Home » Actualités » L’intérêt de l’enfant – Qu’est-ce à dire ?

L’intérêt de l’enfant – Qu’est-ce à dire ?

PHOTO(1)Psychiatre et psychanalyste, Jean-Pierre Lebrun suit de près, et ce depuis quelques décennies, les transformations familiales et sociétales de notre monde, et les innombrables corrélations qui existent entre celles-ci. Il nous livre aujourd’hui une réflexion psychanalytique sur l’articulation de l’intérêt de l’enfant dans une société où les piliers qui hier encore le soutenaient sont devenus des notions n’ayant plus le vent en poupe. Au départ d’un article de Jean-Philippe Nandrin (1), enseignant, il poursuit une interrogation particulièrement pertinente et à contre-courant du politiquement correct.

Préambule

L’autorité des parents ou des enseignants a longtemps été invoquée pour légitimer dans l’éducation l’exercice d’une certaine violence sur l’enfant afin que celui-ci intègre ce qu’implique la socialisation, ou plus radicalement, sa condition d’être parlant. Cette violence se retrouve d’ailleurs dans l’étymologie du terme d’inculquer, à savoir faire entrer en enfonçant avec le talon. Or, c’est là que nous nous trouvons aujourd’hui en difficulté: l’autorité est en crise, la chose est reconnue par tout le monde et la violence dont nous venons de parler n’est souvent plus considérée comme acceptable par le discours sociétal actuel. Toute violence est à bannir car toutes les violences sont confondues: celle qui inculque ce qui est nécessaire, comme celle qui est exercée arbitrairement.

Que recouvre ce qu’implique l’éducation ?

J’avancerais volontiers qu’il faut que l’enfant consente à – que lui soit inculqué – un renversement : celui qui met en place la prévalence de l’absence au lieu de la présence qui préside au début de son existence via (celui ou) celle qu’il appelle « maman » ; ce renversement est la condition nécessaire pour que puisse fonctionner la dialectique entre présence et absence en quoi réside précisément l’usage des mots. Cette opération de renversement a été soutenue pendant des siècles par la place du père tant qu’il disposait quasi « naturellement » de l’autorité qui lui était reconnue dans la famille via le patriarcat.

Autorité et premier renversement

C’est à partir de cette « auctoritas » que s’imposait cette exigence de renversement. Ce dernier était de ce fait spontanément au programme et si cela entraînait la contestation qui n’a cessé d’agiter chacune des générations du dessous, la tâche d’inculquer cette prévalence de l’absence ne faisait pourtant aucun doute. Il arrive d’ailleurs que, dans notre monde actuel, une telle autorité aille toujours de soi : il suffit de penser au cockpit d’un avion ou d’une salle d’urgence d’hôpital pour constater que le risque de la mort possible exige que l’autorité soit toujours d’application

Mais ce premier renversement ne suffit pas à l’éducation. Celle-ci exige encore que la prévalence du singulier se voie supplantée par celle du collectif. L’enfant à sa naissance est évidemment la merveille du monde pour ses parents. Freud rappelait que l’amour des parents, si touchant et au fond si enfantin, n’est rien d’autre que leur narcissisme qui vient de renaître et qui, malgré sa métamorphose en amour d’objet, manifeste à ne pas s’y tromper son ancienne nature. Il ajoutait (…) L’enfant sera réellement à nouveau le centre et le cœur de la création : His Majesty the Baby, comme on s’imaginait être jadis (2).

Second renversement

Et c’est à cet égard que doit s’opérer un second renversement : il faut qu’à cette position de toute puissance narcissique de l’enfant, vienne se substituer la reconnaissance qu’il n’est qu’ « un » comme tout le monde. Autrement dit, il faut que la prévalence donnée à son narcissisme au début de la vie, via la renaissance de celui de ses parents, se renverse en prévalence de n’être qu’un parmi les autres. Ou encore, il faut que la prévalence du collectif nécessaire au vivre ensemble se substitue à celle du narcissisme singulier en vigueur au début de l’existence.

Il n’est pas difficile de percevoir que c’est effectivement le trajet que suit l’enfant lorsqu’il parle: il commence par parler le jargon infantile avec « maman », (voire avec ses parents) pour y substituer une langue, celle de l’entourage social. Il est nécessaire qu’il quitte le babil pour entrer dans le Babel des langues via la langue de son milieu culturel.

Il quitte le babil pour entrer dans le Babel des langues

On peut d’ailleurs prendre ce changement comme un indice de réussite de cette opération chez l’enfant. A contrario, nous pouvons entendre les retards de langage de plus en plus souvent constatés aujourd’hui – en Belgique, une statistique de l’Office Nationale de l’Enfance a révélé que 50% des enfants connaissent des retards de langage à trente mois (3) – comme des indicateurs de ce que ce renversement rencontre aujourd’hui des difficultés d’opération.

Ce double renversement définit ce qu’on appelle l’intérêt de l’enfant.

