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Le fantasme de prostitution du point de vue de la sexologie

filiatio_10-047Au dernier festival de Cannes, le réalisateur François Ozon a suscité une polémique avec l’interview qu’il a donnée au magazine Hollywood Reporter au sujet de son dernier film Jeune et jolie, un long métrage abordant le thème de la prostitution d’une adolescente de 17 ans. Il explique que « beaucoup de femmes fantasment de se prostituer. Ce qui ne veut pas dire qu’elles le font, mais être payé pour une relation sexuelle est quelque chose de patent dans la sexualité féminine. » En tant que sexologue, je ne pouvais que m’interroger sur de telles affirmations.

Par Nathalie Mayor, sexologue

Avoir des relations tarifées n’apparaît pas dans le top 10 des fantasmes féminins

Petit sondage dans mon entourage : sur 10 femmes, dont l’âge varie entre 19 et 63 ans, 2 ont répondu avoir eu ce genre de fantasmes. Ce qui ne constitue pas en effet la majorité. J’ai parcouru le net et relu le livre référence du psychiatre et sexologue Philippe Brenot 1 : même constat. Les femmes citent plus fréquemment le fantasme de faire l’amour dans la nature ou dans un lieu insolite, de faire l’amour avec un inconnu : cela révèle un certain désir d’adultère, tout en atténuant l’infidélité (l’inconnu ne sera jamais revu, à la différence d’un amant) et aussi un désir de relations sexuelles sans culpabilité ni sentiment, avec l’excitation de la nouveauté. Le multipartenariat revient également souvent avec, en premier de liste, le « triolisme » comprenant une femme et deux hommes. Dans cet imaginaire érotique, certaines femmes aiment avant tout se faire désirer au point de faire perdre tous leurs moyens aux hommes (certaines expliquant en ressentir une forme de pouvoir sur la gent masculine), elles aiment s’exhiber pour exciter les partenaires et être considérées comme « la » femme de tous leurs fantasmes. Mais la réalité ne ressemble généralement pas à leur imaginaire érotique et se rapproche plus souvent des images véhiculées par la pornographie, où le plaisir de l’homme compte plus que celui de la femme (la pénétration, la sodomie et la fellation y étant plus représentées que les caresses, succions des mamelons, masturbation du clitoris ou du vagin, cunnilingus) : elle devient alors simplement un objet de jouissance masculine. Faire l’amour avec une célébrité, à plusieurs, avec une femme, avec un homme en uniforme complètent le tableau des fantasmes féminins les plus répandus. Le fantasme du viol est également cité, mais pratiquement pas celui de la prostitution.

La prostitution et le viol, deux fantasmes soumis au seul désir de l’homme ?

Quand une femme fantasme un viol, à moins que ce ne soit pour revivre des situations d’agressions qu’elle a subies (j’en reparlerai), elle imagine le plus souvent un viol pas trop violent ni douloureux physiquement, avec un homme propre sur lui et qui prend ses précautions, généralement peu repoussant, qui ne la blessera pas et lui laissera la vie sauve. On est loin de la réalité des femmes victimes de viol qui ne choisissent ni le partenaire, ni le moment, ni l’endroit, ni le degré de souffrance et d’humiliation ! Une femme peut contrôler son imaginaire, pas un vrai viol. Dans ce genre de fantasme, la femme (qui a souvent des difficultés à assumer une sexualité désinhibée et désirante) passe du statut de sujet à celui d’objet, en remettant au partenaire la responsabilité de son propre désir et de son plaisir. En effet, la société, ayant institué le contrôle de la sexualité féminine, et relégué les femmes aux statuts d’épouses et de mères, ne leur a pas permis de se poser en sujets désirants. Les femmes ont encore beaucoup de mal à se défaire de l’image de Madone, pure et intouchable, inconciliable avec l’image d’amante sexy, sauvage, active sexuellement, sans se faire traiter de « salope ». Cette dichotomie sexiste entre Madone/mère d’un côté et « putain »/amante de l’autre est fortement véhiculée par la pornographie, qui transmet des stéréotypes sur une prétendue « sexualité féminine » à laquelle certaines femmes se sentent obligées de se conformer. On retrouve aussi cette dichotomie dans les attitudes sexistes. Il suffit de voir de quelle façon une femme habillée un peu « sexy » est traitée : « salope », « viande à viol », « bonnasse » et j’en passe ! Du côté des hommes, le fantasme de viol est le plus souvent associé à une économie de leur travail de séduction. Quant à celles qui cherchent à réaliser ce fantasme, croyez-moi, elles ne cherchent qu’à le reproduire avec une personne en qui elles ont confiance en sachant qu’elles seront respectées et qu’elles pourront dire un vrai NON entendu.

