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Ensemble c’est tout

Dans un petit arrondissement judiciaire allemand, à Cochem, une équipe de professionnels a trouvé une formule inédite pour que les séparations ne se terminent pas en guerre ouverte avec, au milieu du champ de bataille, les enfants. Le juge Jürgen Rudolph, dont la ténacité a permis à cette expérience de devenir un modèle, décortique les mécanismes du système de Cochem pour les lecteurs de Filiatio.

Annabelle Kalckreuth

En Europe, un mariage sur deux se termine par un divorce. La moitié de ces séparations concernent des familles avec des enfants mineurs. Les institutions européennes essayent petit à petit d’harmoniser les lois sur le divorce dans les pays-membres ; mais à quel point les besoins de l’enfant sont-ils entendus, compris, définis, respectés ?

Un petit arrondissement judiciaire en Allemagne, du nom de Cochem (ça vous fait penser à Astérix ? Il y a un peu de ça…), pratique depuis le début des années 1990 un système qui fait la différence entre le contentieux du couple et le bien, ou l’intérêt, de l’enfant. Un système connu pour vouloir faire gagner toutes les parties plutôt que donner raison à l’une et condamner l’autre.

COOPÉRATION ORGANISÉE : VOUS POUVEZ VOUS SÉPARER, MAIS PAS DE L’ENFANT

Quand une partie sort gagnante du tribunal, c’est l’enfant qui a perdu. Telle est la maxime qui règne dans le règlement des litiges familiaux à Cochem. On y part du principe que les parents en cours de séparation sont tellement centrés sur eux-mêmes dans ces moments-là que, dans la plupart des cas, les enfants sont instrumentalisés – inconsciemment ou consciemment – et que leurs besoins sont oubliés.

Le but, c’est donc de trouver des solutions concernant les enfants le plus rapidement possible. Le litige du couple est considéré  séparément de ce qui concerne les enfants. Juges, avocats, services de l’assistance sociale, toutes professions impliquées dans des litiges familiaux s’engagent à suivre ce principe et à coopérer de manière flexible. Les avocats de l’arrondissement signent une charte dans laquelle ils s’engagent à proposer des solutions extrajudiciaires à leurs mandants s’ils ne se montrent pas coopératifs. Ils se promettent aussi de privilégier la parole et le dialogue aux actes écrits. Si, lors de la première session au tribunal, aucune solution n’est trouvée, un travailleur social accompagne le couple dans un centre de consultation, où médiateurs et thérapeutes sont regroupés pour trouver des solutions extrajudiciaires.

Si le couple utilise ces services, le centre de consultation en informe le tribunalqui suspend toute action pendant ce temps. A Cochem, le nombre d’enfants en garde « conjointe », c’est à dire avec au minimum un week-end sur deux pour l’un des deux parents, approche les 100% ; Traudl Füchsle-Voigt, professeure, experte en matière familiale et membre du groupe de travail « Séparation et Divorce » de Cochem, se réjouit de ce chiffre qui montre, selon elle, que les cas où le lien est coupé avec l’un des parents sont rarissimes. Elle considère que ces résultats ne seraient pas possibles sans la coopération de tous les services impliqués dans le règlement des litiges familiaux. En ce qui concerne la garde égalitaire, ce que nous appelons en Belgique hébergement égalitaire (où l’enfant passe une semaine chez un parent, une semaine chez l’autre), elle semble minoritaire à Cochem où les mamans auraient encore, en grande majorité, la garde principale : est-ce encore le poids de l’image de la Mutti traditionnelle, la femme au foyer dévouée à ses enfants ?

Pour l’instant, nous n’avons pas obtenu d’informations plus précises à ce sujet : il est dommage que la pratique de Cochem ne se soit pas étendue à une réflexion sur le lien minimum, de manière quantitative, qui permet de créer un lien de qualité avec un enfant. En effet, le modèle dominant du week-end sur deux est de plus en plus remis en question par les parents « Walibi » et par les enfants eux-mêmes, au profit, notamment, d’une réflexion sur le 5/9 (9 jours chez le parent dit « principal », 5 jours chez le parent dit « secondaire ») et sur l’hébergement égalitaire. Mais ces sujets ne sont pas les principales préoccupations à Cochem, où on s’occupe surtout de ne pas enlever totalement un parent de la vie d’un enfant.

POURQUOI CETTE DÉMARCHE N’EST-ELLE PAS ÉTENDUE ?

Ursula Kodjoe, psychologue et thérapeute familiale de l’arrondissement de Cochem, explique que le non-contact des parents entre eux et la démonisation de l’un des parents devant les enfants provoque un déchirement dans la psyché des enfants qui, auparavant, avaient une image positive de leurs deux parents.

L’idée d’avoir un bon parent et un parent méchant a des effets très négatifs pour l’amour-propre et le futur des enfants. De plus, la plupart des professionnels qui, a priori, ont à voir avec le litige, n’ont en général pas de formations ciblées sur les effets psychiques des divorces et de leurs conséquences pour les enfants.

Dans son interview, le juge Rudolph déplore que le système qu’il appelle « traditionnel » soit encore la norme générale, en Allemagne comme dans d’autres pays d’Europe : selon lui, c’est à la fois un manque de connaissance et un manque de volonté de la part des représentants des systèmes judiciaires en place qui empêchent la mise en oeuvre d’une approche différente, basée sur le règlement du conflit et sur le respect de l’enfant ; mais quelles sont les approches qui ne se targuent pas d’être basées sur le respect de l’enfant ?

ET EN BELGIQUE ?

Chez nous, aucun arrondissement judiciaire ne s’oriente directement vers le modèle de Cochem. La coopération des parents, quand elle est possible, est censée être volontaire dans tous les litiges familiaux. Depuis 2005, les procédures peuvent être interrompues si les parties souhaitent entrer en médiation. Si un accord est trouvé et si le médiateur est agréé par la commission fédérale de médiation, l’accord peut facilement et rapidement être transformé en droit écrit et mettre fin à la procédure judiciaire. Dans quelques projets-pilotes, comme par exemple au tribunal de la jeunesse de Bruxelles, le juge peut obliger les parties à rencontrer un médiateur (de permanence au tribunal) afin de s’informer sur le processus de médiation. Selon Benoît van Dieren, psychopédagogue et médiateur , ainsi qu’Eliane Masson, de l’asbl La Mouette Belgique, l’intérêt est de plus en plus grand : de plus en plus de juges et d’avocats s’intéressent aux modes de résolution de litige alternatifs et à la coopération des professions. Un dossier à suivre attentivement dans nos prochains numéros : nous vous ferons notamment rencontrer, à Liège, une initiative de médiation inspirée par la philosophie de Cochem.

Article paru dans Filiatio n°6 (avril-mai 2012)

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