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Ernest et Célestine : parentalité, complicité, authenticité

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« Il fait froid, Célestine. Rentrons ! » © Gabrielle Vincent, Ernest et Célestine ont perdu Siméon, Casterman

Secouant, remuant, interpelant ! Filiation improbable dans un album jeunesse, à l’aube des années quatre-vingt. Ernest, gros ours un peu bourru au mode de vie marginal et Célestine, menue souris au caractère bien affirmé avaient peu de chance de se rencontrer. Focus sur une relation père-fille, sortie libre et audacieuse d’un air du temps où les rôles parentaux sont encore très figés. Anticipatrice, Gabrielle Vincent ? Certainement ! Et à plus d’un titre…

À qui ne connaît pas Ernest et Célestine, on répondra spontanément : « Mais si, tu vois, c’est le gros ours et la petite souris ! » Pourtant, Gabrielle Vincent détestait cette expression, raconte, amusé, Arnaud de la Croix qui fut son éditeur durant treize ans. À force de lire l’expression dans les articles, elle finit ellemême par l’utiliser, non sans une sérieuse dose de dérision. Et on comprend mieux lorsqu’on touche l’oeuvre et qu’elle nous touche en retour. Bien sûr, c’est criant, Ernest et Célestine sont bien plus qu’un gros ours et une petite souris. Ce n’est pas du T’choupi. C’est du grand art. Un classique de la littérature jeunesse. Le film sort au cinéma et c’est l’occasion de rétablir un lien entre les générations. Parce que ces albums-là, c’est une affaire intergénérationnelle… Un véritable univers de rencontre entre l’enfant et l’adulte, un espace à imaginer, à s’approprier, à vivre.

Filiatio_8-032L’auteure

Peintre toute sa vie, Monique Martin, née à Bruxelles en 1928, est devenue célèbre dans le monde entier sous le pseudonyme de Gabrielle Vincent. Elle a donné naissance à de nombreux albums qui ont enchanté les enfants (et leurs parents). Ses personnages apparus en 1981 sont intemporels : l’ours Ernest, la souris Célestine. Leur simplicité et leur fraîcheur, leur sobriété volontaire, leur petit monde où l’expression des sentiments prime sur tout le reste en font même des personnages complètement actuels. Ils hantaient ses nuits : souvent les histoires de « ces deux-là », comme elle les appelait avec une tendresse mêlée d’ironie, lui venaient en rêve. Des rêves qu’elle traduisait ensuite en images. La qualité d’impression de ses livres la décevait toujours, parce qu’elle était terriblement perfectionniste, pour notre plus grand bonheur. Le succès ne l’avait pas grisée. Jusqu’à sa disparition, en 2000, elle a refusé toutes les interviews, se consacrant entièrement à ses créations.

L’histoire

Filiatio_8-033Ernest est balayeur de rue mais jadis, il a travaillé dans un cirque. Il joue du violon. Sa maison respire la récup et les meubles chinés ça et là. Du linge qui sèche au beau milieu de la cuisine. Ça sent bon le pain perdu, ici ! Sa rencontre avec Célestine ? Ni cigogne ni faire-part, c’est très simple et très dur à la fois. Ernest a trouvé Célestine dans une poubelle. Elle avait à peine quelques heures de vie. Clémentine ? Ernestine ? Célestine ? Oui, je t’appelle Célestine. Tu es ma Célestine. Dans La naissance de Célestine, Ernest la découvre, l’adopte illico et apprend pas à pas le métier de père. Sensible, débrouillard et inventif. Au fil des albums rythmés par le quotidien, petits soucis et gros tracas défilent lentement, calmement, soutenus par des dessins ouverts et flottants.

De l’amour dans l’air

Filiatio_8-034On qualifie souvent la relation qui unit « ces deux-là » d’amicale. Pourtant, c’est évident, il est question d’amour filial. À juste titre, nous distinguons l’ami du parent. La naissance de Célestine est un bel exemple de relation parent- enfant, de relation père-fille en particulier. Ernest y pouponne Célestine dès ses premières heures de vie. Naissance d’une relation. Tous les albums mettent en scène une vraie parentalité. Ernest est le père adoptif de Célestine. Parentalité et complicité.

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De l’abandon…

L’angoisse de l’abandon est une thématique très présente dans les albums d’Ernest et Célestine. Elle n’est pas explicite mais elle traverse l’oeuvre entière. Dans Ernest et Célestine ont perdu Siméon, un doudou perdu, un Ernest qui se coupe en quatre pour le retrouver… Siméon est trop abimé, Célestine est inconsolable. Ernest ressuscite le doudou pingouin (dessin de Célestine, récupération de matériaux divers et couture). Pour Arnaud de la Croix, cette thématique de l’abandon est pour beaucoup dans l’émotion ressentie par les lecteurs. L’abandon des êtres et des choses.

C’est fou ce qu’on peut trouver dans une poubelle !