Le fantasme de prostitution est plus souvent transgressif et exhibitionniste

Les fantasmes sont des rêveries, des souhaits, des fantaisies, ils ne relèvent pas seulement du domaine sexuel et nous permettent de réaliser mentalement des choses que nous ne pourrions jamais réaliser, ou que nous ne voudrions pas réellement faire. Dans le fantasme, il y a souvent une dimension transgressive qui suscite une excitation. Cela explique aussi que certains fantasmes sont inavouables, et c’est mieux ainsi. Il ne nous appartient pas de juger l’imaginaire d’un autre, à la différence d’actes violents contraires à la dignité humaine et que nous devons dénoncer et condamner.

Le fantasme sexuel facilite l’excitation et la montée du désir, mais il est aussi en quelque sorte un pourvoyeur de plaisir mental et/ou sexuel. Ainsi certaines femmes ont ce besoin de briser le moule de l’image religieuse d’une femme dévouée, gentille, pure et intouchable, sans désir sexuel et sans plaisir. Devenir « putain » est synonyme pour elles d’une sexualité débridée et libérée, ce qui n’est d’ailleurs absolument pas la réalité des personnes réellement prostituées, dont l’immense majorité ont été violées, violentées, forcées à se prostituer et victimes de multiples violences physiques, sexuelles et psychologiques.

Certaines femmes, suite à des messages éducatifs aussi peu constructifs que « le sexe est sale et punissable », n’acceptent la jouissance qu’en souffrant). Pour d’autres, dans le fantasme, elles « jouent les prostituées », elles s’approprient les vêtements, les attitudes aguicheuses et le vocabulaire, deviennent une « femme fatale ». C’est un jeu de rôle entre adultes consentants et respectueux, avec une dimension et finalité à caractère sexuel. La fantaisie sexuelle permet d’éviter la routine, de créer et de jouer, de faire monter le désir et de laisser un souvenir de complicité. Rares sont celles qui souhaitent réaliser leur fantasme dans la vie quotidienne. Une de mes patientes m’a confié avoir ce fantasme parce qu’il lui donnait une impression de toute puissance sur l’homme (même si en réalité elle répondait à son désir à lui) car, pour elle, elle était si désirable et si inaccessible, que l’homme devait la payer pour espérer l’ « avoir ». Dans ce cas clinique, on peut constater le besoin d’être désirée, admirée, convoitée, valorisée, etc… et ce fantasme, même s’il fait de la femme un objet soumis aux désirs des hommes, devient une preuve du pouvoir sexuel de la femme. Cet imaginaire narcissique et exhibitionniste accentue l’estime de soi et provoque une excitation.

La prostitution : entre fantasme et réalité

Qu’en est-il de ces femmes pour qui la prostitution n’est pas un fantasme, mais leur quotidien ? D’un côté, il y a la prostitution dite « forcée », celle dont les femmes sont victimes de la « traite des femmes », victimes de réseaux, enlevées, violées, battues, séquestrées, obligées à un rendement financier de leurs « prestations », liées à des chantages de toutes sortes. D’un autre côté, on trouve la prostitution que l’on dit couramment « volontaire », ce qui est d’ailleurs une appellation assez hypocrite, sous-entendant que les femmes auraient vraiment le « choix ». Cette forme de prostitution touche des femmes défavorisées économiquement et est vue comme le seul moyen de subsistance pour elles et pour leurs enfants : de quoi éloigner le mythe du « choix ». Une de mes patientes, universitaire, divorcée et mère de 3 enfants, m’a raconté avoir eu recours à la prostitution à un moment de sa vie pour réparer la voiture dont elle ne pouvait se passer (elle habitait la campagne). Son garagiste lui avait fait comprendre qu’il pouvait diminuer sa facture si elle acceptait qu’il vienne chez elle pour en discuter, sous-entendu qu’elle paie en nature. Ma patiente s’est dit que cet homme était un salaud profitant de sa faiblesse économique. Si c’était pour vendre son corps, autant qu’elle le fasse réellement selon son « choix ». Elle s’est ensuite prostituée pendant plusieurs mois pour devenir indépendante financièrement, ce qui lui a causé une terrible souffrance.

