Home » Actualités » Étudie ou le juge t’enverra chez ta mère !

Étudie ou le juge t’enverra chez ta mère !

Pour la justice italienne, Sylvie a commis l’indélicatesse de se séparer de Domenico. Dès lors, sous le coup d’un jugement défavorable la tenant à l’écart de leur fille et biaisant chacune de ses démarches ou de ses intentions, elle a lutté pour conserver et entretenir le lien qui l’unit à son enfant. Et ce en dépit de la distance et des nombreuses embûches rencontrées au fil des années.

Une rupture en deux temps

« En 2006, j’ai décidé de me séparer du père d’Anastase, ma deuxième fille. Il m’a implorée de lui octroyer une dernière chance et j’ai cédé. En 2008, après deux ans d’indécision, je l’ai bel et bien quitté. Et j’ai commencé à faire le nécessaire pour rentrer en Belgique. Motivée en cela, peut-être, par une reprise de contact avec mes copains des études secondaires, j’aspirais à cette époque à un retour aux origines.

Pendant un temps, tout en conservant mon emploi en Italie, je me suis graduellement réinstallée en Belgique. Jusqu’à ce qu’un élément imprévisible précipite les choses : la nomination à la suite d’obscures manoeuvres politiques d’un nouveau directeur général à la tête de l’entreprise où je travaillais. Cette goutte d’eau s’ajoutant aux circonstances difficiles que je traversais alors sera décisive : je quitte l’Italie.

Pour mes filles, ce fut un chamboulement. La plus grande, âgée à l’époque de dix-sept ans et demi, s’en est retournée vivre chez son père. Quant à la plus jeune, bien qu’elle m’ait confié vouloir vivre avec l’un autant qu’avec l’autre, l’effondrement ostensible de son géniteur l’a néanmoins convaincue de demeurer à ses côtés pour assurer un rôle de protectrice.

Le pire est entrevu

Vers la même période, son père a déclaré à la police un vol de portefeuille. Événement fâcheux puisque ledit portefeuille contenait la carte d’identité de notre fille et qu’il était nécessaire de la refaire si je voulais qu’elle franchisse les limites du territoire national avec moi. Cependant, à l’heure d’apposer sa signature sur la nouvelle carte, Domenico tergiversa et refusa de se soumettre à cette formalité. Pour accélérer le processus, j’ai pris une avocate mais j’ai bien vite déchanté. Notamment quand elle me demanda de comprendre Domenico. Qu’il y avait-il à comprendre ? Elle me répondait qu’il fallait lui laisser le temps. Qu’il avait peur. Éreintée par ces balivernes, je suis rentrée en Belgique où j’ai entrepris d’inscrire Anastase dans une école.

Simultanément, inquiétée par les comportements ambivalents de mon avocate, j’en ai changé et j’ai loué à la place les services de la meilleure avocate de Milan, qui obtint rapidement que Domenico signe la carte d’identité. Ce qui a permis à Anastase, après un an d’angoisse, de faire son tout premier voyage en Belgique où je projetais qu’elle habite. J’appuyais mon raisonnement sur le fait que, de par sa profession, son papa était peu disponible et très rarement à la maison. Il m’apparaissait logique et plus adéquat d’assurer son suivi scolaire et qu’elle se rende en Italie pendant les vacances. Nous nous sommes donc mises à visiter des écoles ensemble jusqu’à en découvrir une qui lui plaisait.

D’un juge à l’autre, la neutralité varie

Comme de juste, et en dépit des hésitations de ma fille, nous ne couperions pas à une régularisation légale de la situation. En Italie, nos avocats respectifs ont donc interpellé le tribunal qui a désigné le juge qui ouvrirait le dossier. Il s’agissait d’un magistrat sensible et empathique qui a progressivement amené Anastase à évaluer les avantages qu’elle aurait à être nourrie par deux cultures. J’entrevoyais l’issue du procès avec optimisme quand… Patatras ! Le juge qui dirigeait notre dossier fut remplacé.

Nous repartions à zéro dans un procès dont le ton changea du tout au tout. Le nouveau juge était une femme. À de très subtils signaux, j’ai détecté dans son chef une attitude culpabilisante étayée par des reproches plus ou moins explicites. Confrontée à la complexité de cette situation, à nos pesants échanges, et désireuse à nouveau d’être avec ses deux parents, Anastase ne se prononçait pas sans ambivalence. Ce qui amena la juge à nommer deux psychologues à qui, à travers une série de tests auxquels Domenico et moi fûmes soumis, incombait la tâche d’identifier ce que notre fille voulait vraiment.

