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Le monde de Rascal

Article paru dans Filiatio n°2 (novembre 2011)

Je dis : le monde DE Rascal et pas SELON Rascal. S’il y a bien quelqu’un qui ne donne pas de leçons, c’est lui. J’ai rencontré le plus incontrôlable des auteurs belges. Au fond, c’est ça, la littérature…. Morceaux choisis d’une conversation d’atelier, sur un air d’Alain Bashung.


Rascal est l’un des auteurs-illustrateurs belges les plus généreux : une centaine d’ouvrages publiés et des brassées de projets. Mais ça lui fait bizarre de se dire « illustrateur ». Ou « écrivain ». Il prend des émotions, il les met en mots et en dessins, voilà ce qu’il fait. Il me montre une planche extraite d’un album sur la naissance qui sortira l’an prochain. Une vieille femme se penche sur un berceau. «Quand je regarde la vieille que j’ai dessinée, je sens que j’ai pu y mettre des choses que j’aurais pu y mettre avec les mots. Quand on s’efface, que le regard devient vitreux, qu’on va vers la transparence… ».

Cela fait longtemps que j’aime son travail, parce que ses livres sont en dehors de tout – pas de cliché, pas de morale. Rascal parle de la mort, de la séparation, du rôle du père, de la mère, des disputes, de l’amour, de la haine. Il parle de poésie, de racisme, de regard sur soi, et il parle aussi des animaux qui font caca comme ci, ou qui font caca comme ça. Il est délicat, mais rien ne le gêne.

Je voulais lui poser toute une série de questions précises sur les stéréotypes dans les ouvrages jeunesse (c’est le sujet du dossier, non?). En fait, Rascal ne lit pas beaucoup de littérature jeunesse. Juste les livres de ses copains et copines auteur-e-s. Alors, je me suis laissé flotter après avoir compris que parler à Rascal d’un seul sujet, c’est un peu comme prendre un unique carré de chocolat quand une tablette entière se découvre, croquante, sous l’aluminium.

Filiatio : dans un petit ouvrage que l’Ecole des Loisirs vient d’éditer, Geneviève Brisac dit : « la littérature est un fleuve, à sa source se trouvent les livres qu’a aimés un enfant. » J’ai lu des interviews de toi où tu utilises cette image superbe, quand tu dis que Les Trois Brigands, de Tomi Ungerer, ont été un levain pour toi.

 R. : J’ai eu accès très tard à l’œuvre de Tomi Ungerer. J’ai découvert America chez un bouquiniste, chaussée de Wavre, et quatre ans plus tard, une amie m’a offert Les Trois Brigands, son livre d’enfance.  C’est ce qui a été le déclencheur de mon métier. Le peu de choses qu’il y avait à la maison, c’étaient les livres de mes sœurs, Martine, etc. Je n’ai pas été élevé dans le genre d’images d’Ungerer. J’ai grandi dans un milieu populaire, qui m’a donné d’autres images dans la tête – je me rappelle les peintures reproduites offertes contre des points sur des produits de consommation… Pas comme mes fils, qui sont nés dans les livres. C’est une autre époque. Quand j’explique à mes fils que la télévision couleur a débarqué chez moi quand j’avais 12 ans, j’ai l’impression d’être l’homme de Lascaux. 

J’ai vraiment commencé à aimer la lecture à travers la poésie. A l’école, on nous avait fait apprendre par cœur La ballade des pendus, de François Villon. On avait 12 ans, nos parents avaient protesté… Mais, de toutes ces années de scolarité forcée, je ne me souviens quasiment que de ça. Je crois que pour moi, c’est une force de ne pas avoir eu trop de références. Quand j’ai commencé à écrire, je ne savais pas ce qu’on pouvait faire et ne pas faire. Je n’ai jamais babillé avec mes enfants quand ils étaient petits, donc je ne vois pas pourquoi je babillerais en écrivant. Il y a les mots justes. Il faut aller au plus près de ses émotions, parfois on ne peut pas le faire avec des mots de tous les jours, on doit prendre des mots plus compliqués – et si ces mots on ne les trouve pas dans les livres, je ne sais pas où on peut les trouver…

