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Le co-dodo, une pratique courante mais contestée en Allemagne

filiatio-15-043Au pays où les mères qui travaillent continuent d’être mal vues, partager son lit avec son bébé plusieurs années durant apparaît à beaucoup de parents comme indispensable au bon développement affectif de l’enfant. Cette pratique n’est pourtant pas sans risques et fait aujourd’hui débat.

Faire dormir son fils de treize mois dans une autre chambre que la sienne : impensable. Dans un berceau près de son lit : pas question. Pour pouvoir toujours garder un oeil sur le sommeil de Joris pendant la nuit, Daniela a installé un petit lit à barreaux ouvert sur un côté, spécialement conçu pour être greffé à son propre lit. Cette journaliste berlinoise de 37 ans et son compagnon font partie des nombreux parents allemands qui pratiquent le co-dodo, ou co-sleeping, c’est-à-dire qui font dormir leur bébé dans leur lit ou sur un matelas attenant. « En dormant contre moi, il se sent à l’abri pendant son sommeil », explique Daniela, qui a pris la décision de le garder près d’elle pendant la nuit pour lui épargner les angoisses nocturnes qu’elle-même a connues durant son enfance, ces grands animaux et ces monstres tapis sous son lit qui l’empêchaient de s’endormir le soir.

Une pratique qui remonterait à la nuit des temps

Aucun chiffre officiel n’existe sur le sujet mais la pratique du co-dodo est assez répandue dans la société allemande et particulièrement en vogue chez les couples bobo à la recherche de méthodes pédagogiques les plus « naturelles » possibles. À côté de l’accouchement à domicile et de l’allaitement pendant au mois six mois, le co-sleeping fait partie de la Sainte- Trinité de ces parents très soucieux du bienêtre de leur bébé.

Partager sa couche avec son enfant serait une pratique qui remonterait à la nuit des temps selon le pédiatre allemand Rüdiger Posth, auteur de nombreux livres sur la théorie de l’attachement et fervent défenseur du co-sleeping : « Le nourrisson et l’enfant en bas âge n’ont pas été conçus par la nature pour faire leurs nuits. Durant les phases de sommeil paradoxal, les enfants de cet âge se réveillent souvent pour s’assurer que leurs parents sont là et qu’ils sont en sécurité. Cela semble être un reliquat de la Préhistoire, où dormir seul était bien trop dangereux pour la survie de l’enfant. »

À l’échelle de l’histoire de l’humanité, l’invention de la chambre d’enfant est d’ailleurs très récente. Elle est le fruit d’un certain embourgeoisement de la société, comme le fait remarquer Rüdiger Posth : « Avant l’industrialisation et l’exode rural, la chambre d’enfant n’existait pas dans les maisons – du moins chez les gens « simples » et en particulier à la campagne. Les enfants dormaient automatiquement avec leurs parents. Les pièces étaient par contre plus grandes qu’aujourd’hui, ce qui fait que les enfants disposaient de leur propre « coin ». »

Chez les familles qui pratiquent le co-sleeping se pose la question de l’intimité du couple

Resserrer les liens affectifs

Dans les familles où les deux parents travaillent ou bien où l’un des conjoints est absent pendant la journée, le co-sleeping est aussi considéré comme un moyen de resserrer les liens affectifs entre parents et enfant. C’est pourquoi Rüdiger Posth préconise aux parents de dormir avec leur enfant dans l’idéal jusqu’à ses trois ans : « Durant la première année, il doit y avoir encore une possibilité de contact physique entre la mère et l’enfant. Durant la deuxième et la troisième année, cela s’étend à un contact visuel puis sonore. »

Au-delà de l’aspect rassurant du co-sleeping, Daniela met en avant son aspect pratique pour l’enfant comme pour la mère : « Quand il se réveille, je peux l’allaiter directement sur place. Il reçoit le sein directement, sans avoir à pleurer, et moi je n’ai jamais à me lever pendant la nuit. Ce n’est pas comme les mères qui doivent se lever cinq fois par nuit pour aller dans la chambre à côté ou près du berceau placé à côté du lit, puis s’asseoir pour nourrir le bébé, avant de le remettre au lit et de pouvoir regagner leur propre lit. »

La possibilité offerte ainsi à l’enfant de s’endormir en tétant lui permettrait de se réveiller moins souvent la nuit, et à ses parents de donc mieux pouvoir se reposer.

Une pratique à risques

Le dernier argument avancé par les défenseurs du co-dodo est la possibilité qu’il offrirait aux parents de surveiller en permanence le sommeil du bébé, et de prévenir ainsi le syndrome de mort subite du nourrisson (MSN). « Quand un nourrisson dort dans une chambre autre que celle où dorment les parents, cela augmente le risque de mort subite. L’endroit le plus sûr pour l’enfant est donc la chambre des parents », rappelle le pédiatre allemand Gerhard Jorch, spécialiste de ce syndrome dont les causes continuent de rester mystérieuses mais dont les principaux facteurs de risques ont été identifiés.

