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Le rapt n’a pas eu lieu

filiatio19-015Après avoir adopté un bébé avec Franck, Teresa a tout laissé derrière elle pour suivre ce dernier en Belgique. Malheureusement, son compagnon se révéla très vite incapable d’entendre qu’elle avait besoin de temps pour s’adapter à ce pays inconnu pour elle. Cette incapacité à l’empathie sera un élément-clef du désagrégement relationnel qui incitera Teresa, acculée et à bout de souffle, à vouloir s’enfuir avec leur enfant.

Adoption

« Originaire du Venezuela, j’ai rencontré en 2008 Franck, un belge résidant à Alicante (Espagne), ville où j’avais achevé mes études et m’étais établie. Après divers petits boulots, j’avais réussi à y ouvrir une crèche. Au bout de six ans de doux échanges – comme j’aimais les qualifier – Franck et moi avons pris la décision d’adopter un enfant. Et comme, au Venezuela, une de mes amies venait d’accoucher et se trouvait dans l’incapacité économique de subvenir aux besoins de son bébé de deux semaines, nous nous y sommes rendus et avons mené à bien toutes les démarches d’adoption. Puis nous sommes rentrés en Espagne où la situation économique périclitant nous poussa à partir en Belgique. Avant cela, il fallut liquider les traites de la crèche. Ce qui nous retarda d’un mois et me laissa pratiquement désargentée au soir d’entreprendre un voyage vers un pays que je ne connaissais pas et dont je ne parlais pas la langue.

Arrivée en Belgique

Ayant conservé ma voiture, nous avons entrepris le trajet d’Alicante à Liège par les routes. Quitter vingt degrés pour s’installer dans une ville triste et glacée, ça entame l’enthousiasme… Par bonheur nous avions Vicky, âgée d’un mois, comme un trésor palpitant qui réchauffe les coeurs et les mains. Mes habits n’étant pas de saison, j’ai grelotté dès mon arrivée. Franck, plutôt que de m’acheter quelques vêtements adaptés au climat, m’a refilé des frusques dépareillées de sa soeur et même un ou deux pantalons de son frère. Je n’ai pas trouvé cette bizarrerie très élégante de sa part mais puisqu’il m’assurait que c’était provisoire, je l’ai cru. De toute façon, je n’avais pas un centime à investir dans des vêtements.

Première sommation

Une semaine plus tard, Vicky tombait malade. À l’hôpital, nous avons appris qu’elle souffrait d’allergies et qu’il était urgent de remplacer son lait de croissance par un lait sans lactose. Moi, j’étais complètement affolée tandis que Franck, lui, était fâché parce que les soins hospitaliers nous avaient couté un os – Vicky n’étant pas encore sur sa mutuelle –, que son lait était le plus onéreux de la pharmacie et qu’il était le seul à assumer les frais de notre bébé. J’étais sidérée. Nous débarquions à peine, je n’avais pas un sou vaillant et ne parlais pas français et il ne cessait de me rabâcher les dépenses encourues. Cela me semblait déplacé mais, sur le coup, j’ai préféré me taire. Une dizaine de jours plus tard, quand ma voiture a rendu l’âme en succombant au froid – pour aussi irréaliste que cela paraisse – j’ai cru qu’il allait piquer une crise de nerfs en apprenant qu’il fallait débourser pour la dépanneuse qui l’emmènerait à la casse… Moi qui avais envisagé de revendre cette auto pour disposer de quelques liquidités, j’ai dû faire une croix sur ma dernière ressource financière. Quoi qu’il en fût, la préoccupation concernant Vicky prit le pas sur le reste et nous commençâmes à vivre en fonction de sa santé – surtout moi. Frank travaillant de nuit pour une agence de sécurité privée, il dormait le reste du temps et la voyait peu. Pour qu’il puisse se reposer (l’appartement étant minuscule), j’emmaillotais Vicky et l’emmenais en promenade. Comme je n’avais pas d’argent, j’étais obligée d’errer – lorsque je m’asseyais trop longtemps dans les endroits publics, il n’était pas rare que l’un ou l’autre vigile me questionne ou me prie de m’en aller.

