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« Je suis de deux rivières ! »

« De la Salme par ma mère, de l’Amblève par mon père…» (1)

filiatio-15-026

« Elles nous poursuivent

Et nous échappent

S’en approche-t-on

Qu’elles nous rattrapent

Si on les masque

Elles nous trahissent

Qu’on les délatte

Ou qu’on les fuie

Elles nous précèdent

Et nous annoncent

Les filiations »

Les filiations peuvent-elles donc être géographiques ? La multiplicité des représentations n’a de cesse d’étonner. Envisager cette « somme » sous l’angle du ressenti, de l’impalpable ou de l’intuition, autant que sous celui de la démarche purement intellectuelle nous a semblé, sans prétendre ni à l’expertise ni à l’exhaustivité, l’approche la plus adaptée.

Introduction

À l’heure du double-nom de famille (civilement parlant, nous nous apprêtons à entrer dans une ère de filiation bilinéaire, c’està-dire à la fois patri- et matrilinéaire), qui amènera assurément quelques-uns d’entre-nous à remettre en cause la façon dont nous assumons ou arborons nos origines, devant la multiplicité des possibles, et des contraintes qui leur sont inhérentes, la question de la filiation s’avère complexe.

À la base de nos sociétés

Dans le contexte contemporain de développement des technologies de la procréation assistée, les enjeux de la filiation prennent une nouvelle dimension. Leur définition et leur calcul n’interviennent plus seulement dans le champ particulier de la parenté; ils déterminent la transmission intergénérationnelle des biens matériels et symboliques ainsi que des identités et des statuts, et éventuellement des titres politiques. C’est l’ensemble de ces traits de la filiation que brouillent les technologies modernes.

Qu’est-ce que la Filiation ?

D’après le Larousse, la filiation est l’ascendance ou descendance entre individus en ligne directe ou collatérale. C’est aussi la liaison de choses résultant l’une de l’autre, s’engendrant l’une l’autre. C’est enfin, socialement parlant, le mode selon lequel se transmettent, dans un système de parenté, le nom, le lieu d’habitation et/ou l’appartenance à une classe matrimoniale et qui se réalise soit par le père (système patrilinéaire), soit par la mère (système matrilinéaire), soit par deux combinaisons possibles des deux lignées maternelle et paternelle (filiation bilatérale ou bilinéaire).

D’un point de vue anthropologique

La filiation est, selon Ghasarian (2), « le principe gouvernant la transmission de la parenté ». Elle détermine l’identité d’un individu dans une société, en définissant son statut social.

Entrelacs de filiations

De nos jours, les familles recomposées se multipliant, les possibilités de filiations se dupliquent. En effet, en fonction de la configuration de son hébergement, dans le meilleur des cas, un enfant peut indifféremment passer de sa filiation biologique à une filiation sociale. Et là où on pourrait ne percevoir qu’un émiettement, il est un élargissement. De facto, c’est une notable augmentation de ses univers référentiels, qui le marqueront durablement ou pas. Bien entendu, les filiations les plus heureuses sont et resteront toujours celles qui naissent de la concorde et non de son contraire.

Quand l’autre fait sens

La filiation, c’est tout ce grâce à quoi est rattaché aux autres. C’est le ciment qui solidarise les différentes pièces de nos sociétés et identités et la nécessaire coïncidence entre les individus. Et sans doute la sauvegarde de l’espèce humaine. Car n’est-ce pas là où il y a rejet ou déni de ce qui chez l’autre est un peu nous, et inversément, que s’enclenchent les génocides et autres annihilations humaines ?

RWANDA, LA VIE APRÈS (PAROLES DE MÈRES)

Benoît Dervaux – cadreur des frères Dardenne mais aussi documentariste reconnu internationalement (Gigi, Monica… et Bianca, La devinière) s’est approché, avec la circonspection de rigueur, d’un sujet tragique : le parcours de six femmes tutsies violées par des génocidaires hutus, au Rwanda, en 1994. Privilégiant le poids des mots, le réalisateur rend légitime la parole grâce à laquelle elles évoquent leur viol, leur grossesse, leur accouchement, l’errance et cette condamnation à vivre avec un enfant en qui elles s’efforcent de ne pas retrouver les traces de la barbarie. Filles et fils qui, lorsqu’ils prennent conscience d’être les fruits de l’innommable, éprouvent vis-à-vis d’eux-mêmes une répulsion compréhensible mais vaine. C’est que la filiation, ici, s’est enracinée dans l’atrocité. Elle est un morceau d’humanité arraché au pire. Équilibré, le film ménage des moments de respiration et s’attarde sur les gestes quotidiens de ces femmes. Au champ, au village ou traversant un lac avec leurs enfants…

(1) Daniel Meyer, natif de Trois-Ponts, en Belgique, définit sa filiation par un vallon où deux cours d’eau se croisent.

(2) Anthropologue français, né à Paris en 1957. Docteur en anthropologie sociale et culturelle en 1990 et titulaire en 1996 d’une HDR (Habilitation à diriger des recherches). Il a enseigné plusieurs années la parenté et les structures sociales à l’université de La Réunion.

Lire la suite du dossier réalisé par David Besschops: Les filiations – des liens à suivre (qui nous devancent !)

Article paru dans Filiatio #15 / septembre – octobre 2014, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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