Home » Actualités » La nocivité du stress chronique dans les séparations conflictuelles

La nocivité du stress chronique dans les séparations conflictuelles

Le neuropsychiatre Jean-Emile Vanderheyden, spécialiste du stress, a mis son expérience au service de l’étude des conséquence des divorces conflictuels sur les parents et les enfants. Dans son travail de praticien, il cherche des solutions pour contribuer à la bonne santé mentale des parents et des enfants. Pour Filiatio, il revient sur ses analyses.

 

Neuropsychiatre, Jean-Emile Vanderheyden s’est impliqué dans les pathologies neurodégénératives et tout particulièrement, dans la maladie de Parkinson, développant au CHU de Charleroi une unité de prise en charge transdisciplinaire. Il est rédacteur en chef de la revue Neurone. Depuis plusieurs années, il s’intéresse de près au stress dont souffrent les parents et les enfants confrontés à une séparation conjugale conflictuelle. En ce qui concerne les parents, il s’attache en particulier à analyser la trajectoire et les difficultés des parents dits « secondarisés » qui risquent de perdre le lien avec leurs enfants. Quant aux enfants et adolescents, il fait le constat que les divorces conflictuels peuvent être à l’origine de fragilités psychologiques, d’absentéisme scolaire, de dépression, de toxicomanie, des troubles du comportement avec agressivité. En parallèle, il envisage avec des juges, des médiateurs, des psychologues et des avocats, les solutions qui pourraient être trouvées pour éviter les conséquences destructrices des divorces conflictuels.

Filiatio : Pourriez-vous nous expliquer la différence que vous faites entre « stress aigu » et « stress chronique » ?

Jean-Emile Vanderheyden : le stress aigu est engendré par une situation qui est transitoire, telle qu’une période d’examens, un décès proche…. En soi, ce type de stress n’est pas nocif : il peut aider au développement de la personne, et entraîne une certaine capacité d’adaptation. Le stress chronique, par contre, s’étend sur une période plus longue. Contrairement au stress aigu, le stress chronique entraîne chez l’individu des altérations générales, neuronales et comportementales, qui deviennent dangereuses, car elles dépassent les capacités d’adaptation humaines usuelles.

En effet, si on observe d’abord les décharges bien connues d’adrénaline toxiques au plan cardio-circulatoire ainsi qu’une réponse de l’hormone de protection neuro-immunitaire, le cortisol, celle-ci s’affaiblit avec le temps (au bout de quelques mois environ) et rend donc le sujet, adulte comme enfant, plus susceptible de développer des complications de fatigue, dépression, maladie infectieuse .

Filiatio : A quel type d’altérations neuronales peut-on s’attendre ?

JEV : Si le stress est subi par un adulte, il peut engendrer une diminution de la capacité à travailler, des problèmes de mémoire et une incapacité à s’adapter aux nouveautés. Cela peut provoquer, par exemple, la perte de la connaissance d’une langue pourtant maîtrisée pendant des années. L’enfant souffrant de stress chronique pourra développer plus tard une diminution de la capacité à prendre des décisions et des problèmes de stabilité, surtout sur le plan affectif et sentimental, aussi appelé troubles de l’attachement (incapacité d’avoir des relations stables et saines). Ceci correspond à des perturbations de la gestion du stress cérébral avec des angoisses et des troubles comportementaux (agressivité vis-à-vis de toute autorité type école…), voire psychiatriques, souvent d’ordre addictif (internet, boissons, drogues…), qui ne s’exprimeront éventuellement qu’à l’âge adulte.

En effet, ces altérations modifient les gènes de la personne qui a subi, par exemple, des traumatismes psychologiques dans l’enfance d’ordre sexuel ou non, ou des carences affectives, et s’installent donc de manière assez définitive. Ces anomalies seront d’autant plus marquées et indélébiles que la situation est traînante et hésitante à travers une longue procédure. L’adage « tout finit par s’arranger » est totalement trompeur. D’autant plus que cet acquis génétique pourrait se transmettre de génération en génération. La rapidité, qui ne veut pas dire bâclage de la procédure, est donc indispensable, avec un suivi régulier de la situation des parents et des enfants. Désamorcer le conflit pour éviter la judiciarisation est le mieux qu’on puisse faire.

Filiatio : Est-ce que vous conseilleriez, pour éviter de mêler l’enfant aux conflits parentaux, d’écarter temporairement un des parents, s’il y en a un qui, manifestement, attise les tensions ou manipule l’enfant ?

