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La science au chevet du conflit parental

Selon une idée classique, la résidence alternée ne constituerait pas une solution d’hébergement adaptée en cas de conflit entre les parents. C’est en tout cas ce qu’affirment un certain nombre d’auteurs, et l’idée est relayée dans des essais à destination des professionnels et des parents, des magazines grand public, et des conversations de comptoir. Et de là, elle percole dans de nombreux jugements. C’est ainsi que des centaines d’enfants se voient chaque année interdits de séjour « long » chez un de leurs parents, au prétexte que cette option les protégerait des disputes des adultes… Mais perdre le contact avec un parent est-il réellement moins délétère qu’assister à des conflits ? Et est-il prouvé qu’une résidence égalitaire ne peut avoir d’effets positifs si les parents ne s’entendent pas ? Enfin, quelles sont les pratiques à encourager pour réduire la violence familiale et le conflit intense ?

Résidence alternée en cas de conflit

Interpellée par le problème des parents «secondarisés» à cause d’une séparation conflictuelle, Chantal Clos-Grangeat a voulu savoir si la résidence alternée et le conflit parental étaient réellement incompatibles. Elle a donc collecté les travaux les plus cités sur le sujet (33 références), pour les examiner dans une démarche de méta-analyse. Son bilan est à la fois révélateur et mitigé : à ce jour, on ne peut aucunement statuer avec certitude sur une telle incompatibilité, vu la diversité des enquêtes, dont le vocabulaire, les méthodes, les outils et les objets peuvent varier fortement.

Chantal Clot-Grangeat, vice-présidente du CIRA, est docteure en psychologie, psychologue et psychothérapeute. En collaboration avec Michel Grangeat, elle administre un blog consacré à l’actualité de la résidence alternée : summit4u.org/residence-alternee/

Mme Clot-Crangeat relève trois éléments qui font particulièrement obstacle à l’élaboration de conclusions générales convergentes :

– Il y a peu de publications scientifiques sur cette question, et les articles en français sont particulièrement rares. Sur les 33 références examinées, seules trois sont le fait d’auteurs français.

– La notion de «conflit» n’est généralement pas définie clairement dans les travaux. Dans un cas, le terme «conflit» se rapporte à de simples désaccords récurrents, dans d’autres, il recouvre des situations impliquant cris, insultes, dégradations délibérée d’objets et coups entre ex-conjoints, et certains chercheurs assimilent également conflit relationnel et conflit juridique. De la même manière, les différentes dimensions des conflits (fréquence, intensité, modalités d’expression, modalités de résolution, contenu) sont rarement distinguées, et les chercheurs n’emploient pas les mêmes outils de mesure.

– de même, la notion de «résidence alternée» est mobilisée sans précision quant à la durée de présence de l’enfant dans chaque foyer. On traite ainsi de manière indifférenciée les résidence alternées choisies et subies, et les rythmes égalitaires, un peu inégalitaires et très inégalitaires – alors que par ailleurs, des données s’accumulent qui indiquent que ces variables impactent différemment le lien entre ex-conjoints et entre parent et enfant.

Ces précautions posées, que peut-on dire aujourd’hui des liens entre résidence alternée et conflit parental ? Trois questions ont guidé la méta-analyse de Clot-Grangeat :

Quel est l’effet du conflit sur les enfants ?

Les recherches les plus anciennes postulent un effet négatif direct du conflit sur le bienêtre de l’enfant, sa sécurité émotionnelle, sa capacité de régulation émotionnelle et son degré de satisfaction vitale. D’autres recherches, plus récentes, montrent que l’effet d’un conflit peut être médiatisé – autrement dit, qu’il dépend d’autres variables. Par exemple : le conflit altère les compétences parentales, la qualité de l’action parentale, ou encore l’engagement paternel, et cette altération impacte négativement la relation parent-enfant, d’où une perte de bien-être chez l’enfant. Il semble aussi que l’effet du conflit dépende de l’âge de l’enfant, de sa maturité émotionnelle et cognitive, et de la perception qu’il a des rapports entre ses parents. «Il est donc difficile de simplifier le lien entre conflit et dimensions du bien-être de l’enfant. Ce lien ne semble pas direct et les effets des éléments médiateurs restent à préciser» conclut Clot-Grangeat sur ce point.

Quel est l’effet du mode de résidence sur le conflit ?

