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Lafosse, l’enfance

0023_FILIATIO_Mars_2016-012En 2012, Lafosse transformait «l’affaire Lhermitte» – ce drame qui vit une mère égorger ses cinq enfants méthodiquement puis échouer à se suicider elle-même – en film touchant et questionnant sur le destin d’une femme, dont la vie s’étiole peu à peu au coeur d’un foyer d’une bienveillance mortifère. Aujourd’hui, il revisite «l’affaire de l’Arche de Zoé», qui vit un groupe de français partir pour l’Afrique dans le but d’y recueillir des orphelins à ramener en France en toute illégalité, pour les confier à des familles en mal d’enfant dans l’espoir qu’elles puissent les adopter après avoir obtenu pour eux le statut de réfugié.

Les deux affaires nous ont confrontés à des adultes qui ont agi avec les meilleures intentions du monde, «dans l’intérêt de l’enfant» – croyaient-ils sincèrement. Elles ont fait du bruit, heurté, outré, horrifié, sont devenues des évènements médiatiques. Le talent de Lafosse est de les ramener au statut d’histoires. A l’écran, des choses sont dites, des gestes sont posés, des décisions sont prises. Mais Lafosse ne disserte pas, n’expose pas, n’explique pas, ne dénonce pas, ne justifie pas : il montre. Des adultes, seuls tous ensemble. Chacun suit sa ligne de vie, et se heurte sans cesse à la ligne de vie d’autrui. Tâche de retrouver son équilibre, et repart. Charge au spectateur de se construire une opinion, s’il lui en faut une.

Et les enfants ? On les voit peu. Ils traversent l’écran sans s’y imprimer. Ils sourient, ou pas, et ils passent. Etrange, pour des histoires dont ils sont le coeur et la raison d’être ? Non, c’est Lafosse qui a raison : en fait, les enfants furent les grands absents de ces affaires. S’ils y ont existé, c’est seulement en tant qu’êtres idéaux, théoriques – on pourrait dire en tant qu’avatars d’un fantasme appelé «enfance» dans le monde des grands. Il est dans l’intérêt d’un enfant théorique d’avoir une mère en bon état. Ou de grandir dans un pays riche et dans une famille aimante plutôt que dans un orphelinat de brousse. Mais l’enfant réel n’existe qu’au cas par cas, et son intérêt n’existe qu’en lien étroit avec le contexte qui est le sien. Son intérêt supérieur est d’abord d’être en vie. Et ensuite… qui peut prétendre le savoir sans l’avoir d’abord rencontré, écouté, regardé ?

Céline Lambeau

Article paru dans Filiatio #23 – mars/avril 2016, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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