F. : Est-ce que tu écris et dessines avec un regard particulier pour les enfants ?

R. : Moi, je pense qu’on peut parler de tout. Je me positionne en considérant ce lecteur que je ne connais pas comme un être complet. Pas comme un être imparfait, qui deviendrait papillon, pour lequel je devrais m’adresser à la chenille. Non, pour moi, l’enfant est déjà papillon. En devenir, comme nous tous. Les enfants sont confrontés à la dureté du monde, à la mort des autres, ils n’en prennent pas connaissance à leur majorité. L’enfant sait que la vie est complexe : cette complexité doit se retrouver dans les livres. Même dans des histoires simples, un enfant sait que ça va plus loin qu’une poignée de mots et une quinzaine d’images, il voit qu’il y a des choses derrière.

 F. : Est-ce que tes propres enfants ont nourri ta création ?

R. : Même mes enfants peuvent trouver dans ma bibliothèque des livres publiés il y a 10 ans, qu’ils ne connaissent pas… Au début, je travaillais surtout en dehors de la maison. Mais c’est vrai qu’avec un enfant, c’est comme si on retournait sur les chemins sur lesquels on a déjà posé les pieds. On les avait oubliés. Mon fils Lucas, quand il était môme, voulait savoir comment j’avais rencontré sa mère. Il m’a demandé : « où j’étais avant que tu ne rencontres maman ? » Une question terrible… « Est-ce que j’aurais été moi si tu étais tombé sur quelqu’un d’autre que ma mère ? » Dans un de mes livres, l’enfant demande : « où étais-je avant ma naissance ? » Je n’ai pas la réponse, mais j’aime bien les questions… La filiation est souvent présente dans mes livres. Il était important pour moi d’être père, d’avoir des enfants. On ne choisit pas ses sujets, de toutes les façons… On tourne toujours autour des mêmes.

 F. : Est-ce que tu as une tendresse particulière pour certains de tes livres ? 

Je les aime tous. J’ai de la tendresse pour celui qui n’est pas encore sorti, mais quand il sera sorti, ce sera fini. Après, ce que j’aime, ce sont les collaborations, j’ai des souvenirs de tout ce qui s’y rattache. Certains, comme Louis Joos, ou Pascal Lemaître, si j’avais connu leur travail quand j’étais enfant, leurs images m’auraient marqué au fer rouge.

 F. : Quand tu travailles, fais-tu attention aux stéréotypes filles/garçons, aux représentations du rôle des parents ?

R. : Oui ! Il y a quelques années, j’ai fait un livre féministe, C’est ma maman… (épuisé, ndlr). C’est un petit cochon qui parle de sa maman : elle n’aime pas faire la vaisselle, elle n’aime pas faire la cuisine, mais le livre se clôt par le petit cochon qui dit « mais ma maman, elle est formidable ». Moi, j’ai été élevé par une mère féministe – pas militante, mais mon père prenait part aux tâches, comme ma mère. A cette époque-là, ce n’était pas commun. Pourtant encore aujourd’hui, quand on va dans une classe, si on demande qui fait la vaisselle, les enfants disent que c’est la mère, et pas la machine ! Je n’ai pas élevé ma fille comme ça. C’est important qu’elle fasse des études, qu’elle travaille, qu’elle ne soit pas sous le joug de son compagnon. Mais toutes les femmes savent ça aujourd’hui. C’est vrai que même Ungerer, dans les Mellops, avait fait une mère qui prépare le souper ou le dîner pendant que ses enfants s’occupent. Mais il expliquait : « je suis désolé, mais moi, mon père est mort quand j’étais tout petit et c’était comme ça avec ma mère »… Non, mais il faut être vigilant. De la même manière, quand je dessine une bande de mômes, il y a d’office au moins un enfant avec un prénom pas européen, pas chrétien, ou un enfant de couleur. Le monde est comme ça, maintenant.  Juste Pierre, Paul, François et Jacques, ça n’existe plus.

A lire:

 

 

  • Les Trois Brigands et la série des Mellops, par Toni Ungerer, à l’Ecole des Loisirs.
  •  Les poètes ont toujours raison, à l’Edune.
  •  Les histoires de l’Oncle Tatoo, avec Peter Elliot, chez Pastel.
  •  Nos amies les bêtes, chez Pastel.
  •  Tout le monde fait caca ! Avec Pascal Lemaître, chez Pastel. 

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