JEV : La perte de contact avec un des parents est une situation qui peut instaurer un stress chronique. Il faut donc être très prudent dans l’emploi de ce mécanisme et bien peser le pour et le contre. Je pense cependant que la mesure peut être positive, mais uniquement si elle est temporaire. Un enfant a besoin de ses deux parents pour s’épanouir pleinement. Je crois que, si la justice tranche en ce sens, la mesure doit être accompagnée d’un suivi constant et fréquent en vue de résoudre le problème. En fait, il faudrait plutôt tout  faire pour que le ou les parents qui attisent le conflit changent d’attitude et retrouvent un comportement correct, ce qui est une urgence pour le bien des enfants et parents. Pour y arriver, on peut penser à la médiation, à la prise en charge précoce type Cochem, à l’inversion de la garde comme au Canada.

Filiatio : Est-ce qu’une solution bénéfique serait que l’enfant passe autant de temps chez ses deux parents ?

JEV : C’est en tout cas le principe général sur lequel il faut se baser, mais il faut faire attention à ne pas le systématiser de manière idéologique : il existe des cas dans lesquels ce type d’hébergement n’est pas profitable, par exemple en cas de violence psychologique avérée. Je ne critique pas le fait qu’un juge octroie l’hébergement principal de l’enfant à un des parents, je dénonce le manque de justifications apportées à ces décisions. La loi laisse aux juges l’aptitude de déterminer le cas qui est, selon eux, l’exception, mais elle ne les contraint pas à réellement justifier leurs décisions.

De ce fait, des parents (père ou mère) peuvent être écartés à tort, ce qui peut engendrer, je le rappelle, un stress chronique aigu chez l’enfant. Toute décision en droit familial devrait être limitée dans le temps avec un jalonnement de « bilan de la situation » permettant de faire le point sur l’attitude des parents et les remarques des enfants. Trop souvent, les décisions dites provisoires deviennent définitives par manque de suivi : cela peut faire beaucoup de tort.

Filiatio : Sur quoi pensez-vous qu’il faille baser la motivation du jugement ?

JEV : Sur des éléments concrets. Une motivation formelle ne suffit pas. À partir du moment où la décision est basée sur des éléments concrets du dossier, cela permet aux « acteurs » d’entamer des procédures pour rectifier la situation (thérapies, déménagements,… etc.). Cela permet aussi aux professionnels de coordonner leurs actions, de travailler ensemble à trouver la solution au conflit. Des jugements plus précis, détaillant ce qui a choqué le juge dans le conflit, permettraient une prise en charge pluridisciplinaire (médiateur, avocat, psychologue…) efficace.

Filiatio: Selon vous, quels sont les dangers inhérents à l’hébergement inégalitaire ?

JEV : Le risque principal, dans ce type de situation, est la secondarisation extrême d’un des parents, ce qui l’amène très fréquemment à développer un stress chronique. Ce parent « écarté » au minimum 12 jours sur 14 doit se reconstruire entièrement : logement, voiture, voir les enfants maximum 2 jours sur 14… Tout ceci est coûteux au plan de l’énergie personnelle, d’autant qu’il faut souvent, dans les séparations conflictuelles, résister aux ricanements du parent privilégié et continuer de se battre en justice.

Mais attention, même si l’hébergement est égalitaire d’un point de vue strictement temporel, le parent qui quitte la maison doit, sur le plan spatial, tout reconstruire pour l’enfant : un domicile, une certaine aisance, un réseau social, etc. Dans le cadre d’une séparation, il y a toujours un parent privilégié et un parent secondarisé. Ce que je voudrais, c’est que la différence entre les deux soit la plus minime possible. Plus l’hébergement est inégalitaire, plus le risque de ne pas arriver à assumer est grand. Des deux, le parent secondarisé est le plus fragile. Je pense que les intervenants judiciaires devraient faire spécialement attention à sa situation, pour s’assurer que les dégâts sur la relation avec l’enfant soient les moins élevés possible.

Filiatio : Pensez-vous que, si l’un des parents est mal dans sa peau, l’enfant le sera aussi ?

JEV : Tout à fait. Si vous prenez l’exemple du parent secondarisé, sa situation est susceptible de déclencher chez lui un stress chronique. Or, si le parent secondarisé souffre, l’enfant fait de même. Et si l’enfant souffre, l’autre parent souffrira aussi. Tout le monde y perd quand le stress chronique s’installe. La première responsabilité de la justice devrait être d’éviter d’installer de manière chronique un stress pour les enfants et les ex-conjoints, qui sont toujours parents. Je crains que cette priorité ne soit souvent oubliée. Je plaide donc pour un tribunal de la famille où des compétences dans ce sens seraient requises, voire exigées, et où des comptes devraient être rendus concernant les décisions prises. Ceci d’autant plus qu’il est humainement difficile de séparer parentalité et conjugalité, mais il faut aider les ex-conjoints à y arriver.