À noter ici que, depuis le début des procédures, Domenico s’était attribué les conseils d’une psychologue personnelle qui était présente aussi bien devant la magistrate que chez les psychologues précitées.

La signification du silence

Évidemment, le temps filait et du côté de la justice, je ne voyais rien venir. Ce n’est qu’à la fin d’un séjour en Belgique que les choses se précipitèrent. Lorsque ma fille en sanglots émit sans ambages le désir de vivre chez moi. J’ai aussitôt contacté mon avocat qui a demandé que se réunisse d’urgence une commission composée de la juge et des psychologues. Réunion à laquelle je me suis rendue avec ma fille, dare-dare et moyennant quelques péripéties dues à la précipitation. N’ayant pas réussi à se libérer pour l’occasion, le père d’Anastase y était représenté par sa psychologue privée.

Après une demi-heure de mise au point, j’ai été invitée à sortir. Cependant, épuisée par le voyage, plutôt que de m’en aller, je me suis écroulée sur une chaise dans la salle attenante. La paroi me séparant du groupe en train de discuter ayant sans doute l’épaisseur d’une feuille de carton, j’entendais distinctement ce qui se disait dans la pièce contiguë. Notamment la juge encourageant Anastase à se prononcer vu qu’elle souhaitait l’entendre avant d’achever la rédaction du rapport. Attentive, j’ai également entendu son silence en retour. D’ailleurs, elle n’ouvrit pas la bouche de la séance. D’où ma sidération et mon effroi lorsqu’elle m’a annoncé postérieurement avoir « dit ce qu’elle avait à dire ». Si la nature d’un tel mensonge m’a laissée stupéfaite, la prise de conscience atroce qu’elle se le formulait plus à elle même qu’à moi, pour ne pas avoir à se positionner déloyalement vis-à-vis de ses parents, m’a torturée. N’étant plus en mesure de rétorquer, je l’ai raccompagnée chez son père.

L’inacceptable est décrété

Quelques mois plus tard, j’ai reçu un jugement assorti d’une évaluation psychologique extrêmement négative à mon égard. Le jugement m’octroyait presque le contraire de ce à quoi je prétendais en termes d’hébergement : un weekend par mois et les vacances scolaires ! La résidence principale était établie chez le papa. Estomaquée par l’évaluation psychologique qui me décrivait comme une personne instable voire déséquilibrée, je ne suis pas parvenue à en lire l’intégralité. D’autant qu’apprendre que je devais verser à Domenico une pension alimentaire, en plus du montant des frais généraux et extraordinaires et le coût de la moitié des voyages d’Anastase en Belgique, ça me suffisait dans un premier temps.

Interprétations et collusions

Le versement d’une pension alimentaire s’expliquait par le fait qu’à la naissance d’Anastase, Domenico, insatisfait de son emploi, avait ralenti ses activités professionnelles et s’était reconverti en père au foyer. Tandis que moi, qui m’épanouissais dans mon boulot, j’avais à ma charge la responsabilité financière de la famille. Et voilà que ça se retournait contre moi. Doublement. Primo, parce que le juge avait interprété ma reprise du travail après la naissance comme une démonstration de désintérêt pour l’enfant et de l’inverse de la part du papa. Secundo, parce que depuis que Domenico avait redémarré au noir ses fort lucratives activités professionnelles, il gagnait considérablement plus d’argent que moi.

En outre, rétrospectivement, s’éclairaient des éléments me démontrant combien était fondée l’impression d’une collusion contre moi. J’apprenais que durant le déroulement du procès, les institutrices de l’école primaire avaient protégé le père d’Anastase en lui dissimulant les lacunes de notre fille. Au point de lui permettre le passage d’une année à l’autre alors qu’elle était en échec dans bien des matières. OEuvrant par là, indirectement, à l’image d’un père vigilant et dont les résultats scolaires de son enfant prouvaient son inconditionnel soutien en dépit des pénibles circonstances que lui endurait. Il va sans dire qu’à partir du secondaire, les manquements d’Anastase se sont révélés et ont rendus de plus en plus pénible son rapport aux études.

