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Le professeur Bodin a bon dos

filiatio_11-006Le professeur Bodin est une femme. La professeure, écrira-t-on à partir de maintenant, l’effet de surprise passé. Biologiste américaine, elle a remporté de nombreux prix prestigieux dont le fameux « Nobrick ». Selon la description de son employeur, « la spécialité de cette brillante scientifique est de trouver de nouvelles façons intéressantes de combiner les choses. Elle peut passer toute la nuit dans son laboratoire à analyser la façon d’agencer des briques de tailles et de formes différentes ». Autre information signifiante : Madame Bodin mesure 4 centimètres et sa peau est d’un jaune plastique un peu écoeurant. Elle est, vous l’avez deviné, un personnage Lego. Ô joie ! La marque danoise de petits bonshommes jaunes aurait-elle enfin compris que les femmes pouvaient faire autre chose que pouponner, et par la même occasion, que les hommes pouvaient eux aussi faire autre chose que se taper dessus en criant des slogans médiévaux ?

Certes, Lego n’a pas attendu 2013 pour se féminiser. Il y eut, parait-il, une femme chirurgienne dans les années 1990 : un collector. Un internaute croit également se rappeler avoir vu une femme Lego astronaute – sans doute quelque part dans les étoiles. Un pas en avant, ou un pied dans l’hypocrisie ? Un peu des deux, sans doute. Lego a tout intérêt à développer son public féminin et semble avoir cédé moins à la volonté d’égalité que pourrait représenter Bodin qu’à celle du marketing sexué en créant l’an dernier une gamme de Lego « pour filles », dans les tons pastel, débordante de cupcakes et d’animaux un peu ridicules (« le caniche et son petit palais »). Même à l’entraînement de foot, le personnage Lego, en l’occurrence, Stéphanie, est affligée d’un chiot avec un noeud sur la tête. Étant donné que le jeu et la lecture contribuent au développement de l’enfant et à sa socialisation de manière déterminante, il n’est pas idiot de penser que les jouets, tout comme les livres, véhiculent des clichés et des stéréotypes qui, dans une certaine mesure, façonnent la vision du monde. Une étude de l’université Washington & Lee a démontré que les Barbie ont une influence sur les futures aspirations professionnelles des jeunes filles (1).

Certes, le destin n’est pas écrit d’avance : ce n’est pas parce que Lola collectionne les petits poneys roses qu’elle deviendra plus tard, mettons, dresseuse de grands poneys, ou coiffeuse (il faut voir la chevelure de ces bestioles). Mais l’identification de plus en plus précise et segmentée d’un monde de « filles » extrêmement stéréotypé – idem pour les garçons – est à l’image d’une évolution de société : plutôt que vers la mixité, on tend à la séparation, qui est de plus intéressante financièrement pour les entreprises dont l’objectif est avant tout de faire du profit et non pas de contribuer au développement harmonieux de tous les membres de la société. « Nous avons trouvé le bon filon pour attirer les fillettes de 5 à 10 ans et les amener à jouer avec nos briques et avec des thèmes qu’elles aiment bien », déclarait l’an dernier Charlotte Simonsen, porte-parole du groupe, à la sortie des Lego « filles ». Le développement de cette gamme, résultat d’enquêtes menées dans plusieurs pays d’Europe, est censé être l’expression de ce que les petites filles « veulent ». Bizarrement, et de la même manière que les garçons, elles veulent aussi presque toutes être de couleur de peau blanche. Comme c’est étrange !

Tiens, t’auras du Bodin

Dans la même série « collector », on trouve aussi la mystérieuse « fille bretzel » (sic) et une serveuse. Heureusement que Bodin est là pour montrer que les femmes occupent aussi des fonctions traditionnellement dévolues et assimilées aux hommes. « Grâce aux recherches sans relâche de la scientifique, les figurines qui ont perdu leurs jambes peuvent maintenant attacher de nouvelles pièces pour leur permettre de nager comme des poissons, de ramper comme des serpents et de piétiner comme des robots. Ses études d’une autre dimension lui ont permis de perfectionner une méthode pour échanger des parties du corps à volonté ! »

Sabine Panet

(1) http://www2.wlu.edu/x48373.xml et sur les Barbie, à lire également l’article « Pourquoi Barbie Ingénieure informatique coûte plus cher que Barbie Magicienne » sur http://www.slate.fr/lien/70403/les-prix-des-barbies : où l’on apprend que « les Barbies les plus chères sont en général celles qui occupent un poste avec des revenus élevés : docteur, ingénieur informatique (…). Dans mes yeux de néophyte, Barbie docteur et Barbie magicienne étaient les mêmes. La seule chose, c’est que vous payez un bonus de dix euros pour éviter que votre enfant aspire à une carrière dans la magie.»

Article paru dans Filiatio n°11 – septembre / octobre 2013, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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