Or, le co-sleeping est pointé depuis plusieurs années comme un danger pour les nourrissons, au-delà du risque d’étouffement que peut représenter un parent qui changerait de position durant son sommeil. D’après une étude américaine publiée cet été dans le Journal of Pediatrics, 75% des décès de nourrissons de moins de trois mois survenus aux États-Unis entre 2004 et 2012 étaient liés au co-dodo, ce qui ferait de cette pratique le premier facteur de risque de la mort subite du nourrisson. Une étude internationale publiée en 2007 dans le British Medical Journal a par ailleurs montré que ce risque était multiplié par trois lorsque les bébés dormaient dans le lit de leurs parents.

Sur les brochures de prévention du syndrome de la mort subite du nourrisson distribuées dans les hôpitaux allemands, le co-sleeping fait donc partie des pratiques à éviter, à côté de la position allongée sur le ventre pour le bébé, la présence de couettes, d’oreillers et de peluches dans le berceau ou la consommation d’alcool, de tabac et de drogue pour les parents. « Au début j’avais mauvaise conscience de vouloir dormir avec mon bébé », se souvient Daniela. « J’avais peur, puis j’ai fait la connaissance d’une autre mère qui est médecin et qui m’a parlé du co-sleeping pour la première fois. » Lorsqu’elle laisse son bébé s’endormir contre elle après la tétée, Daniela respecte alors quelques règles de sécurité glanées sur les nombreux sites et forums internet consacrés au sujet : elle dort avec un oreiller de petite taille et ne se couvre que jusqu’aux hanches, de manière à maintenir une température fraîche dans le lit.

Pour un co-sleeping raisonné

C’est pour cette raison que Gerhard Jorch plaide pour une pratique raisonnée du co-sleeping, voyant un parfait compromis dans l’utilisation d’un lit annexe, placé contre le lit des parents, comme celui qu’utilise Daniela pour son fils : « Il faut placer le lit de l’enfant à côté de celui des parents, le prendre avec soi dans le lit pour l’allaiter, puis le recoucher directement après dans son lit. » Lui-même est père de neuf enfants, dont six ayant dormi dans le lit parental jusqu’à leurs deux ans, avant qu’il n’apprenne que le co-sleeping pouvait représenter un danger et fasse l’acquisition d’un lit d’enfant amovible. « Si les parents sont non-fumeurs, si leur enfant ne dort pas sur le ventre et s’il est âgé de plus de trois mois, le risque que représente le co-sleeping est alors minime », assure Gerhard Jorch. En rendant l’allaitement plus pratique, le co-sleeping contribuerait d’ailleurs à faire baisser le risque de mort subite du nourrisson puisque le lait maternel est un facteur de protection contre ce syndrome.

Intimité du couple

Au-delà du débat autour de la santé de l’enfant chez les familles qui pratiquent le co-sleeping se pose la question de l’intimité du couple. On imagine difficilement que la présence d’un enfant dans le lit conjugal pendant des mois voire des années ne porte pas atteinte à la vie sexuelle des parents. Une supposition que Daniela réfute d’une pirouette – « il y a d’autres lieux que la chambre à coucher » – mais sans cacher que son compagnon n’aurait rien contre l’idée que leur fils dorme dans une chambre à part et que sa décision de garder l’enfant près de leur lit « jusqu’à ce qu’il soit capable de dire qu’il veut dormir dans sa propre chambre » est « un peu une source de conflit » dans sa relation.

En dormant contre moi, il se sent à l’abri pendant son sommeil

Sur son blog Geborgen Wachsen (« grandir à l’abri »), la conseillère parentale et influente blogueuse allemande Susanne Mierau rejette elle aussi l’idée que le co-sleeping signerait la mort d’une vie sexuelle joyeuse et spontanée : « Le sexe n’est pas uniquement lié à l’endroit « lit », mais dépend de nombreux autres facteurs, parmi lesquels le lieu est vraiment le moins important. En général, la vie sexuelle change chez beaucoup de parents après la naissance du premier enfant : si les parents – en particulier la mère – sont fatigués à cause de nuits sans sommeil ou de journées pénibles, le désir est moins présent que lors des journées reposantes. » Au pays où le co-sleeping rencontre un tel succès, il n’est donc peut-être pas étonnant que la natalité soit aussi désespérément basse.

Annabelle Georgen

Article paru dans Filiatio #15 / septembre – octobre 2014, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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