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« Elle ouvre un oeil » © Gabrielle Vincent, La naissance de Célestine, Casterman

… à la récupération

Pour Noël, un nouveau Siméon fait de trois bouts de ficelle et surtout d’une créativité débrouillarde. Un copain vagabond. De vieilles malles aux trésors dans le grenier. C’est bien l’esprit d’Ernest et Célestine. L’éditeur, Arnaud (après quelques cafés et thés citron, je me permets de l’appeler par son prénom) me raconte ses journées passées en compagnie de Gabrielle Vincent, chez elle, place du Châtelain. Elle, menue madame en qui ceux qui ont croisé sa route sont certains de reconnaître Célestine, vivait simplement. En avance sur son temps, anticipatrice d’un choix de vie qui, aujourd’hui, se nomme simplicité volontaire ou anti-consumérisme. Cela transparaît dans de nombreux albums comme La tante Joséphine où nos deux complices vont glaner des objets rejetés, abandonnés pour leur redonner vie.

Le film

Au sujet du film, certains s’indignent au motif que Gabrielle Vincent n’aurait jamais donné son accord pour un tel projet. Elle n’aimait pas les produits dérivés : « Des livres, rien que des livres, tout est dans mes livres ». C’était sa phrase. Et lorsqu’il fut question d’une rétrospective de son oeuvre à Beaubourg, elle finit par refuser. « Arnaud, je ne peux pas faire ça… c’est comme si j’étais morte ! Vous ferez ce que vous voudrez quand je serai morte. » Plutôt partisan du film, Arnaud précise que deux conditions importantes sont réunies : le film contribue à faire perdurer l’oeuvre et il s’agit d’une démarche de qualité. « C’est Pennac qui a écrit le scénario. Il a connu Gabrielle Vincent. Ils ont tout deux entretenu une longue correspondance. Pennac connaissait très bien son univers. Le film est un hommage ! Il a vraiment écrit son truc à lui. C’est une démarche créative. »

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« Célestine, tu m’aides à faire la vaisselle ? »

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« Oh ! oui, Ernest ! Tous les jours si tu veux ! » © Gabrielle Vincent, Ernest et Célestine ont perdu Siméon, Casterman

Parents et enfants : tous acteurs !

Les textes d’Ernest et Célestine sont faits uniquement de dialogues le plus souvent très courts. Cela invite le lecteur à improviser quelque chose, à raconter autrement. On ne peut pas se contenter de montrer les images et lire le texte qui est en dessous. Tout n’est pas donné. Il y a des blancs et cela transparaît dans le trait ouvert de Gabrielle Vincent. Pour l’enfant, il y a un réel travail d’investissement au niveau des images qu’il faut interpréter. On participe à la construction de l’histoire puis on partage. Toutes les questions de la vie peuvent être abordées avec l’enfant à partir des albums d’Ernest et Célestine. Dans Les questions de Célestine, la petite souris interroge Ernest au sujet de ses origines. Elle veut la VÉRITÉ ! De quoi mettre le gros ours mal à l’aise. En parent compétent, Ernest raconte. Expression des sentiments et authenticité. Oui, vraiment, avec Ernest et Célestine, ça fait du bien de lire… et du bien d’en parler !

Céline Lefèvre

Pour aller plus loin

❱❱ Ernest et Célestine ont perdu Siméon, Gabrielle Vincent, Duculot, 1981. Réédition disponible chez Casterman.

❱❱ La tante Joséphine, Gabrielle Vincent, Duculot, 1985. Réédition disponible chez Casterman.

❱❱ La naissance de Célestine, Gabrielle Vincent, Duculot, 1987. Réédition disponible chez Casterman.

❱❱ Les questions de Célestine, Gabrielle Vincent, Casterman, 2001.

❱❱ Le roman d’Ernest et Célestine, Daniel Pennac, Casterman, 2012.

❱❱ Gabrielle Vincent, Conversation avec Arnaud de la Croix, Éditions Tandem, 2001.

❱❱ Ernest et Célestine, film d’animation franco-luxembourgois. Réalisation : Benjamin Renner, Stéphane Aubier et Vincent Patar. Scénario de Daniel Pennac, 2012.

❱❱ Conférence sur Gabrielle Vincent Invité : Arnaud de la Croix Animation par Lucie Cauwe. Le mercredi 16 janvier 2013 à 19h30, Bibliothèque communale francophone d’Ixelles (Bibliothèque Mercelis). Rue Mercelis 19 1050, Ixelles. Infos et réservations : 02 515 64 12

❱❱ Exposition de peintures et dessins Monique Martin / Gabrielle Vincent – Une artiste, deux visages Du 11 au 27 janvier 2013. Centre culturel Chapelle de Boondael Square du vieux Tilleul 10, 1050 Ixelles.

Infos :

Fondation Monique Martin

0484 719 505

fondation.mmartin@gmail.com

www.fondation-monique-martin.be

Article paru dans Filiatio #8 – janvier 2013, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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