L’oeuf ou la poule

Cela dura quelques mois. Je dormais peu car Vicky avait le sommeil agité. Lors de mes déambulations journalières, j’ai fini par rencontrer une Mexicaine avec qui j’ai sympathisé et qui m’invitait régulièrement chez elle pour que je m’y délasse quelques heures – au chaud ! – ou que je partage un repas avec elle et son mari. Ma relation avec Franck, pendant ce temps, se détériorait à vue d’oeil. Irritable par manque de sommeil et peut-être pingre par nature, il se plaignait d’être le seul à se préoccuper de notre pitance et se montrait réticent dès que je lui demandais des sous, ne fût-ce que pour manger. Il prétendait que je perdais mon temps plutôt que de chercher un emploi. Or, pour trouver un emploi, il était urgent que j’apprenne le français. J’avais les diplômes de pédagogue et de puéricultrice mais, pour les faire valider et homologuer, je devais m’exprimer correctement en français. Il m’était toutefois impossible d’étudier tant que j’avais Vicky avec moi toute la journée. Il aurait fallu qu’il s’en occupe ou que sa famille s’en charge, ce qu’il refusait catégoriquement, arguant du fait que, si nous avions voulu cette enfant, c’était à nous de l’assumer. Alors, en dépit du bon sens et avec Vicky en bandoulière ou dans sa poussette, j’ai commencé à offrir mes services dans tous les restaurants et bars de la ville. La réaction était toujours la même : niveau de français insuffisant. Ce n’était pas une surprise pour moi mais lui, ça le rendait furieux et il m’exhortait à redoubler mes efforts. Et bien que je lui répète que j’avais besoin de temps, il s’emportait, m’insultait et je finissais par quitter avec Vicky l’appartement devenu irrespirable pour arpenter les rues. L’équation était pourtant simplissime : pour avoir une place quelque part, je devais maîtriser la langue. Pour atteindre cette maîtrise, le temps des études était indispensable.

Tirée par devant, poussée par derrière

Pour parfaire notre enfer, le contrat temporaire de Franck expira. Cela généra une tension supplémentaire. Il se retrouvait au chômage et moi sans revenu. Bien que propriétaire de deux appartements en location à Alicante et en outre aidé financièrement par sa famille, il réagissait comme s’il était soudain touché par la misère. Un état d’esprit qui impactait notre quotidien et rendait la cohabitation plus insupportable encore. Les nerfs à vif en permanence, tantôt il m’ordonnait d’aller chercher du travail, tantôt il me traitait de paresseuse et de profiteuse, jugeait que j’étais que j’étais nulle, incapable, que personne n’accepterait jamais de me confier un poste quelque part.

Les nuits étaient infernales. Tributaire du sommeil entrecoupé de pleurs de Vicky qui, une fois éveillée, ne se calmait pas de sitôt, ce qui excédait Franck et le rendait encore plus irascible le lendemain, j’ai commencé à dormir en chien-de-fusil sur le sofa. Cela me permettait de réagir dès que Vicky émettait un son et de la prendre auprès de moi. Peu à peu, ces nuits sur le sofa m’épuisèrent. Le meuble était trop inconfortable pour que je me remette de la fatigue de journées consacrées à courir les rues soit à la recherche d’un emploi soit à fuir l’ambiance exécrable de l’appartement. À cause de cet épuisement, j’ai commencé à m’endormir en soirée avec Vicky dans les bras. Double conséquence : primo, elle n’accepta bientôt plus de s’endormir que sur moi ; deuxio, j’avais encore moins d’espace sur le sofa exigu et je dormais de plus en plus mal avec une partie du corps suspendue dans le vide.

La situation pouvait encore se dégrader Ma vie devint de plus en plus pénible. Par chance, j’avais décroché quatre heures hebdomadaires de travail de technicienne de surface. Ce n’était pas grand-chose mais ça me permettait de subsister. Comme, excepté pour les dépenses de Vicky, Franck refusait de me céder le moindre sou, j’en étais réduite à ne plus faire qu’un repas par jour sauf lorsque quelqu’un faisait montre de générosité à mon égard et m’achetait un sandwich ou une gaufre. Tant bien que mal, j’avais réussi à m’inscrire à des cours de français pour primo-arrivants. La fréquence n’étant que bihebdomadaire, Franck acceptait de veiller sur Vicky. Toutefois, je ne devais pas traîner pour rentrer et dès que je franchissais notre seuil, il me la déposait dans les bras sans que j’aie eu le loisir de me détendre quelques minutes. Le jeudi, après mes heures de travail, c’était pareil. Je passais ainsi d’une activité à l’autre sans aucune transition et vivait comme soudée à Vicky qui tolérait de moins en moins de se séparer de moi. Il y a quelques mois, grâce au soutien économique de ses parents, Franck a acheté une maison dans les faubourgs. Il s’est alors adouci quelque peu et s’est mis à faire des projets. À peindre une chambre en rose (sic) pour Vicky. Échaudée par la période relationnelle calamiteuse que nous venions de traverser, je ne croyais plus à aucun avenir commun. Et cette maison allait m’éloigner de mon unique source de revenus, de mon cours de français et de ma seule amie. En dépit de ces considérations, j’ai accepté de l’aider à déménager et à rénover sa nouvelle demeure qui, insistait-il, deviendrait mienne aussi quand je m’y serais engagée financièrement…

filiatio19-018Rapt ou abandon ?

