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Ensemble car séparés !

Alternance alternatives. Les divers modes de recomposition familiale, Marize et Luca les explorent depuis des années. Séparés et bénéficiant tous deux d’un hébergement égalitaire, ils peinent à découvrir la formule de cohabitation qui leur conviendrait autant qu’elle semble convenir à leurs enfants.

Propos recueillis par David Besschops

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Lorsque j’ai rencontré Luca, il avait trois enfants et vivait en alternance hebdomadaire avec son ex dans leur ancienne maison commune. Cela ne lui convenait guère car c’était elle qui avait agencé, meublé et décoré la maison – d’où son malaise : il s’y sentait comme un intrus sous surveillance. À cette situation qui, pour beaucoup de nos copains, paraissait idéale, il a fallu mettre un terme et envisager de redistribuer les cartes autrement. À l’époque, j’occupais un petit appartement où j’hébergeais ma fille Élisa une semaine sur deux et ça m’allait fort bien comme ça. Pour que nous puissions entreprendre de vivre ensemble – nous sommes peut-être allés vite en besogne… – il a fallu que nous rompions avec nos habitudes et avec nos organisations respectives. Jusque là, rien d’extraordinaire. Cependant, la vie en « familles composées » (je préfère cette terminologie à celle de « famille recomposée » qui laisserait entendre qu’il y a eu une décomposition préalable de ce noyau familial-là) s’est avérée beaucoup plus éprouvante que ce que nous avions imaginé. Pour commencer, il nous fut impossible de dénicher en ville une maison assez grande et à un prix raisonnable pour contenir tout le monde. Pour recevoir tous les enfants et leur offrir un environnement assez vaste pour qu’ils s’ébattent, nous avons dû nous « expatrier » à la campagne. Celle-ci présente des avantages certains. Seulement, c’était sans compter les interminables trajets du matin et du soir, les embouteillages à l’approche de la périphérie urbaine, les accidents, les pannes de voiture, bref les imprévus en tous genres qui convertirent nos journées en périples et mirent à rude épreuve notre patience. Et notre amour. C’est que nos façons d’aborder et de réagir devant cette situation épineuse différaient à un point tel que nous en vînmes peu à peu, plutôt que de nous serrer les coudes face au même problème, à nous retrouver chacun devant un problème différent. L’unique chose dont nous étions sûrs tous les deux était qu’il fallait en sortir. Force fut finalement de constater que notre nid à la campagne nous usait plus qu’il ne nous apaisait et qu’il était urgent de nous en extraire. Moi, j’étais partisane de rentrer en ville et de louer un appartement avec Élisa afin que nous poursuivions une relation de couple tout en préservant et en cultivant nos jardins secrets. Luca, lui, préférait trouver une solution évitant la séparation physique. Nous ne nous retrouvions pas du tout là-dessus non plus. Par contre, nous avions conscience tous les deux que nos enfants s’étaient habitués les uns aux autres et avaient tissé des liens qu’il eut été égoïste de rompre pour satisfaire nos nécessités d’adultes. C’est ainsi que Luca en vint à me proposer que nous investissions la maison de maître qu’il possédait et louait en ville. Bâtisse immense sise sur les quais de la Meuse. J’y aurais, me disait-il, la possibilité d’avoir un étage entier pour moi, ce qui équivaudrait à un appartement, sans pour autant scinder la famille en des logements géographiquement distincts. Bien que l’idée soit tentante, je sentais à cette époque que je n’y puiserais pas l’autonomie et la liberté que m’octroierait l’espace personnel dont j’avais besoin pour me sentir bien en tant que personne, indépendamment de mes rôles de mère et de compagne. D’autant que Luca refusa catégoriquement que je lui paye un loyer, ce qui allait me mettre en situation de dette vis-à-vis de lui – outre le fait qu’il y aurait dès notre entrée dans cet immeuble un manque à gagner important puisqu’il ne recevrait plus mensuellement les loyers de ses anciens locataires. Dans la situation qu’il me proposait, je n’imaginais pas comment j’aurais l’audace, les jours où j’en aurais envie, de fermer ma porte à clef et de n’être plus là pour personne… Enfin, après des discussions à n’en plus finir, et à n’en plus dormir, j’ai fini par accepter sa proposition. Et c’est ainsi qu’aujourd’hui, afin de rester en couple, nous habitons des appartements différents dans le même édifice où nos enfants jouissent comme auparavant d’une grande chambre commune jouxtée à des alcôves, une par tête de pipe ! Ajouterais-je, en synthèse, que, pour bien vivre ensemble, il faut habiter séparément ?

