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Garçons et filles à l’école des punitions

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La vie quotidienne à l’école est rythmée par les sanctions. Mais pourquoi, en secondaire, 80 % des élèves punis sont-ils des garçons ? La chercheuse française Sylvie Ayral, auteure d’une enquête approfondie sur le sujet, demande, faussement provocante et absolument sérieuse : « Serait-ce que la tendance à la transgression et à la violence est le fait d’un « tempérament », d’une « nature » masculine, en somme une « fatalité » ? » L’enjeu est de taille. L’école n’échappe pas à la reproduction et à la création des normes sexuées, mais elle peut aussi contribuer à les déconstruire.

Sabine Panet

filiatio_11-025En apparence, l’école ne fait pas de différences entre les filles et les garçons. L’enseignement a même pour objectif louable de réduire les inégalités sociales en favorisant l’égalité des chances. Certes, on revient de loin : au 19e siècle, ce sont les congrégations religieuses qui s’occupent de l’éducation des filles pour en faire des épouses et des mères dévouées. Puis, un enseignement public à deux branches se développe. Pour les garçons, des matières variées, et pour les filles bourgeoises, la diversité… dans la superficialité : un soupçon de piano, un zeste de littérature, une pincée de chant, bref, tous les outils mondains dont ces demoiselles ont besoin pour se dégoter un bon parti. Quant aux filles des classes populaires, elles ne suivent l’instruction publique que lorsqu’elle devient obligatoire, en 1914, et elles abandonnent l’école très jeunes. Aujourd’hui, garçons et filles, tous milieux confondus, sont concernés par l’obligation scolaire jusqu’à 18 ans et peuvent suivre les études de leur choix… mais les préjugés ont la peau très épaisse.

Ce qui relève des rapports sociaux (insolence, indiscipline, défi) est majoritairement le fait des garçons, tandis que les manquements mineurs à la discipline concernent surtout les filles.

L’école, actrice des inégalités ?

En secondaire, les inégalités imprègnent les classes, le choix des options, et sont parfois paradoxales : les filles réussissent mieux, mais elles s’orientent vers des filières moins ambitieuses. L’envie de faire carrière est plus assumée du côté masculin, comme le montrent différentes enquêtes menées en Communauté française (1), du moins pour les garçons qui ne courent pas à l’échec.

Transgressions et insolences ne seraient donc en rien des problèmes de comportement, mais des conduites sociales à accomplir sous peine d’exclusion du groupe.

« Fabriquer » un garçon ou une fille est un processus qui commence, évidemment, beaucoup plus tôt qu’en secondaire, et ailleurs qu’à l’école. Mais à l’adolescence, les stéréotypes sexuels sont exacerbés : les élèves sont en pleine construction identitaire et sexuée, le tout « dans un contexte de mixité plus incantatoire qu’effective », analyse Sylvie Ayral, enseignante en France depuis près de 30 ans, docteure en sciences de l’éducation et membre de l’Observatoire international de la violence à l’école (2). Certaines inégalités se cristallisent donc en secondaire, d’autant que l’école semble contribuer activement à leur perpétuation : c’est la conclusion de Sylvie Ayral, qui a disséqué le processus de production des punitions et des sanctions scolaires. Au cours de recherches menées dans différents établissements français, elle a étudié au total 5.842 sanctions et punitions. Résultat : les garçons représentent en moyenne 80 % des élèves punis et 83,7 % des élèves ayant reçu une sanction disciplinaire, « ce qui constitue une asymétrie massive et sans équivoque », note la chercheuse.

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« Quand on veut un animal doux on choisit une femelle »

Ainsi, on n’est pas puni pour les mêmes choses quand on est un garçon ou une fille : ce qui relève des rapports sociaux (insolence, indiscipline, défi) est majoritairement le fait des garçons, tandis que les manquements mineurs à la discipline (bavardage, oublis, retards, usage du téléphone portable, décence vestimentaire) concernent surtout les filles. Professeure de français dans le secondaire (2e et 3e degrés) Carine travaille à Woluwé. Elle témoigne : « Au quotidien, je dois plus punir les filles : elles bavardent et essaient en permanence de transgresser le règlement vestimentaire. Mais lorsque ce sont des faits plus graves, avec paroles et gestes violents, ce sont le plus souvent des garçons qui sont punis. Les derniers élèves que nous avons dû renvoyer sont trois garçons, menaçants en gestes et en paroles. »

