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« Le papa de Tess, lui, il fait pas le dragon !»

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À nouveau collaborateur, nouvelle perspective sur un sujet très débattu par notre époque et auquel Filiatio cherche à apporter une grande diversité d’éclairages. Aujourd’hui, d’une plume enjouée et animée par des croyances contradictoires, Vincent Flamand nous livre quelques impressions décalées sur cette étrange réalité qu’on appelle la paternité.

Jeudi, 5h57. Des pleurs dans la chambre à côté. Péniblement, je m’extrais d’une étreinte bien trop fugace avec Morphée et titube dans le couloir. Ma fille de cinq ans pleure à chaudes larmes parce qu’elle a perdu ses doudous. Nous nous retrouvons donc dans le salon, un peu hébétés, comme en attente de je ne sais quoi. Et dire que pour une fois, le petit qui d’habitude hurle dès potron-minet pour avoir son biberon, dort à poings fermés. La vie a un humour étrange, parfois. Surtout pendant les vacances.

Ma fille s’installe à table et commence à dessiner. J’en profite pour écouter le silence, goûter à un de ces moments où la vie peut être don. Puis, tout à coup, je repense au thème de l’article demandé par Filiatio : Naissance d’un père. Et je prends conscience que je n’ai pas la moindre idée de ce que je vais bien pouvoir écrire. J’ai beau me concentrer : nada, le vide intersidéral. Je rumine, j’implore le ciel, en vain. La paternité, comme tant d’autres choses, m’échappe.

Alors, je décide de faire contre mauvais fortune bon coeur et je m’accroche à cette réalité qui me file entre les doigts. Géniteur, je suis, mais père ? Qu’est-ce que cela veut dire à l’heure de l’égalité des sexes, de la fin d’un modèle basé sur l’autorité du mâle ? Je n’en sais fichtre rien. Je pourrais m’en sortir en alignant des grandes idées : je sais que le père a pour mission de mettre des limites, qu’il doit témoigner d’un amour sous condition qui peut extraire le petit d’homme du fantasme de la fusion avec la mère. Je pourrais aussi évoquer l’étrange oscillation de notre société qui appelle à la fois au déclin et au retour des pères ; ou analyser le narcissisme qui anime bien des passages à l’acte, tentatives folles pour en finir avec une Bonté Totale qui étouffe la possibilité de la singularité. Pourtant, le coeur n’y est pas, j’ai l’impression de réciter ma leçon pour me débarrasser de l’angoissante question : et moi, en tant que père, je fais quoi, je suis qui ?

Ma fille vient à cet instant à mon secours. « Tu sais, papa, me dit-elle, le papa de Tess, lui, il ne fait pas le dragon ». Je souris, et les souvenirs reviennent : lors de son goûter d’anniversaire à la plaine de jeux, j’ai proposé aux enfants de mimer le dragon en colère (si possible sans les flammes). Tous, nous nous sommes donc retrouvés à pousser des cris gutturaux en grimaçant tant et plus, dans un désordre qui a comblé le sale gosse que je reste, malgré mes envies d’être crédible dans le rôle de l’adulte responsable. Ma femme, quant à elle, sans doute séduite par mes borborygmes enivrants, se chargeait d’immortaliser ce moment d’anthologie pédagogique à grands coups d’ima-ges numériques. Franche rigolade, carton pour le dragon. Or, quinze jours plus tard, Tess, la meilleure copine, décidait de souffler elle aussi ses cinq bougies dans le même endroit (ce qui a eu le don de contrarier ma progéniture, au motif que « Tess elle fait rien que copier »). Des verres de grenadine au décor princesse, tout était à l’identique à une exception près : son père, visiblement peu versé en Héroïc Fantasy, a préféré ne pas se lancer dans l’imitation du mastodonte cracheur de feu. « Le papa de Tess, lui, il fait pas le dragon.. » Ah, le lâche ! J’ai pris cette remarque anodine pour un compliment et me suis senti incroyablement fier.

Aussi, même si, par son manque de sérieux, cette confidence m’en coûte, je dois l’avouer : devenir père, pour moi, ce n’est pas d’abord une affaire de limites, de repères ou d’interdits. C’est une histoire de dragons. C’est que, depuis tout petit, les personnages mythiques, loin de n’être que rêverie sympathique, manifestent à mes yeux l’étrangeté de cette bizarrerie qu’on appelle la vie, qui m’a toujours à la fois terrifié et fasciné (un peu comme si j’étais un acteur qui ignore son texte dans une pièce que chaque protagoniste semble connaître par coeur). Merveilleux et inquiétant, le dragon exprime que rien ne va jamais de soi, que l’habitude n’est que cécité, nécessaire certes, mais fausse au fond. Entrer en relation avec ces réalités fantasmagoriques, c’est d’abord cela : apprendre à exister avec le mystère des choses et des êtres, sans que l’effroi ne l’emporte. Parce que, en y mettant du sien, ça s’apprivoise un dragon. Et alors, waouh, il peut s’en passer des trucs !

