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Le coup de la mère parfaite

Article paru dans Filiatio n°1 (octobre 2011)

– Revue Books : « Tout sur la mère », numéro spécial été 2011.
http://www.booksmag.fr/focus/notre-numero-dete-est-en-kiosque-/
– Le Conflit, la femme et la mère, E. Badinter, Flammarion 2010

 

La pétillante revue Books de l’été s’intitule, en clin d’œil: « Tout sur la mère ». Les bonnes, les mauvaises, et les autres. Au menu de ce numéro d’été : des mères coupables de tous les maux de leurs enfants. Des mères qui aiment leur mari plus que leur progéniture. Des mères qui refusent d’allaiter. Des mères-tigre, qui éduquent leurs enfants à la dure (des dure-mères). D’autres qui s’en contrefichent. Des mères qui choisissent une carrière plutôt qu’une famille. Des mères ‘bio’, qui lavent leurs couches et qui restent à la maison, contre lesquelles s’insurge Elisabeth Badinter dans un article inédit. A l’occasion de cette maternelle sortie en kiosques, revenons sur le dernier ouvrage polémique de la philosophe, femme d’affaires et mère de trois enfants.

 

Il y a trente ans, Elisabeth Badinter dérangeait. L’instinct maternel est-il naturel ? demandait-elle à ses contemporains. Est-il exclusivement féminin ? Pourquoi se manifeste-t-il chez certaines femmes et pas d’autres ? En utilisant l’histoire, la philosophie et la sociologie, son explosive réponse était : non, l’instinct maternel n’est pas « naturel ». C’est un comportement social, qui varie selon les époques et les mœurs. Les mères ne sont pas « normalement dévouées » – comme les articles sélectionnés dans le dernier Books le montrent avec beaucoup d’humour : l’amour, c’est un plus, pas une donnée de départ ni une nécessité. Il se tricote au fil du temps, et les façons d’exprimer cet amour sont aussi multiples que les figures humaines.

Une génération plus tard, les pères ont pris une place grandissante dans le soin et l’éducation des enfants ; on pourrait croire la question réglée. Pourtant la philosophe s’inquiète (et dérange encore). La société remet la maternité au cœur du destin des femmes, s’insurge Badinter . De nouveaux discours naturalistes pousseraient la femme à faire des enfants, à rester à la maison, au détriment des avancées égalitaires des trente dernières années.

 

Le naturalisme à la charge

Être une femme, être une mère : ce n’est pas la même chose ? Ce sont deux états qui peuvent être conflictuels, car la maternité est ambivalente. Depuis que les femmes maitrisent leur fécondité, on assiste à la fois à un déclin de la fertilité, à la hausse de l’âge moyen de la maternité, à l’augmentation des femmes sur le marché du travail et à la diversification des modes de vie féminins, avec de plus en plus de femmes célibataires et de couples sans enfants. Pourtant, dans des temps économiquement difficiles, la maternité constitue une valeur-refuge. Rassurante, en particulier pour les femmes précarisées. Les sciences redécouvrent l’instinct maternel : théories du lien (l’attachement au bébé dans les semaines qui suivent la naissance), appel au maternage, discours culpabilisants pour les mères qui décident de ne pas allaiter, et nouvelle vague féministe essentialiste. L’égalité sera un leurre, selon ce type mouvement féministe, tant qu’on n’aura pas reconnu la différence de nature (d’essence) entre les hommes et les femmes, une différence dont la maternité est le cœur.  C’est un danger, pointe du doigt Badinter, car le retour à la « bonne mère » participera à la stagnation, voire au recul de l’égalité hommes-femmes. L’image de la femme, première dispensatrice d’amour et de soin au nouveau-né et à l’enfant, est ancrée dans notre histoire, et cette histoire est en train de changer. Nous sommes aujourd’hui à la recherche de nouvelles figures de la maternité, insiste Madame Badinter. Et l’argument de la nature est, selon elle, le plus grand danger.

 

Contrepoints

Dans Books, la spécialiste des primates et anthropologue Sarah Hrdy juge la position d’Elisabeth Badinter « irresponsable » : considérer les scientifiques – et en particulier les biologistes – comme des ennemis, « c’est se priver d’important moyens de se comprendre soi-même et de comprendre le développement cognitif et émotionnel ainsi que les besoins du bébé humain ». Elle cite une phrase extraite du Conflit : « le bébé est le meilleur allié de la domination masculine ». Au-delà de la  provocation, Badinter veut montrer que la façon dont l’instinct et l’amour maternel ont été instrumentalisés au profit d’une vision sexiste de la société a permis la perpétuation de la domination masculine. Mais Sarah Hrdy déplore que Badinter n’ait pas pris soin de se renseigner sur les changements de paradigme de l’anthropologie de l’évolution : il n’y a pas de raison, explique-t-elle, que l’homme ne s’implique pas presque autant que la mère dans l’ « élevage » des enfants (c’est bien une primatologue qui s’exprime!). En effets, depuis une dizaine d’années, les biologistes ont montré que « le mâle humain… » (autrement dit : l’homme…) « …comme dans les autres espèces pratiquant l’élevage coopératif, lorsqu’il cohabite avec la mère et est en contact étroit avec le bébé, subit une transformation hormonale». Il y a la place, conclut Hrdy, pour un épanouissement de l’homme qui développe son potentiel d’empathie à l’égard des tout-petits.

C’est aussi la position que soutient l’essayiste et romancière Nancy Huston : « Si les pères étaient plus impliqués dans les soins des tout-petits, la misogynie pourrait peut-être commencer à s’atténuer », indique-t-elle dans une interview à La Vie. Qui sait ? En tous les cas, soutient-elle, « ce n’est pas en cherchant exclusivement à s’aligner sur les comportements masculins que les femmes résoudront le problème de l’inégalité ». En effet, si Badinter déplore les conséquences des conceptions visant à tenir le père à l’écart de la dyade mère-enfant, elle ne propose pas de piste concrète pour que les hommes deviennent plus actifs dans les premiers mois suivant la naissance d’un enfant – et dans les années qui suivent. Nancy Huston continue : « Certes, il est dangereux de nos jours pour une femme de s’éloigner du marché du travail. Mais la carrière d’un homme uniquement absorbé par sa propre promotion, est-ce vraiment ce qu’il y a de plus désirable dans la vie ? ». Une réflexion nécessaire, alors que le parlement européen n’arrive toujours pas à se décider en faveur de l’allongement obligatoire des congés parentaux.

 

A. Badinter, L’amour en plus, Histoire de l’amour maternel XVII-XXème siècle, Flammarion, 1980.
Yvonne Knibiehler, Histoire des mères et de la maternité en Occident, PUF, collection Que Sais-je, 2002.
Sarah Blaffer Hrdy, Les Instincts maternels, Payot, 2002 – à suivre le mois prochain, une présentation de cet ouvrage !
Née en 1946 aux Etats-Unis, Sarah Hrdy a fait sa thèse de doctorat de primatologie sur l’infanticide dans les colonies de singes langur, en Asie. Elle est l’auteur de nombreuses publications scientifiques qui ont contribué à renouveler sa discipline au niveau international. Elle s’est également intéressée à l’ « instinct maternel », chez les primates et chez les humains ; elle est enfin une fervente avocate de la disponibilité et l’accessibilité des crèches.

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