Sans souvent savoir ce qu’on désigne par là. Inculquer la prévalence de l’absence et celle du collectif est nécessaire pour rendre effective la socialisation. On pourrait même dire l’humanisation. C’est ce que les fonctions de père et de mère telles qu’elles étaient conçues sous le patriarcat ont soutenu pendant des siècles. Or, les repères culturels que donnaient hier ces fonctions ont été subvertis, entre autres, par le vœu légitime de progrès démocratique. Le statut des femmes s’est complètement modifié et il s’agit désormais de partager sur pied d’égalité les rôles de père et de mère qui justement servaient à soutenir, via la prévalence du père, la mise en place de la prévalence de l’absence.

Bien sûr, on répondra à juste titre que ce n’est pas parce que l’autorité parentale est venue remplacer l’autorité paternelle que ladite autorité a perdu toute légitimité. Mais exercer l’autorité en sachant qu’il faut l’assumer seul ou pouvoir toujours compter sur un autre avec qui l’exercer conjointement n’est pas la même chose, car ce dernier cas a ses limites : autorité va de pair avec solitude. A contrario, l’autorité parentale suppose implicitement que les parents s’entendent pour faire autorité. Or, même si on nous dit que les deux parents sont égaux du point de vue de la citoyenneté et disposent chacun de l’autorité parentale, rien n’est plus dit de la manière dont l’autorité fonctionne, par exemple, en cas de conflit entre les parents.

La crise de l’autorité n’a pas atteint que la famille, loin s’en faut: elle a aussi atteint la Cité. C’est l’effectuation concrète de ce double renversement qui est aujourd’hui bien souvent en difficulté, voire en panne.

De la contestation à la récusation

Dans ce contexte en effet, l’enfant est aujourd’hui invité non plus à contester, mais à récuser. Entre ces deux façons de faire, la différence est de taille. Contester reconnaît la place de celui à qui est adressée la contestation. Récuser revient à refuser d’accorder une quelconque légitimité à son interlocuteur. Face au passage de la contestation à la récusation, on ne s’étonnera plus trop que la toute puissance narcissique de l’enfant (autant que celle de ses parents) puisse perdurer jusqu’à se maintenir dans des proportions inquiétantes : ainsi, certains parents tentent souvent aujourd’hui d’imposer leur fonctionnement à l’école mais, s’ils le font, c’est parce qu’ils se sentent autorisés à récuser ce double renversement.

Conséquences

Cet état de fait a deux conséquences, l’une et l’autre non négligeables. La première est d’ordre singulier : bien souvent, l’enfant ne peut plus être remis à « sa » place, ni « entamé » dans son narcissisme, ni contraint à se soumettre à la prévalence de l’absence, et sa toute-puissance infantile peut dès lors rester quasi intacte. L’autre, c’est la disparition de la prévalence – pour tant toujours nécessaire – du collectif sur le singulier: chacun, désormais, peut refuser de se soumettre à des règles collectives si elles en viennent à entraver le développement de son quant à soi. Je connais la règle mais elle n’est pas pour moi ! dira plus d’un en son for intérieur. S’ensuivent évidemment outre un affaiblissement voire une disparition de la solidarité, une désaffection pour la vie politique.

Contester reconnaît la place de celui à qui est adressée la contestation

Or l’enfant doit être soutenu pour faire une double expérience, celle de l’un, une expérience une : il doit en effet éprouver qu’il peut – à certains moments – comme c’était surtout le cas au début de son existence, avec maman, ne faire qu’un avec l’autre. Mais il doit aussi faire l’expérience de l’autre, une expérience autre – impliquant toujours solitude et impossible accord – simplement parce que cette double expérience lui est nécessaire pour soutenir l’existence d’être parlant et pouvoir ainsi faire sa place au désir qui l’habite.

Or cette double expérience est asymétrique – l’expérience « une » implique le continu des sens, alors que l’expérience « autre » implique le discontinu des mots. Voilà pourquoi nous pouvons émettre des réserves lorsque nous nous référons comme il est d’usage aujourd’hui, au terme de parentalité, simplement parce que ce mot ne véhicule plus avec lui la dissymétrie de ces expériences et que, de ce fait, il laisse entendre mensongèrement qu’on pourrait ne plus avoir à faire l’expérience autre.

Question

Entendons bien ce qui est ici soutenu: il ne s’agit pas de n.ous plaindre de ce que le modèle pyramidal a disparu mais il s’agit de nous demander comment – sans dénier la difficulté – continuer à « inculquer » le double renversement que suppose l’intérêt de l’enfant.

Jean-Pierre Lebrun

1. La Libre Belgique, 27 juin 2013.

2. S. FREUD, Pour introduire le narcissisme (1914), dans La vie sexuelle, PUF, 1969, p.96.

3. Cf. La Libre Belgique, 30 mai 2012.

Article paru dans Filiatio # 17 / Janvier-Février 2015, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

Je commente (0) Commenter | Je partagePartager sur facebook | Je tweeteTweeter cet article

Laisser un commentaire

* Ces champs sont obligatoires
** Vous pouvez utiliser certaines balises html