Pour comprendre cette différence de comportement, Sylvie Ayral interroge à la fois les enseignants et les élèves. Tout y passe : les explications biologiques (« c’est dans les gènes », « c’est instinctif », « quand on veut un animal doux on choisit une femelle» [sic]), psychologiques (« les garçons sont immatures », « chez les filles, c’est beaucoup plus intérieur »), anthropologiques (« c’est la meute », « c’est un comportement primitif répandu », « c’est la nature de l’homme »), historiques (« c’étaient toujours les hommes qui partaient à la guerre ») ou carrément racistes (la faute aux gitans ou aux musulmans). Enfin, la surreprésentation masculine dans les punitions est relativisée par rapport au facteur « classe sociale », ou même niée (« il y a de plus en plus de filles indisciplinées et/ou violentes, mais on n’en a pas conscience », a-t-on expliqué à la chercheuse).

« Nous, femmes, n’avions aucune légitimité pour lui »

Une autre piste serait le « manque d’autorité » des femmes, surreprésentées dans le corps enseignant et ayant tendance à infliger davantage de sanctions que leurs collègues masculins. Elles sont plus souvent la cible de l’insolence des garçons « qui renversent le rapport de hiérarchie en les renvoyant à leur condition de femme, donc leur faiblesse supposée », explique Sylvie Ayral. Carine en témoigne : « Cette année, un élève s’est mis dans un rapport d’obstruction par rapport à moi. Il était toujours en retard, il ne prêtait jamais attention à ce qu’il faisait, il était dédaigneux… Je croyais que j’étais la seule concernée, jusqu’au conseil de classe où j’ai compris qu’il avait le même comportement avec d’autres professeures. Nous n’avions aucune légitimité pour lui, mais il était complètement différent avec les hommes ! » Malheureusement, les propos sexistes des élèves ne sont que rarement identifiés comme tels par les enseignantes qui les subissent. Quant aux élèves, ils reconnaissent qu’ils ont plus tendance à respecter un homme. En outre, les enseignants eux-mêmes semblent avoir profondément intériorisé l’idée que les hommes auraient une autorité supérieure à celle des femmes (3). « Quand un élève un peu difficile double, explique Carine, on le met souvent chez un titulaire homme si on sent qu’il a besoin d’être cadré. Le silence dans les rangs, les professeures ne l’obtiennent jamais, alors que les collègues hommes l’obtiennent en poussant un bon coup de gueule une fois au début de l’année… » L’autorité : un classique de virilité. Pour compenser, les professeures, démunies, useraient plus fréquemment des punitions que leurs collègues masculins, analyse Sylvie Ayral.

Sanctions et identités viriles

Être puni permet de se démarquer de tout ce qui est féminin, y compris au sein de la catégorie « garçons »

Selon Sylvie Ayral, l’appareil punitif scolaire est au centre de la construction d’une identité masculine stéréotypée, et renforce les comportements qu’il prétend corriger : la transgression, le défi, les conduites violentes, sexistes et homophobes. C’est ce qu’elle appelle la « fabrique des garçons ». Son questionnement vient d’abord de sa pratique : « J’étais, mes collègues enseignants aussi, dépassée par l’incivilité croissante des élèves, les violences verbales, sexistes, le manque de respect. Nous n’avions aucun moyen de répondre, sinon en sanctionnant. Dans les salles de profs, on ne parlait que de ça, de sanctions. L’appareil disciplinaire est lourd, la menace vis-à-vis des élèves permanente. Pour quels résultats ? »

Les sanctions pédagogiques sont une méthode éducative qui marche plutôt mal : ce n’est pas une découverte, mais Sylvie Ayral a le mérite de le rappeler. Mais le comble, c’est que l’école aussi bien que les garçons semblent trouver un avantage à ce système. L’école, explique la chercheuse, parce que l’exercice de l’autorité légitime son pouvoir, et donc sa perpétuation. Et les garçons, parce qu’ils s’empareraient du système punitif pour éprouver leur masculinité et plaire aux filles – elles recherchent volontiers les garçons qu’elles étiquettent « dominants » et « rebelles ». Ainsi, entre la norme scolaire moyennement convaincante « travailler maintenant pour réussir plus tard » et la norme sociale puissante « prouver sa virilité devant ses pairs », le choix est vite fait. Transgressions et insolences ne seraient donc en rien des problèmes de comportement, mais des conduites sociales ritualisées à accomplir sous peine d’exclusion du groupe.

