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Infamies

filiatio_12-040Ingénieuse construction que cette fête de Noël : au cocktail hasardeux du rassemblement obligatoire, elle ajoute une forte injonction à la paix. Trêve de Noël ! Tout concourt à produire une atmosphère de bonheur forcé, voire factice, pouvant confiner au jeu de rôle insupportable pour l’un ou l’autre des êtres réunis, surtout si précisément les liens familiaux sont partie liée à sa blessure. Alors, les portes claquent… Grève de Noël ! À moins qu’on ne sorte les cadeaux empoisonnés : jalousie envers un frère plus riche ou une belle-soeur enceinte, annonce de rupture imminente, confession d’une trouble vie, révélation de violences sexuelles intrafamiliales…

« J’ai bien envie, parfois, de leur dire ce que j’ai subi – un petit esclandre à la Festen, tu sais ? » (Gwen). Quoi de plus normal que cette tentation de jeter un éclairage cru sur le sapin, pour rappeler qu’il est bardé d’épines sous son habit chatoyant ? Et de confondre publiquement ce salaud de Père-Noël trop prompt à enlever le bas dans les chambres du haut.

Le blessé d’hier…

Festen montre qu’un vilain secret dévoilé est rarement entendu d’emblée. Ceux qui ne voulaient pas voir hier rivaliseront de stratégies pour ne pas entendre aujourd’hui : n’écouter que d’une oreille, changer de sujet, relativiser, conseiller d’oublier le passé, accuser le trublion de mentir. Et sa trop grande ténacité à faire admettre l’inadmissible pourra conduire tout simplement à son exclusion brutale… s’il ne s’auto-exclut pas le premier. Christian, héros de Festen, doit s’y reprendre à quatre fois pour imposer une immonde vérité aux invités réunis pour un anniversaire. Sa révélation initiale est, pour ainsi dire, sans impact. À peine si l’audience frémit devant le toast au goût d’ordure qu’il porte à son violeur de père. Le troublepaix tente alors de fuir sans demander son reste et même, s’accuse : il ne se sent pas très bien aujourd’hui. Mais aux cuisines, l’ami d’enfance le renvoie au combat et organise la prise d’otage des invités. Ça pètera, quitte à mettre le feu au château ! Christian reprend place à table… et porte un nouveau toast, parfum cadavre. Vague de dégoût : cette fois, les invités veulent fuir – en vain ! Merci les preneurs d’otage, et que la fête continue ! Troisième et quatrième toasts puants de Christian, cette fois, la mère est éclaboussée. Et se déchaîne la violence… Mais à trois contre un, il a peu de chances, et le voilà jeté dehors, traîné au fond des bois, ligoté à un arbre. Seul dans la nuit, évacué du monde des hommes … pour que la fête perdure.

… désigne aujourd’hui

La menace de l’ostracisme – cette exclusion du groupe qui entraîne la mort sociale, sanction suprême dans la plupart des groupes humains – est un outil d’une rare efficacité pour protéger les secrets honteux et les tabous des familles. Pour bien des gens, des liens primaires pourris valent mieux que des liens inexistants. Il n’est donc pas rare que ce soit une personne extérieure au système familial qui initie ou attise le feu purificateur : un ami très proche, comme dans Festen; souvent un thérapeute; parfois aussi un nouveau partenaire. « Mon parrain est toujours hyper tendancieux, raconte Hélène, la dernière des mamans interrogées pour ce dossier. Au dernier Noël, il m’a dit bonjour avec des bruits salaces, devant mes parents et mes soeurs. J’avais les larmes aux yeux, personne ne réagissait. J’avais envie de les engueuler, mais j’ai gardé tout pour moi. Je risquais de ‘ briser Noël’, tu vois ? Je suis allée dans la cuisine, mon compagnon m’a suivie. Il avait vu que j’étais mal, et il m’a encouragée à dire ce qu’il en était à ma mère ». Non soumis aux règles implicites de la famille, l’étranger peut voir ce que les autres ont appris à ignorer. Et le montrer du doigt, au risque d’occasionner des conflits.

… le blessé de demain ?

La psychologie sociale enseigne qu’en cas de désaccord dans un groupe, la plupart des gens se rangent prudemment à l’avis de la majorité, le risque d’exclusion étant élevé pour qui ose contredire… mais le processus ne s’arrête pas là ! On sait aussi qu’à plus long terme, une fois le groupe dispersé, c’est plutôt la voix discordante qui reste dans les esprits, et entraîne finalement des changements de perspective individuels. La disparition de l’influence du groupe permet à chacun de ses membres de réévaluer la situation personnellement : percevant confusément que nul ne prendrait le risque de se voir exclu du groupe sans nécessité vitale, et ne courant plus lui-même le risque d’une mise à l’écart, le spectateur prudent de la première heure retrouve la voie de l’empathie envers celui ou celle qui, en semant la discorde, avait menacé l’existence du groupe. Ainsi passe le temps, qui voit les malmenés d’hier devenir malmenants pour mettre la lumière aux yeux des malvoyants. Joyeux Noël à toi ! Peut-être alors l’année sera-t-elle enfin bonne, ou moins mauvaise, pour moi. C’était ça ou mourir – or je ne peux renoncer à l’aube.

Pour une belle flambée de Noël

Saisissez délicatement le souffre du passé, et frottez-le d’un geste vif sur un présent râpeux. Ainsi jailliront les étincelles, à transformer selon vos préférences en feu de joie, feu d’artifice, ou feu sacrificiel.

ATTENTION

Risque élevé de propagation des flammes.

Ne laissez aucun feu sans surveillance, et veillez de près à la sécurité des enfants.

En cas d’urgence, formez le 100 (Pompiers), le 101 (Police) ou le 107 (Télé-Accueil).

Lire la suite du dossier préparé par Céline Lambeau avec la collaboration d’Alexandra Coenraets et les illustrations d’Aline Rolis: Noël sous tension.

Article paru dans Filiatio n°12 – janvier / février 2014, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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