même fête, ou les alterner ? favoriser les traditions de chaque famille ?) aux difficultés d’harmonisation des calendriers scolaires, familiaux et commerciaux, en passant par les désaccords sur les cadeaux à (ne pas) offrir aux enfants, les sources de conflits ne manquent pas. Et certains parents passeront des années à se disputer les reliefs des fêtes passées, parfois jusqu’à refuser catégoriquement de voir leurs enfants vivre de belles fêtes dans la famille désormais recomposée de leur ex-conjoint. Un peu comme si le Père-Noël déchu cédait le pas à un petit lutin furieux la Famille est morte et enterrée, maudit sois-tu de danser sur sa tombe !

RÉFÉRENCES

❱❱ Goffman Erving, 1973, La mise en scène de la vie quotidienne. T.1 La présentation de soi, T.2 Les relations en public, Paris, Éditions de Minuit

❱❱ Klagsbrun Francine, 1994, Frères et soeurs, pour le meilleur et pour le pire, Paris, Bayard,

❱❱ Ancelin Schützenberger Anne, 1997, Aïe, mes aïeux ! , Liens transgénérationnels, secrets de famille, syndrome d’anniversaire et pratique du génosociogramme, Paris, Desclée de Brouwer

❱❱ Lévi-Strauss Claude, 1952, Le Père- Noël Supplicié, in Les Temps Modernes, no 77, pp. 1572-1590, Paris, Gallimard.

❱❱ Huffington Post, Noël seul : 25% des urbains ne fêtent pas Noël tous les ans, 21/12/2012 [URL : http://www. huffingtonpost.fr/2012/12/21/ noel-et-solitude–25-des-urbainsseul_ n_2345511.html]

❱❱ Festen, Thomas Vinterberg, avec H. Moritzen, U. Thomsen, T. Bo Larsen, Danemark, Suède / Danemark, 1998, comédie dramatique, 1h45

❱❱ Un Conte de Noël, Arnaud Desplechin, avec C. Deneuve, J.-P . Roussillon, Anne Consigny, Mathieu Amalric, France, 2008, comédie dramatique, 2h30

❱❱ Week-end en famille, Jodie Foster, Géraldine Chaplin, Anne Bancroft, Charles Durning, Holly Hunter, USA, 1996, comédie romantique, 1h45

Lire la suite du dossier préparé par Céline Lambeau avec la collaboration d’Alexandra Coenraets et les illustrations d’Aline Rolis:  Noël sous tension.

Article paru dans Filiatio n°12 – janvier / février 2014, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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