Une résidence très inégalitaire ou exclusive semble augmenter la judiciarisation des relations parentales, et le risque qu’un parent nourrisse le conflit pour écarter l’autre. En revanche, la résidence alternée ferait diminuer le conflit, entre autres parce qu’elle réduit ou élimine les rencontres tendues entre les parents, en augmentant l’intervalle entre les rencontres ou en permettant d’autres modalités de passage des enfants d’un domicile à l’autre qu’une rencontre en vis-à-vis.

Quel est l’effet du conflit sur le mode de résidence ?

Sur ce point, les informations sont très parcellaires, et parfois contradictoires. Il semble que les bas conflits existent autant en résidence alternée qu’en résidence pleine. Quant aux situations de haut conflit, les résultats sont très mitigés. Pour certains auteurs, le contact avec le parent « secondaire » (généralement le père) augmenterait les problèmes comportementaux des enfants, et la résidence alternée augmenterait le risque d’une instrumentalisation des enfants au profit de l’entretien du conflit. Mais d’autres font valoir que l’équilibre émotionnel et comportemental et le niveau scolaire des enfants alternants seraient meilleurs que ceux des enfants hébergés exclusivement par un parent, indépendamment du degré de conflit. Il semble en tout cas que le séjour régulier chez un papa qui s’investit dans la vie de l’enfant compenserait en en partie les effets délétères éventuels du conflit parental. Autrement dit : vivre avec un seul parent de référence, l’autre ayant été secondarisé ou éliminé, serait moins bon pour l’enfant que vivre en alternance avec deux parents séparés qui se disputent ou s’ignorent mais s’impliquent chacun de leur côté affectivement et éducativement.

Et donc ?

Au vu des incertitudes démultipliées dues au flou conceptuel et aux variations méthodologiques des enquêtes, Clot-Grangeat affirme : « Il est abusif de lier conflit parental et impossibilité de résidence alternée. […] Le conflit ne peut pas être en lui-même le facteur déterminant du choix de la résidence ». Qu’on se le dise….

Source : entretien avec Mme Clot-Grangeat, sur base d’un article en cours de soumission

0023_FILIATIO_Mars_2016-027Parler le même language

Peut-être avez-vous remarqué que le nom complet de l’association CIRA/ICSP diffère selon la langue : la version française emploie les termes «résidence alternée» là où l’anglais parle de «parentage partagé» (shared parenting). Mais résidence alternée et parentalité partagée sont-elles réellement une seule et même chose ? La réponse est : oui et non.

Oui, car dans le cadre du CIRA/ ICSP, ces expressions renvoient effectivement au même idéal : celui d’une parentalité post-séparation qui implique un partage des responsabilités et des droits communs entre le père et la mère, et incluant la possibilité pour chacun de passer avec l’enfant un temps suffisant pour le maintien d’une véritable relation, (soit au moins 1/3 du temps, et idéalement la moitié, comprenant à la fois du temps scolaire et du temps de loisir).

Non, car dans les pratiques, on sait qu’il existe des parentalités dans lesquelles les responsabilités éducatives sont effectivement partagées malgré une répartition inégale du temps de présence de l’enfant chez chaque parent, tout comme il existe des résidences alternées qui n’empêchent en rien qu’un des parents soit seul en charge de toutes les tâches relatives à l’éducation d’un enfant – lessives, achats, alimentation équilibrée, suivi scolaire, suivi médical, activités sportives et culturelles… D’où l’importance de repréciser chaque fois que nécessaire de quoi on parle exactement quand on dit «coparentalité», «résidence alternée» ou «parentalité partagée»….


Et la famille autour…

Ursula Kodjoe, thérapeute systémique allemande, a développé une appréhension transgérérationnelle des conflits familiaux. Fréquemment appelée à intervenir dans des conflits post-séparation, elle s’intéresse aux modèles relationnels des familles d’origine des parents en conflit, et a observé plus d’une fois des phénomènes de répétition de schémas connus. Exemple : une mère a subitement rejeté son compagnon et refuse que leur fille séjourne chez lui. L’analyse montre que sa propre mère est une femme dominante bipolaire dont elle subi les changements d’humeur toute sa vie, et d’un père très effacé qui ne l’a pas protégée des excès maternels. Mme nous raconte qu’elle a invité à la table cette dame (soit la grand-mère maternelle, qui a accepté l’invitation… et rapidement pris toute la place), puis le mari de celle-ci (qui a décliné) puis la compagne du père (qui se substitue à ce dernier dans la lutte pour l’enfant). Le conflit parental à traiter est ainsi devenu un gros dossier familial très compliqué, potentiellement dévorant pour l’intervenante qui ne savait plus où donner de la tête.