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Depuis que j’ai rencontré Marize, je vois la vie comme une aventure commune. C’est-à-dire tout partager à deux pour prendre à bras le corps les problèmes qui se présentent. Et qu’importe si nous rencontrons des obstacles, puisqu’ils nous unissent et galvanisent notre couple. Malheureusement, elle ne voit pas les choses comme moi et plus nous achoppons sur des difficultés, logistiques ou autres, plus elle éprouve le besoin de se retirer de la famille, de se retrouver seule dans ce qu’elle appelle son intimité. Encore un mot que nous comprenons de manière différente. Pour moi, l’intimité, c’est quand mes enfants sont chez leur mère et sa fille chez son père, et que nous sommes seuls elle et moi. Pour elle, l’intimité, c’est rester sans personne. Et sans moi. Bon, il est vrai que nos circonstances familiales sont particulières. Je suis père d’une flopée de marmots. Trois garçons. Tandis qu’elle est maman d’une jeune ado de treize ans. Par ailleurs, elle exerce la profession d’institutrice. Ce qui signifie qu’elle est en contact journalier avec une vingtaine de mioches. Moi, dans mon boulot d’assistant social, je ne rencontre pas d’enfants. Ma mission consiste à encadrer et à organiser administrativement et logistiquement des groupes de supporters d’un club de football local. Ainsi, lorsque je rentre à la maison et que je retrouve les petits en train de bruyamment se défouler, cela me fait du bien et me change de mon milieu professionnel. Pour elle, je comprends que ça soit plus difficile. Elle se trouve en permanence au milieu d’enfants, il y a de quoi être saturée. Ce sont des circonstances que j’ai toujours pu comprendre et qui, d’ailleurs, m’ont amené à accepter tout d’abord que nous demeurions dans des logements respectifs puis qu’ensuite nous partions vivre dans une bâtisse immense à la campagne. Là, chaque enfant avait son coin à lui en plus de la salle de jeux. Hélas, là-bas non plus, elle n’était pas satisfaite. J’admets que les déplacements entre notre domicile et nos lieux de travail n’étaient pas chose aisée mais nous les faisions tous ensemble. Au départ, dans la même voiture. J’en étais enchanté. C’est elle qui a jugé ça ennuyeux et fatiguant et qui a absolument voulu se racheter une voiture personnelle pour se créer des moments de solitude. Ça m’a blessé mais je n’ai rien dit, à l’époque. D’autant que le fait de posséder deux voitures s’est avéré en fin de compte assez pratique. Le point négatif était que nous nous voyions moins. Heureusement, pour les enfants, ça ne changeait rien. Une semaine sur deux, ils se retrouvaient tous les soirs comme auparavant. Il n’y avait que moi qui ne vivais pas très bien la situation. J’avais la sensation bizarre de perdre une pièce de notre couple. De fait, motorisée, Marize s’absentait plus souvent. J’ai commencé à le lui reprocher, bien sûr. Et le cercle vicieux s’est mis en branle. Plus je lui faisais part de mes griefs, et plus souvent elle s’attardait à gauche ou à droite sous prétexte d’avoir besoin de respirer hors de chez nous. Des disputes s’ensuivirent, ainsi qu’une augmentation de la tension au sein du foyer. Les enfants furent les premiers à se montrer plus nerveux et plus rétifs à nos demandes et à nos remarques. Dans ce climat tendu, les désagréments antérieurs, comme la longueur et la pénibilité des trajets, devinrent insupportables. Pour l’un comme pour l’autre. C’est dans ce contexte que Marize recommença à évoquer l’envie d’avoir son propre studio. Ou du moins quelques pièces rien qu’à elle. Elle envisagea même de regagner la ville. Moi, ça me bouleversait que nous ne fassions plus des projets conjointement et de me rendre compte que le sien ressemblait plus à une fuite du couple qu’à une évolution de notre relation. Ceci dit, au vu de l’ambiance qu’il y avait à la maison, j’ai eu aussi le désir de m’en éloigner, à savoir déménager, mais avec Marize bien entendu. Elle m’a un peu mis la pression afin que nous accélérions les modalités de départ et que nous dégottions vite fait un endroit où habiter, sans quoi, elle se trouverait rapidement un petit nid car elle n’en pouvait plus. J’ai donc profité de la fin de bail des locataires de la demeure dont je suis propriétaire pour proposer à Marize de nous y installer. Les lieux présentaient l’inestimable avantage d’être divisés en trois appartements, ce qui coïncidait parfaitement avec son intention d’avoir le sien, propre. Les deux autres étaient communs, avec une partie réservée aux quatre enfants. Actuellement, Marize semble satisfaite. Mais je la vois encore moins que lorsque nous résidions en dehors de la ville. Et ça, ce n’est pas mon idéal de la vie amoureuse. Habiter séparément, même dans une seule maison, ça n’est pas vivre ensemble !

Article paru dans Filiatio #23 – mars/avril 2016, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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