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Jour après jour…

filiatio18-015Zoé a la chance de bénéficier d’un hébergement égalitaire peu commun : un jour chez sa maman, Sophie et un jour chez son papa, Dan. Et ainsi de suite, tous les jours de la semaine et toutes les semaines de l’année ! C’est exceptionnel et ça fait pétiller les yeux de bien des parents secondarisés ou exclus de la vie de leurs enfants. Cependant, pour Sophie, cette répartition égalitaire, idyllique au début, s’est mise à générer un lot d’inégalités.

Sophie, la maman

« Au départ, c’était top car on voyait chacun la petite tous les jours sans que ça ne perturbe nos vies personnelles ou professionnelles. Zoé avait sept mois, elle allait à la crèche. Moi, je venais de reprendre le boulot. Les parents de Dan, qui habitaient la même ville, nous secondaient énormément. Ils jouaient le rôle de relais ou de passeurs d’enfant, comme nous aimions dire en plaisantant. Tout ça fonctionnait comme un mécanisme bien huilé. Au point qu’en tant que parents, nous avons commencé à mieux nous entendre que lorsqu’on était en couple. Des copains séparés en sont arrivés à nous envier ou à nous prendre en exemple pour remettre en question la manière dont ils avaient cassé. C’était le bon temps de l’après séparation. Nous fonctionnions de façon encore fort similaire à notre fonctionnement de vie de couple (les hurlements en moins !) où nous travaillions tous les deux et nous répartissions les tâches parentales de façon relativement équitable. J’avais gardé l’appartement et Dan en avait trouvé un à quelques rues de chez nous. On peut franchement dire que tout allait bien.

Le premier grain de sable, c’est quand j’ai rencontré Paul. Je ne m’en suis pas rendu compte immédiatement. C’est après quelques semaines que j’ai remarqué que les parents de Dan avaient de plus en plus souvent des empêchements pour aller chercher la petite à la crèche. Et puis Dan a commencé à répondre moins souvent au téléphone. Bon, c’est vrai que, sur le coup, je ne me suis pas formalisée. J’étais amoureuse et ça ne me dérangeait pas de me contorsionner au niveau des horaires et des déplacements (Paul vivait à quarante kilomètres de chez moi et ce n’était pas toujours lui qui venait). Ensuite, Zoé est entrée à l’école maternelle. Ça a changé nos rythmes, à Dan autant qu’à moi. J’ai toutefois constaté que les grands-parents de Zoé n’étaient plus disponibles pour la petite que les jours où leur fils l’hébergeait. J’ai eu un soir sa mère au téléphone qui m’a bien fait comprendre qu’ils désapprouvaient ma nouvelle relation alors que Dan, lui, « restait célibataire pour le bien-être de son enfant et cætera ». J’ai essayé de parlementer mais je me trouvais face à un mur. Quant à Dan, au cours des échanges concernant Zoé, il me faisait clairement la gueule. Par conséquent, ce que la proximité représentait comme avantages au début, devenait une source de malaise.

Par ailleurs, Paul me proposait d’aller vivre avec lui. Il possédait une maison où il y aurait une chambre pour Zoé, c’était tentant. J’ai commis alors les deux plus grosses bourdes de mon existence : quitter mon boulot et déménager. Aujourd’hui encore, je me demande comment j’ai pu être aussi irréfléchie. D’abord parce que j’ai perdu mes droits aux allocations de chômage. Paul ayant un salaire confortable, ça ne se posait pas alors comme un problème. Ensuite, il a fallu que je commence à faire les trajets pour aller chercher la petite à l’école et l’y reconduire le lendemain matin. Quatre-vingt kilomètres par jour. Ça, c’est devenu un problème, du moins pour Paul, qui a très vite considéré que nous n’avions plus de vie intime, que j’étais toujours sur les routes ou occupée à préparer des trucs pour ma fille. Toujours est-il que notre amour s’est délité à une telle vitesse que je me demande maintenant s’il a vraiment existé.

Après des semaines à chercher des solutions entre nous et à essayer de parlementer avec Dan et ses parents qui ne voulaient rien entendre et certainement pas me donner un coup de main, nous avons rompu. C’est alors que, pour moi, l’enfer a débuté. Premièrement, j’ai dû me trouver un studio minuscule et demander une aide au CPAS. Ce qui m’a obligé à implorer Dan de se charger, momentanément, de Zoé à temps plein. Il a accepté de mauvaise grâce et en me faisant bien sentir que j’avais une dette envers lui. Deuxièmement, il a fallu que je me débarrasse de ma bagnole qui n’avait plus aucune valeur marchande mais dont il m’était devenu impossible de payer l’essence. À présent, j’emprunte les transports en commun pour aller chercher Zoé et la reconduire. Ironie du sort, Dan a démarré il y a peu dans un job de chauffeur de bus. Ce nouvel emploi s’est avéré pour lui vachement pratique pour l’hébergement de la gamine puisqu’il bosse avec des horaires décalés. Là où l’autobus représente pour moi du temps perdu, car quatre-vingt kilomètres d’autobus en Belgique, c’est la bérézina, pour lui c’est donc un gain de disponibilité qu’il peut consacrer à Zoé. Les choses sont mal faites. Et troisièmement, je me retrouve économiquement parlant dans une situation plus que précaire et, à terme, intenable. Je n’en peux plus et, bien que l’idée m’ait répugné longtemps, je pense que je vais devoir aller au tribunal pour passer à un autre mode de garde. Je dis ça mais… en vérité, si je ne l’ai pas encore fait, c’est à cause de l’école maternelle. Zoé a quatre ans et demi et je ne voudrais pas qu’on l’arrache à son milieu scolaire. Au tribunal, si je demandais un hébergement égalitaire à la semaine, pour moi ça reviendrait au même car je devrais, une semaine sur deux, assumer quatre-vingt kilomètres par jour, cinq jours sur sept.

