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« Il faut du lien, et le lien prend du temps »

Filiatio_8-021Elle arrive, pétillante, juste à l’heure. Elle n’arrête pas de sourire. Quand elle écoute mes questions, elle plisse les yeux avec tant d’attention que j’ai brusquement envie de m’allonger sur ce divan douillet et de me laisser bercer par ses réponses. Dans la partie « adultes » de son cabinet, on est invité au voyage intérieur ; la partie « enfants » est un gazouillis coloré et réconfortant, et c’est aux confins des deux que nous nous retrouvons. Les choses de la vie, les séparations, le lien : Diane Drory nous donne son point de vue de psychologue et psychanalyste, spécialiste de la petite enfance.

Filiatio : les mères, les pères, la fratrie, l’école : quel sera le thème du prochain tome de votre série Des choses de la vie ?

Diane Drory : le prochain tome de la série sera axé sur l’enfant : ses rêves, ses envies, ses passions… Ensuite, j’aimerais travailler sur les séparations et l’importance des deux parents. Je trouve très étonnant que dans les services de santé, on ne fasse souvent venir que la mère ! Je travaille dès que possible avec les deux : ils ont, tous deux, une expérience essentielle de l’enfant, et des vécus différents.

F. : Pour le cas des jeunes enfants dont les parents sont séparés, comment pensez-vous que l’enfant peut créer et conserver son attachement avec ses deux parents ?

Filiatio_8-030D. D. : En théorie, dans la façon dont un enfant se structure, je trouve que c’est important que, jusqu’à ses deux ans environ, il puisse être beaucoup en contact avec la mère. Je ne suis pas très enthousiaste avec la garde alternée pour les tout petits. Cela ne veut pas dire que cela les traumatise systématiquement ! Je crois toutefois qu’avant deux ans ou deux ans et demi, un enfant devrait être majoritairement chez sa mère. Ne pas voir sa mère pendant une semaine, c’est la perdre à chaque fois. Mais attention : voir son père tous les quinze jours, c’est retrouver un inconnu !

Les parents essaient de faire ce qu’ils pensent être le mieux pour leur enfant

F. : Quelle solution préconisez-vous ?

Filiatio_8-028D. D. : Les parents essaient de faire ce qu’ils pensent être le mieux pour leur enfant. Selon les situations, ils doivent parfois mettre en place des systèmes complexes. Pour les très jeunes enfants, je ne préconise pas la garde alternée mais plutôt un système de type 5/9, réparti en plusieurs fois et non pas strictement 5 jours/9 jours. Par exemple, l’enfant peut passer deux jours chez son père en semaine 1, et trois jours en semaine 2 : c’est une forme de 5/9 qui peut convenir à un jeune enfant. Par ailleurs, lorsque l’enfant est chez l’un des deux parents, le téléphone peut jouer un rôle important pour faire savoir que l’autre parent est toujours là.

F. : À quel âge de l’enfant proposez-vous la garde alternée égalitaire* ?

D. D. : En maternelle, je recommande plutôt un vrai 5/9, qui ne soit pas découpé comme pour les très jeunes enfants. C’est l’âge auquel la vraie socialisation commence : deux ans et demi, trois ans. C’est là aussi où le père a son rôle à jouer. Ensuite, je pense qu’on peut mettre en place une garde égalitaire lorsque l’enfant est en âge d’aller à l’école – en première primaire. Cela permet au père d’être tout à fait impliqué dans la vie de l’enfant. Les deux échos, paternel et maternel, et la différence entre les deux, sont très importants.

F. : Le rôle d’un père doit-il être si différent de celui de la mère ?

Filiatio_8-024D. D. : Aujourd’hui, je trouve que l’indifférenciation entre père et mère pose un problème. Bien sûr, les pères peuvent et doivent, au même titre que les mères, changer une couche, préparer un repas, etc. : je ne parle pas de ce type d’activités, mais bien du rôle psychique que joue le père. Il introduit une dose d’amour conditionnel, il pousse à socialiser…

F. : Comment se joue l’oedipe des enfants qui ne sont pas élevés au quotidien par leur père mais, par exemple, par leur mère et par leur beau-père ?

D. D. : L’oedipe se joue en fonction de la personne que le parent aime. C’est d’ailleurs plus difficile si le parent ne s’est pas remis en couple. Prenons l’exemple d’une petite fille : si son père est encore célibataire, il est possible que son oedipe se résolve moins aisément. Lorsque j’entends des mères me dire que, par amour pour leur enfant, elles ne veulent pas retrouver quelqu’un, je leur dis : c’est le plus mauvais service qu’on peut leur rendre. Les parents doivent désirer ailleurs : et ce n’est pas forcément un désir tourné vers quelqu’un, mais cela peut être une passion, un intérêt…

F. : Dans les recompositions familiales actuelles, quelles sont les principaux enjeux pour l’enfant ?

Filiatio_8-026D. D. : La question du lien est primordiale, de même que celle de l’amour. Comment des parents peuvent-ils ne plus s’aimer, et aimer encore leur enfant ? Je mène un travail de différenciation entre l’amour que les parents éprouvent l’un pour l’autre, et l’amour parent-enfant. Il est primordial que l’enfant continue à investir le lien ! Sans lien, plus de reconnaissance de l’autre. S’adapter, en bref, ne suffit pas : il faut du lien, et ce lien prend du temps.

Propos recueillis par Sabine Panet

Article paru dans Filiatio #8 – janvier 2013, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

Diane Drory

❱❱ Psychologue, psychanalyste, spécialiste des troubles de la petite enfance, Diane Drory a publié de nombreux livres et articles et collabore à plusieurs médias pour nous livrer des analyses précieuses sur la famille dans tous ses états. http://www.drory.be

❱❱ Pour préparer cet article, nous avons aimé lire la série Des choses de la vie, quatre tomes publiés aux éditions Soliflor : http://www.soliflor.be

 

Article paru dans Filiatio #8 – janvier 2013, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

 

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