Et puis, qui dit dragon dit combat, certes, mais surtout quête. Marche vers ce point ou l’avenir rejoint les commencements. Cheminement intérieur, au risque de devoir affronter les créatures de la nuit qui gisent dans l’obscur et ne détestent rien tant que la lumière. Au péril de se découvrir lac aux reflets multiples : une mère en fusion, une absence frère, un appel à l’âme soeur re-doutée autant qu’attendue. Et surtout, la présence évanescente d’un père Don Quichotte, chasseur et proie de bien des mons-tres imaginaires aux morsures pourtant bien réelles. Puisque l’origine ne donne pas d’explication, il faut bien s’expliquer avec l’origine. Quitte à découvrir qu’on a failli être dévoré, par des blessures d’enfance et d’ailleurs, par un dragon qu’il faut laisser retourner à son sommeil plutôt que de sans fin le combattre. Devenir père, c’est accepter d’être fils, ne plus lutter à mort contre ceux qui vous ont donné la vie.

C’est ce moment que ma fille choisit pour interrompre ma réflexion existentielle : « En tout cas, toi, t’étais tout rouge quand tu faisais le dragon ». Ben tiens. Évidemment. J’essayais de m’envoler. Ca fait des années que je tente de décoller, pour échapper à la terre qui avale, pour ne pas me contenter de ramper. Tu vois, ma puce, j’aime les dragons, parce que, liés à la terre, ils tentent néanmoins de prendre leur envol, massivement et opiniâtrement. Parce qu’ils ne se découragent pas d’être paradoxe, qu’ils savent qu’il est incroyablement difficile de quitter le confort du sol, des ragots, des évidences, des scénarii écrits pour nous sans nous. J’adore les voir s’arracher en un rugissement de tonnerre au marais des certitudes, briser les miroirs de leurs cavernes pour aller se mirer dans l’inconnu du ciel. J’espère ma fille pouvoir te transmettre cela : le désir d’une hauteur qui ne soit pas mépris mais capacité de retrouver ton humus sans t’y enterrer. Bon, je sais, dans le genre « animaux ailés », tu aurais sans doute préféré Pégase ou une superbe licorne, mais bon, on a les pouvoirs qu’on peut ; et puis moi, la grâce, ce n’est pas tellement mon truc. Demande à ta mère si tu veux des exemples précis. D’ailleurs, sais-tu que le mot dragon dérive d’un verbe grec signifiant « voir, regarder d’un regard perçant » ? (inutile de dire que là, elle n’écoute plus.) Un dragon, c’est donc une créature qui est capable d’apprendre la visée des lointains pour pouvoir veiller sur son trésor. Or, porter sur les choses un autre regard, voilà ce que j’ai commencé à apprendre au moment précis où j’ai vu ton petit visage fripé apparaître pour la première fois. Jusqu’à ce jour, quelque chose en moi était demeuré aveugle, comme une tendresse inaperçue. Ressentant la responsabilité d’une vie livrée à mes soins, j’ai retrouvé l’envie, enfouie en mon coeur depuis tou-jours, maladroite mais tenace, de participer à la victoire de la joie sur la tristesse, de la vie sur la destruction. Lorsque je t’ai prise dans mes bras, mon corps a su qu’il n’y avait pas d’autre sens que celui que nous inventons quotidiennement ensemble et que, peut-être, le vrai miracle était d’apprendre à percevoir en toute chose le désir d’une naissance. Le 20 février, je suis né père en même temps que toi tu naissais à la vie, sous le regard bienveillant de je ne sais quel dragon imaginaire apaisé d’avoir enfin trouvé son trésor.

« Papaaaa, j’ai faimmmmm ». Ah bon ? On ne peut pas encore rester un peu en compagnie des êtres légendaires ? Il va falloir s’habiller, s’énerver, se dépêcher, retourner aux exigences du quotidien d’une famille d’aujourd’hui, pour laquelle le temps s’offre moins qu’il n’est compté ? Ok, prends les corn flakes, j’arrive. Laisse-moi te dire une dernière chose, pourtant, ma grande, avant de clore provisoirement la parenthèse enchantée : devenir père, pour moi, c’est désirer que tu puisses grandir. Je ne supporte pas tous ces gens qui, te voyant pousser, s’exclament avec dépit : « Oh, elle est déjà grande c’est quand ils sont tout petits que c’est le mieux ». Je te l’avoue, ce fantasme d’une « bébétude » éternelle fait rugir le dragon en moi. Comme si l’état de bébé devait faire l’objet d’un culte, condamnant le reste de l’existence au regret et à la nostalgie. Moi, sincèrement, je me réjouis de ton enfance qui prend son envol, je souhaite que tu inventes de plus en plus ta vie, que tu puisses devenir, pas à pas, une femme. Oh, je me doute que je souffrirai de te voir partir, peut-être même pleurerai-je quelques larmes de dragon (c’est mieux que de crocodile). Mais j’espère que tu n’auras pas trop à porter le poids de mes douleurs ou de mes attentes déçues, que j’aurai la décence de garder mes émois pour moi. Je ne serai père que si tu peux devenir vraiment toi, autre que moi, Julie.

Bon, ce n’est pas tout ça, j’entends les cris de ton frère qui réclame son biberon. « J’arrive, mon poulet, je viens ». C’est l’aventure d’une autre paternité qui débute : Samuel, je lui apprends à pousser des cris horribles de monstre, en agitant les mains.

Vincent Flamand

Article paru dans Filiatio #19 – mai/juin 2015, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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