Il me reste l’option de faire profil bas et de me rapprocher à nouveau de la ville de Dan. J’ai vraiment l’impression d’être une girouette !

Dan, le papa

C’est difficile pour moi d’oublier que j’ai tout mis en oeuvre pour que la séparation avec Sophie se passe bien et que, sur un coup de coeur ou de tête ou que sais-je, elle a tout fichu par terre. Lorsqu’elle a décidé qu’il serait préférable qu’on s’arrête là, j’ai accepté. Je l’aimais encore mais j’imaginais que ça serait provisoire. Et puis, surtout, il y avait Zoé. Et ça m’était insupportable de lui imposer nos disputes. Alors, avec l’aide de mes parents, j’ai vraiment fait l’impossible pour que nous conservions une apparence de papa et maman solidaires. Que la séparation soit matérielle uniquement, pas relationnelle. Pour ça, mes parents ont été formidables. Ils ont accomplis des prouesses, se sont coupés en quatre pour nous soutenir et ont mis de l’huile dans les rouages chaque fois que ça grippait. Je crois que grâce à ça, je m’entendais mieux avec Sophie que du temps où l’on vivait sous le même toit. J’ai même bien cru qu’on allait se remettre ensemble. Et pour ce qui était de Zoé, c’était nickel. Elle nous voyait constamment l’un chez l’autre. C’était un peu comme si d’un coup, plutôt que d’avoir des parents séparés, elle avait eu deux appartements. Je pense qu’elle était heureuse comme ça. Pour moi, c’était un peu douloureux de passer mes nuits seul dans mon lit à rêver de Sophie mais je prenais mon mal en patience. J’étais conscient que la stabilité de Zoé était primordiale et que, s’il fallait que j’en passe par là pour la préserver, je n’avais pas d’autre alternative sur le moment. Après, ce Paul est apparu dans nos vies. Il a été la goutte qui fait déborder le vase. Non seulement parce que ça m’a blessé profondément et enterré mes espoirs de recoller avec Sophie, mais surtout parce que celle-ci devenait moins disponible pour Zoé. Notre objectif commun au départ, en organisant la garde de cette façon, était de préserver à la fois la stabilité de Zoé et celle de nos vies propres. Et là, d’un coup, Zoé trinquait. Elle se trouvait à la crèche en dehors de ses horaires puis, plus tard, à la garderie de l’école maternelle. Et sa mère se convertissait en un véritable courant d’air, constamment sur les routes pour aller rejoindre son amoureux ou coupée en deux chez elle entre les besoins de la petite et le temps qu’elle aurait voulu lui consacrer à lui. Et là, bien sûr, ma fille était toute angoissée. Elle était moins joyeuse. Moi-même, j’en devenais plus irritable et, parfois, elle le ressentait. C’est qu’à force de moins communiquer avec Sophie concernant son évolution, je faisais beaucoup plus d’erreurs avec elle. J’imagine que de son côté, c’était la même chose. Pour ce qui est de mes parents, j’ai été surpris de leur réaction à son égard. Malheureusement, Sophie croit que c’est une coalition, que je les ai montés contre elle. La réalité est tout autre. Mais comment le lui expliquer ? Dès que je la vois, un poinçon me traverse la poitrine et je suis incapable de parler autrement que par des monosyllabes. Et encore, il faut que ça soit elle qui pose des questions. Là où elle m’a vraiment donné le coup de grâce, c’est quand elle s’est barrée avec ce type. Surtout pour ne finalement parvenir qu’à un splendide fiasco. Elle a tout perdu, et Zoé aussi. Aujourd’hui, notre fille passe son temps trimballée dans des bus en compagnie de sa mère. C’est son nouveau foyer, l’autobus. Les bus, je les conduis un jour sur deux et je dois dire qu’il y a des lieux plus chaleureux pour un enfant de cet âge. Personnellement, je ne sais pas quoi faire. J’aurais voulu que tout se fasse à l’amiable, à l’image de notre séparation or ça devient impraticable. Mais j’ai peur que le recours à la justice enfonce Sophie encore plus, économiquement. Je suis effrayé rien qu’à penser aux frais d’avocat et à tout ça. Ça risquerait de retomber sur les épaules de Zoé. Et puis, je ne veux aucun mal à Sophie. Mais là, je dois choisir qui protéger : elle ou Zoé ? Bien entendu, si nous dialoguions, ça arrangerait beaucoup de choses. C’est ce que prétendent certains amis communs. Moi je ne m’en sens plus capable. Émotionnellement, je suis bloqué.

Alternances Alternatives

Instaurer un mode d’hébergement des enfants après une séparation n’est pas chose aisée. Si certains parents optent d’emblée pour une formule préétablie et socialement acceptée (hébergement égalitaire, 9/5, ou hébergement principal chez la mère), d’autres prennent le risque d’élaborer et d’expérimenter des formules moins classiques, voire totalement per- sonnelles. Filiatio a décidé de partir à la découverte de tels parents, inventeurs de nouvelles façons de vivre en ex-famille…

Propos recueillis par David Besschops

Vous connaissez une famille séparée dont le mode de garde est inhabituel, original, créatif ? Contactez-nous ! Peut-être Filiatio partira-t-il à la rencontre de cette famille pour un prochain article « Alternances alternatives ».

Article paru dans Filiatio #18 – mars/avril 2015, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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