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Habiter + être = habitant

filiatio20-def-031Beaucoup de parents séparés s’interrogent sur les conséquences identitaires du « nomadisme » que la séparation impose à leurs enfants. Changer régulièrement de foyer perturbe-t-il la construction identitaire ? Ne perd-on pas le contact avec sa propre unicité quand on n’a plus UNE maison, mais deux… voire trois ou quatre, quand les couples se recomposent ? Peuvent-ils encore être eux-mêmes, ces enfants et ces ados qui, après l’école, déclarent « je vais chez mon père/ma mère » et non plus « je rentre chez moi » ?

Avant tout, qu’est-ce que l’identité ? Le géographe français Guy di Méo la définit comme une « disposition à repérer le même et le différent, dans l’espace et à travers le temps, (…) indispensable à la reconnaissance de soi et des autres par chacun d’entre nous ». Le concept d’identité désignerait donc une ressemblance à soi-même : c’est ce qui, en nous, reste stable à travers le temps et à travers les lieux que nous fréquentons.

L’identité à travers le temps

Dès l’instant de la conception, l’organisme corporel – combinaison de cellules extrêmement complexe programmées pour adopter une forme et un fonctionnement prédéfinis – entre en interaction avec un environnement tout aussi complexe, qui influence son développement à chaque seconde. Ainsi se joue le façonnage progressif d’un individu. Chaque moment apporte une expérience, chaque expérience laisse une trace, la somme des traces constitue l’histoire absolument singulière de chacun : sa personnalité. Au fil du temps, certains traits de caractère se révèlent plus permanents que d’autres – par exemple, une certaine façon de bouger, de réagir, de parler – et constituent peu à peu l’identité de cet individu. À ses propres yeux – « je suis untel, je suis comme ceci… » mais également aux yeux des autres : « tu es comme cela… ».

L’identité à travers l’espace

L’identité n’est cependant pas qu’affaire de temps : elle se construit aussi en rapport avec l’espace. Plus précisément : avec l’espace en tant qu’il organise nos relations avec les autres. Car les lieux dans lesquels nous rencontrons les autres ne sont pas « neutres », ils impactent les liens, qui les impactent en retour. La maison familiale en est un exemple frappant : on la choisit en fonction de la famille que l’on souhaite avoir, mais aussi on la transforme pour l’adapter à l’évolution réelle de cette famille, en ajoutant une annexe, en rénovant un grenier, en condamnant une porte, etc… Ainsi, la maison se fait matrice de la famille autant que miroir de son vécu psychoaffectif.

Au delà de son organisation interne, la maison est aussi « une adresse où l’on peut être joint, trouvé, dans l’espace plus grand de la rue, du quartier, de la ville, etc. » explique le pédopsychiatre Jean-Louis Le Run. Là encore, identité, espace et relations avec autrui sont intrinsèquement liés. L’endroit d’où nous provenons, que nous habitons ou que nous cherchons à habiter est généralement porteur de sens : il donne des indices sur les expériences que nous sommes susceptibles de vivre ou d’avoir vécu.

Et la mobilité, dans tout ça ?

Si notre identité est – pour partie – fonction des espaces dans lesquels nous existons, il semble évident qu’habiter simultanément à plusieurs endroits et dans plusieurs foyers différents peut brouiller les cartes : qui suis-je si je dispose ici d’une chambre vaste et très équipée, et là d’un simple lit dans une chambre partagée avec deux demi-frères ? Est-ce que j’existe pour les copains du quartier de ma maman quand je suis chez mon papa, à 50 km ? pourquoi suis-je, une semaine sur deux, « trop petite » pour aller toute seule au magasin du coin ?

Ce questionnement dépasse en réalité largement le cadre des séparations parentales : notre époque se caractérise entre autres par une très grande mobilité des individus, tant géographique qu’affective, dont on pourrait penser qu’elle dissout l’identité des personnes. Mais Guy Di Méo, qui s’est intéressé aux conséquences identitaires de cette évolution, observe au contraire que « la multiplicité des appartenances identitaires, la possibilité offerte à chacun de faire son choix parmi elles, tendent à atténuer la tyrannie absolue de l’une d’entre elles qui, privée de toute concurrence, pourrait devenir un instrument d’oppression et même d’exclusion des autres ». Il souligne en outre que « la labilité et la multiplication contemporaines des référentiels identitaires, loin de déraciner l’individu (…) le contraignent à rechercher une cohérence sociale et spatiale autour de son histoire et de la construction de sa propre territorialité ».

Ainsi considéré, le dédoublement du foyer en cas de séparation parentale apparaît moins comme une perte sèche que comme une reconfiguration : en somme, en distinguant physiquement l’espace de la mère et l’espace du père, ce dédoublement matérialise la double filiation de l’enfant ! Remarquons, au passage, que cette double filiation n’est pas moins vraie quand les parents restent ensemble et peut se manifester à d’autres niveaux : fréquentation alternée de deux foyers grands-parentaux, bilinguisme, binationalité, etc. L’alternance parentale n’est donc, et de loin, pas la seule manifestation de l’altérité fondamentale dont chacun procède. Elle pourrait même avoir le mérite d’affirmer ouvertement cette altérité, de la rendre dicible, donc dépassable… Qui sait : peut-être l’enfant y trouve-t-il une plus grande liberté de choisir qui il est et deviendra ?

 Chambre vide…

Que devient la chambre des enfants quand les enfants ne sont pas là ? Une étude de Benoit Hachet portant sur quinze foyers parisiens montre que la chambre vide engendre de la souffrance chez les monoparents alternants, mais:

1. C’est moins la chambre de l’enfant que l’appartement silencieux et morne qui fait problème. Celui-ci est souvent fui par le parent quand les enfants ne sont pas là (ils vont alors chez leurs propres parents, ou chez des amis).

2. C’est surtout vrai au début de la séparation : avec le temps le chagrin s’estompe et la chambre devient simplement un espace personnel temporairement inoccupé.

3. La chambre vide n’est pas un sanctuaire ou un lieu de recueillement, ce n’est pas la chambre d’un enfant mort.

4. L’absence des enfants n’entraîne pas de « rationalisation » : la chambre ne devient pas un bureau, un placard ou une chambre d’amis, c’est bien celle de l’enfant, non exploitable autrement, même si le logement est très petit.

Références

Benoît Hachet, « La chambre des enfants en résidence alternée : un sanctuaire ? », Strenæ [Online], n°7, 2014, http://strenae.revues.org/1187

Jean-Louis Le Run, « L’enfant et l’espace de la maison », Enfances & Psy 4/2006 (no 33), p. 27-36, www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2006-4-page-27.htm

Guy Di Méo, « Le rapport identité/espace. Éléments conceptuels et épistémologiques », 2008, https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00281929

Dossier préparé par David Besschops et Céline Lambeau
Illustrations de Pauline Marmilloud

Lire la suite du dossier: « Que sont nos maisons devenues ? » paru dans Filiatio #20 – septembre/octobre 2015, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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