Filiatio : Vous parliez de « mesure provisoire » dans le cadre de l’éloignement d’un des parents. Quel serait, pour vous, un délai raisonnable dans une affaire qui touche des enfants ?

JEV : Je ne crois pas que le délai raisonnable doive se calculer en fonction de l’âge de l’enfant. Ce qu’il faut garder à l’esprit, c’est qu’une séparation de l’enfant d’un de ses parents engendrera un stress aigu si elle est prévue pour une durée de 3 à 4 mois. En revanche, si l’éloignement dure plus de 6 mois, le stress chronique fait son apparition, avec toutes les conséquences neuronales qu’on lui connaît. La solution serait donc de rouvrir le dossier et s’inquiéter de la situation à intervalles réguliers.

Filiatio : Pensez-vous qu’une décision du magistrat faite « dans l’urgence » puisse avoir des conséquences négatives ?

JEV : Une décision de justice rapide est rarement excellente, mais elle est indispensable pour ne pas tenir les familles dans l’expectative. Si l’on introduisait un système de réouverture des dossiers et de jalonnement des solutions tous les 3 mois environ, je suis convaincu qu’on arriverait, de 3 mois en 3 mois, à une bonne solution. Je tiens encore à insister sur l’importance capitale de la motivation de chaque décision adoptée par le magistrat : une mauvaise décision justifiée vaut mieux que pas de décision du tout. Cela permet d’éviter la stagnation.

La longueur actuelle des procédures en justice n’entraîne que des conséquences négatives pour toutes les parties impliquées. Par ailleurs, je rappelle que l’éloignement d’un enfant ne doit être envisagé que dans des cas très graves. Cela ne concerne que quelques procédures judiciaires. Dans l’immense majorité des litiges amenés devant les tribunaux, il s’agit au contraire d’éviter au maximum la perte de lien avec l’un des parents.

« L’hébergement égalitaire ou l’hébergement classique élargi (le 5 jours / 9 jours) contribuent à une bonne santé mentale des parents et des enfants. En dessous d’un 5/9, sauf accord des parents, le risque d’une dégradation de la santé psychologique de tous les membres de la famille est fort important. »

Jean-Emile Vanderheyden

Paru dans le magazine Filiatio n°6

Je commente (4) Commenter | Je partagePartager sur facebook | Je tweeteTweeter cet article

4 commentaires à “La nocivité du stress chronique dans les séparations conflictuelles”

  1. Leclercq | 16/11/2013 à 19 h 49 min

    Jean-Emile Vanderheyden connait son sujet. MERCI

  2. Jacqueline Phélip | 12/07/2014 à 10 h 38 min

    Monsieur,

    Il est étonnant que vous puissiez donner de façon aussi générale et péremptoire un calendrier résidentiel sans aborder l’âge de l’enfant, l’implication personnelle de chaque parent avant et après la séparation etc. Par ailleurs ce que démontrent différentes études ainsi que l’expérience clinique des pédiatres, pédopsychiatres et psychologues concernant des enfants en résidence alternée, c’est que c’est ce système qui pose le plus de problèmes aux enfants qui y sont soumis.
    http://www.lenfantdabord.org/wp-content/uploads/2014/07/Lettre-adressée-aux-professionnels-de-l2.pdf

  3. Martine Chiaradia | 14/08/2016 à 14 h 18 min

    Pour l éloignement d un parent cela me paraît nécessaire quand il y a signalement d inceste.Mais durant combien de temps?
    Et que faire quand la mere est victime de violences de son mari donc divorce pour ne plus subir?

  4. Michel O. WILLEKENS | 7/09/2016 à 12 h 34 min

     »L’enfant d’abord » n’est qu’un résumé de confusions, de dogmes dépassés, dont les auteurs sont (principalement)des  »pro-mères », donc, des anti-pères !
    Depuis plus de 40 ans, j’observe les mœurs et les mentalités (et ce, même depuis 1970 sur les dérives de nos sociétés contemporaines) ; et je rejoins les avis de J-E VdH et ceux des meilleurs spécialistes mondiaux; dont lesquels avis sont totalement différents (et plus exacts) de ceux de Madame Phélip et consorts sur la question de cette forme de  »parentectomie » qu’occasionne le SAP…
    (Recherches – Études – Communications 1994)- International Network

Laisser un commentaire

* Ces champs sont obligatoires
** Vous pouvez utiliser certaines balises html