La prostitution par désir plutôt que par nécessité : vraiment ?

Personnellement, j’ai des difficultés à voir le recours à la prostitution comme le résultat d’un désir. Dans une situation économique meilleure, protégées et soignées des violences, aimées et admirées, continueraient-elles à se prostituer ? Les femmes qui ont « choisi » cette voie ( « choix » avec des pincettes) afin d’y trouver un moyen de survie économique ont tendance à se « déconnecter » de la réalité violente de la prostitution en se disant qu’elles sont « libres » dans ce qu’elles appellent un « métier ». Et vous, ce « métier », aimeriez-vous que votre fille l’exerce ? Moi, non.

Des femmes qui affirment être devenues prostituées « volontairement », il y en a ! Mais souvent, derrière cette démarche consentie, se trouve une souffrance liée à un ou des abus sexuels vécus précédemment. Vendre son corps est alors une solution de secours qui reproduit la déconnexion et la dissociation (mécanismes de protection de l’individu face à l’angoisse de mort imminente ressentie lors de l’acte violent) apparues lors du traumatisme. Ces femmes recherchent cet effet dissociatif en augmentant leur niveau de stress par des conduites à risque (pratiques sexuelles violentes, abus d’alcool et/ ou de drogues, automutilations, crier et être agressive, conduite excessive au volant, etc). Ces attitudes permettent à la victime de se détacher et d’atteindre un état d’indifférence affective, d’être ailleurs dans un autre monde, d’anesthésier émotionnellement l’esprit et d’anéantir le corps.

Certes, toutes les prostituées se disant « volontaires » n’ont pas été victimes d’abus sexuels, mais dans ces cas, on peut généralement y trouver un trouble psychiatrique (genre personnalité bordeline) dû à un manque affectif durant l’enfance. Les femmes cherchent alors par une sexualité abusive et démesurée à panser une plaie béante, celle du vide, du manque d’amour, de confiance en soi et d’estime de soi. Elles voient le sexe comme le seul lieu où elles existent, où on leur prête de l’attention, où elles sont regardées, désirées et admirées dans le regard des hommes : elles s’y sentent vivre. L’intensité du besoin d’amour et de reconnaissance est ici est plus forte que le désir. Malheureusement, en se prostituant, l’estime de soi sera minée. Elles éprouveront un dégoût des hommes mais aussi un dégoût d’elles-mêmes. Le manque d’amour ne sera finalement pas comblé, les laissant seules à nouveau avec leur mal de vivre.

La pute épanouie dans la filmographie

La prostitution suscite une certaine fascination dans la littérature et le cinéma, qui la banalisent en la considérant comme une forme de liberté sexuelle et en occultant souvent les rapports de domination, la violence physique et psychologique qui la composent. Contraintes ou non, la plupart des prostituées sont victimes : de la violence, de la situation économique, ou d’une carence psychologique. Elles sont dans une situation de précarité et de vulnérabilité qu’on ne peut négliger, et certaines, fortement déséquilibrées psychiquement, éprouvent un mal de vivre intense et lancinant. Admettre une prostitution « volontaire » est admettre l’exploitation sexuelle de femmes fragilisées, ce qui en soi constitue déjà une forme de violence. Je trouve que le postulat de Jeune et Jolie est dangereux : d’une certaine manière, il banalise la prostitution, surtout auprès d’un public jeune. À ceux qui soutiennent que la prostitution est un « mal nécessaire » pour éviter les viols et les agressions sexuelles, je dirais qu’une immense majorité des prostituées dans ce monde sont déjà victimes de violences parfois très extrêmes de la part de leurs clients et exploitants. Elles ont largement plus de risques de mourir de violences que de mourir d’infections sexuellement transmissibles. Donner des centaines de milliers de femmes en pâture n’est pas une solution.

En tant que sexologue, je ne peux me permettre de juger des fantasmes des gens, de dire ce qui est bien et mal, moral ou amoral dans l’imaginaire. Mais je me dois de protéger la santé physique et psychique en mettant en garde sur le recours à de telles pratiques, même si elles sont le fruit d’un fantasme «érotique».

Nathalie Mayor, sexologue

Article paru dans Filiatio #10 – mai / juin 2013, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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