Accepter l’inacceptable pour éviter le pire

Ne voulant pas déchirer ma fille davantage, je n’ai pas eu d’autre choix que de m’en tenir à la prescription du jugement et de l’accueillir une fois par mois. Non sans entraves car son père, non content d’avoir atteint son but, a continué à convertir les trajets de nos rencontres en parcours d’obstacles : en refusant de réserver les vols pour la Belgique ou en prétendant n’avoir pas de quoi payer le taxi et cætera. Bon gré mal gré, nous avons tenu à ce régime jusqu’au 1er trimestre scolaire 2012. Date à partir de laquelle Anastase a commencé à avoir des cours le samedi et depuis laquelle elle n’a plus touché le sol belge. Et ce en dépit du fait que le coordinateur de son établissement scolaire, compréhensif, lui ait accordé sans broncher la permission de s’absenter. ta mère !

À deux grands maux, un petit remède

Pour compenser, c’est moi qui voyage. L’an passé ce fut les vacances. Anastase voulant séjourner chez sa grand-mère, je l’y ai rejointe et nous avons profité de l’été en famille. Sinon, j’y réside au minimum un weekend par mois. Deux jours pas idylliques par définition. Ma fille se débattant avec l’adolescence, ça génère une agressivité ou des crises contre laquelle nos rapports ne sont pas forcément immunisés. Ou des séances où elle me reproche de « lui faire payer pour mes choix ». Surtout si mes visites coïncident avec de potentielles sorties avec ses copines ou des activités auxquelles elle doit renoncer pour me voir. Heureusement que dans l’adversité, je peux compter sur le père de ma première fille. C’est lui qui aujourd’hui encore me prête sa demeure lors de mes séjours en Italie. Et c’est mon aînée qui va me chercher en voiture à l’aéroport.

En ce qui concerne Anastase, elle pourrait dès à présent vivre chez moi, puisqu’elle a eu quatorze ans. Cependant, elle préfère prolonger chez son père parce que chez moi, « il y a trop de règles ». Par ailleurs, n’ayant pas de contact direct avec Domenico, nous ne pouvons pas résoudre un certain nombre de questions éducationnelles urgentes. Comme le fait qu’Anastase fume, pour ne citer qu’un exemple. Or il me semble entendu que pour réagir de conserve en tant que parents, à ce problème, et à d’autres, il faudrait que les lettres que je lui adresse soient suivies d’un retour de courrier. Jusqu’à présent, ce n’est pas le cas… »

Propos recueillis par David Besschops

filiatio_12-024DÉCRYPTAGE DE SULTANA KOUHMANE

À la lecture de ce témoignage, une phrase saute littéralement aux yeux : « J’ai dit ce que j’avais à dire ». Elle illustre le silence d’Anastase et traduit son impossibilité, et son refus, de faire un choix entre ses deux parents. Et pourtant, cette phrase, CAPITALE, ne sera ni entendue ni considérée à sa juste valeur par la justice qui prendra, finalement, une décision plaçant cette enfant en porte-à-faux vis-à-vis de chacun. À se demander quelle était la finalité d’un tel déploiement psychologique autour des géniteurs pour en arriver à un résultat aussi inique et destructeur pour elle.

Évidemment, l’hypothèse que, dans cette affaire, la balance de la justice italienne ait penché favorablement pour un compatriote, n’est pas à réfuter d’office. En effet, ce cas de figure s’apparente à de nombreux autres rapts dans lesquels des parents de nationalités distinctes étaient impliqués et où l’institution juridique a fait montre de partialité à l’égard du parent autochtone bien qu’il soit aussi le parent rapteur. Cela prouve encore, et surtout, qu’en dépit d’un discours politique qui promet l’entrée en vigueur d’un système européen en matière d’hébergement et de traitement des rapts parentaux, nous sommes loin du but.

Un dernier point qui a attiré mon attention, c’est la sensation d’éloignement ou d’immatérialité des trois personnes concernées par ce triste événement. Est-ce dû à la distanciation émotionnelle dont fait preuve Sylvie lorsqu’elle relate son histoire, je n’en sais rien. Toujours est-il que nous avons d’abord Anastase qui, en s’efforçant de rester fidèle à ses deux parents, s’enfonce davantage dans un drame solitaire. Ensuite, l’absence totale du père qui n’apparaît qu’en filigrane mais dont l’influence sur le cours des vies des deux autres est très palpable. Et enfin Sylvie qui à l’injustice vécue répond par un recul émotionnel, indubitablement salvateur.

 Article paru dans Filiatio n°12 – janvier / février 2014, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

Je commente (0) Commenter | Je partagePartager sur facebook | Je tweeteTweeter cet article

Laisser un commentaire

* Ces champs sont obligatoires
** Vous pouvez utiliser certaines balises html