C’est un problème connu pour des intervenants familiaux : à s’intéresser de près aux dynamiques familiales, le risque est grand de se voir pris dans le système observé, d’en devenir un élément, d’en épouser le fonctionnement… et les dérives. L’analyse de la famille serait-elle une sorte de mal nécessaire ? Traiter les dossiers familiaux complexes demande en tout cas beaucoup d’expérience, du doigté et une personnalité très bien ancrée. Être conscient du risque, rester fixé sur l’objectif (permettre un contact régulier de l’enfant avec ses deux parents) permet d’éviter un plongeon trop profond dans la systémique de la famille, de s’en «extirper» au bon moment avec une solution adaptée, efficace (à défaut d’être idéale, parfois). Cette décision pouvant résider dans une décision de justice ferme en faveur d’un hébergement partagé : dans le cas exposé par Mme Kodjoe, une astreinte financière élevée fut finalement imposée à la mère en cas de non présentation de l’enfant. Une technique apparemment employée de plus en plus souvent, et efficace dans ce genre de cas. Mais à manier avec prudence, et seulement quand la preuve est faite que les éventuelles allégations contre le parent écarté sont non-avenues.

Source : «Les situations à haut conflit vues comme structure familiale transgénérationnelle», communication orale d’Ursula Kodjoe, CIRA, Bonn, décembre 2015

La science au chevet… de la science

Une part importante du travail du CIRA se joue autour des travaux scientifiques récemment mené et publiés sur la parentalité après séparation. Il s’agit de les présenter (pour les chercheurs qui les produisent) ou de les découvrir (pour les autres), mais également de les examiner de près et de les comparer, pour en tirer les éléments clés à intégrer à la réflexion globale de l’association. Mais science n’est pas vérité, et il n’est pas rare de voir publiés la même année des articles scientifiques qui se contredisent ! Comment expliquer cela ? Et comment gérer ce problème, quand on cherche des réponses claires pour agir sur le terrain dans l’intérêt des familles que l’on accompagne ?

Piste 1 : Comparer les enquêtes avec rigueur. En sciences, on distingue deux types de travaux : les recherches de base menées sur des questions précises (processus systématique de collecte et d’analyse de données empiriques visant à résoudre un problème particulier) et les «méta-analyses» qui comparent plusieurs de ces enquêtes pour tenter d’en tirer des conclusions d’un degré de fiabilité plus élevé. Le Professeur Clot-Grangeat, psychologue clinicienne et vice-présidente du CIRA, a travaillé en ce sens pour éclaircir le problème du lien entre conflit parental et résidence alternée.

Piste 2 : Objectiver précisément les faits. Le Professeur Hans Peter Dürr, de l’Université de Tübingen, constate un situation paradoxale dans le domaine judiciaire : les décisions en matière de résidence des enfants s’appuyent généralement sur le «bien-être» de l’enfant, comme si le concept renvoyait à une réalité objectivée et mesurée… alors qu’il est indéterminé sur le plan juridique, et réputé non-mesurable, Dürr, qui ne partage pas cette conception, pilote actuellement le «Ki-Miss projekt» dont l’objectif à long terme consiste à élaborer des définitions pratiques des termes d’abus, de maltraitance, ou encore de négligence, afin de disposer d’outils de mesure objectifs de ces comportements dans le contexte des conflits parentaux. Une «Ki-Miss Liste» a ainsi été mise au point pour favoriser l’examen objectif des situations de séparation et de divorce : elle comprend 151 descriptions de comportement éducatif et parental, qui permettent de détecter les attitudes parentales hostiles-agressives, les stratégies du syndrome d’aliénation parentale, l’abus et la maltraitance physique, sexuelle, psychologique et mentale. Cette liste est consultable en version allemande sur le site web du projet : http ://www.kimiss.uni-tuebingen.de.

Lire la suite du dossier de Céline Lambeau et David Besschops « CIRAI/ICSP La résidence alternée en pensées, en paroles, en actions et en recommandations ».

Dossier paru dans Filiatio #23 – mars/avril 2016, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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