« Montrer qu’on ne pleure pas comme une fille »

Être puni permet de se démarquer de tout ce qui est féminin, y compris au sein de la catégorie « garçons » : « Montrer qu’on n’a pas peur des punitions comme les filles, qu’on ne pleure pas, mais aussi qu’on n’est pas un « pédé » : sexisme et homophobie sont intimement liés. Il y a les garçons forts et les plus faibles, assimilés au féminin, souvent victimes d’insultes homophobes», écrit Sylvie Ayral.

L’école permettrait donc aux garçons de se bâtir une identité sociale masculine stéréotypée, en les punissant… ou en ne les punissant pas. En effet, un dernier indice témoignant du rôle des institutions scolaires dans la perpétuation des préjugés et des violences est l’absence de sanctions envers les garçons auteurs de violences sexuelles. Dans les établissements concernés par l’étude de Sylvie Ayral, « aucune sanction n’a jamais été donnée pour punir ce genre de comportement », alors que les entretiens lui ont révélé l’affolante fréquence des attouchements, des humiliations et des violences que subissent les filles ainsi que les garçons les moins « virils ». Chez les élèves comme chez les adultes de la communauté éducative, déplore la chercheuse, la domination masculine semble incorporée.

Fort heureusement, Sylvie Ayral ne s’arrête pas à ce constat accablant. Si l’on veut enrayer cette violence scolaire et permettre à tous les élèves de bénéficier d’opportunités non pas en fonction de leur sexe, mais en fonction de leurs individualités, alors ses propositions devraient être sérieusement étudiées : éducation non sexiste, mixité réelle et formation des enseignants au genre. Pour qu’un réel changement puisse se produire, les acteurs des milieux scolaires doivent aussi reconnaître que les inégalités ne sont pas le résultat de différences naturelles, mais des constructions sociales complexes, à déboulonner d’urgence.

À LIRE

La Fabrique des garçons. Sanctions et genre au collège, Sylvie Ayral, Le Monde-PUF 2011.

POUR ALLER PLUS LOIN

❱❱ Plusieurs recherches portant sur les inégalités sexuées entre les élèves, leurs représentations, projets d’avenir, etc. ont été soutenues par le Ministère de la Communauté française. http://www.egalite.cfwb.be/

❱❱ Parmi ces recherches, l’Université des Femmes a développé, en collaboration avec une équipe d’enseignants et de formateurs, le guide « Égal-e avec mes élèves : c’est tout à fait mon genre. Petite littérature à l’usage des profs qui se soucient des filles et des garçons ».

Il se présente comme un manuel, comprend une bibliographie exhaustive de matériel pédagogique à utiliser en classe avec ses élèves, de documents à lire pour en savoir plus, ainsi que de sites Internet où trouver des informations et télécharger des outils pédagogiques.

Sabine Panet

(1) « Approche comparative selon les sexes de la représentation des jeunes par rapport à leur avenir professionnel et à leur future conciliation vie familiale – vie professionnelle et de l’impact sur leurs choix scolaires », Études sur le Genre et la Diversité (EGID) – HEC-ULg, octobre 2009.

(2) Sylvie Ayral, La Fabrique des garçons. Sanctions et genre au collège, Le Monde-PUF 2011.

(3) Pour la Belgique plus spécifiquement, on peut lire la recherche de Magdalena Le Prevost, Genre et pratiques enseignantes. Les modèles pédagogiques actuels sont-ils égalitaires ?, Université des Femmes (2009) ainsi que ses recommandations.

Cet article a été publié au mois de septembre 2013 dans le magazine axelle. Il est ici reproduit avec l’aimable autorisation d’axelle ainsi que de l’auteure de l’article. axelle est édité par Vie Féminine. Pour plus d’infos : www.axellemag.be

Article paru dans Filiatio n°11 – septembre / octobre 2013, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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