Un dimanche que nous y faisions des petites réparations en compagnie de sa famille, Franck, hors de lui parce que j’avais découché la nuit précédente – j’étais tombée morte de sommeil avec Vicky sur les bras dans le sofa de chez mon amie – m’a sommée de déguerpir. Il ne voulait plus me voir et me donnait une heure pour emporter quelques effets et ficher le camp. Sa soeur qui était là m’a conduite d’abord à l’appartement où j’ai pu récupérer deux ou trois biberons, le lait et les médicaments de Vicky puis chez l’amie en question qui accepté de m’héber- ger. Dans mon désespoir, je ne voyais aucune issue. Mon amie m’assurait que je pouvais demeurer chez elle aussi longtemps qu’il le faudrait mais, le lendemain, Franck m’a téléphoné pour me dire qu’il ne supportait plus de me savoir à Liège et allait me payer le billet d’avion pour Alicante, j’ai saisi aussitôt l’occasion de partir. Judicieusement, mon amie m’a rappelé de lui demander une autorisation parentale pour quitter le territoire avec Vicky. Il me l’a refusée, prétextant que c’était inutile. Le mari de mon amie qui venait de passer plusieurs heures à appeler des centres d’accueil où je pourrais être secourue affirmait également que c’était nécessaire. Au CPAS où je me suis rendue par la suite afin de vérifier que pouvait m’être dispensé une petite aide économique, j’ai entendu le même son de cloche. Mais Franck s’entêtait à nier l’importance de ce papier. Et au téléphone, il s’échauffait sérieusement, refusant de dialoguer, tout à son idée fixe de me voir ficher le camp en Espagne. Quand, au sortir du CPAS, je suis allé chercher des affaires à son appartement, la conversation s’est vite envenimée et il m’a plaquée contre un mur puis frappée au visage. Mon amie qui m’attendait dans la rue eut alors la présence d’esprit de me mener au commissariat pour y enregistrer une plainte. Moi, j’étais tellement déboussolée que je n’avais plus qu’une chose en tête : partir illico pour l’Espagne avec Vicky. Un peu plus tard, c’est encore elle et son mari qui m’accompagnèrent aux urgences hospitalières pour faire constater mes coups par un médecin. Trop lasse et trop triste, moi j’aurais renoncé. Dans la soirée, à mon retour de l’hôpital, j’ai reçu un appel téléphonique de la maman de Franck qui m’implorait de lui confier Vicky. J’avais l’impression de devenir folle. Le lendemain, je devais produire la constatation de coups et blessures au commissariat et y être entendue une nouvelle fois. Mais les choses n’avaient plus de sens et si l’époux de mon amie ne m’en avait pas empêché, je serais allée livrer mon enfant à sa grand-mère comme celle-ci m’avait supplié de le faire. Finalement, toujours escortée par mon amie, j’ai fini par retourner au commis- sariat. Ce jour-là, Franck m’a téléphoné pour me dire que c’était de ma faute si nous en étions arrivés là. Abattue et sans plus aucun ressort, j’ai admis tout ce qu’il affirmait. Heureusement, le mari de mon amie m’a expliqué que, Vicky ayant la nationalité de son père, j’étais en mesure de faire valoir mes droits en Belgique. Il serait toujours temps pour moi de rentrer à Alicante quand ma situation serait légalisée. Pour ce faire, il a contacté un avocat pro deo qui m’a reçue avec beaucoup de patience et de bienveillance et qui a joint le père de Vicky par téléphone. La plainte déposée contre lui pouvait lui valoir une perte définitive d’emploi et Franck n’était plus en position de force. Il a donc accepté sans broncher toutes les conditions que l’avocat lui mettait, notamment concernant la part contributive de Vicky, ses allocations familiales, l’autorisation parentale de quitter le territoire et même l’achat de mon billet d’avion…

Retour à Alicante

Aujourd’hui, à Alicante, où il y a vingt degrés, j’habite chez une copine en attendant d’avoir les moyens de louer mon propre studio. Vicky est enrhumée mais je ne serais pas surprise que ce soit une conséquence des évènements que nous venons de traverser. C’est inouï de me retrouver ici en train de planifier pour la seconde fois de ma vie l’ouverture d’une crèche alors qu’il y a moins d’une semaine j’étais prête à toutes les folies : m’enfuir avec Vicky ou m’en débarrasser en la laissant à sa grand-mère. À présent, tout est légal et réglé et le papa de Vicky viendra la voir quand il voudra ou pourra. Et ça me paraît déjà invraisemblable de penser qu’il s’en est fallu d’un cheveu que je n’enlève ma propre fille… »

Propos recueillis par David Besschops

filiatio19-017Le décryptage de Sultana Khoumane

Bien sûr, il n’est pas à proprement parler ici question d’un rapt ou d’un abandon mais plutôt d’une femme qui, acculée par les circonstances et par instinct de survie, se voit contrainte d’envisager ces deux options. On peut néanmoins souligner deux choses. D’abord, d’un point de vue émotionnel, l’acte de s’enfuir avec sa fille n’aurait pas pour autant mérité le terme de rapt. Il n’y aurait eu rapt que d’un point de vue juridique puisque le père ne s’opposait pas ouvertement à son départ mais la privait des moyens de partir en toute légalité. Par ailleurs, cette femme qui n’a pas eu l’occasion de s’adapter en Belgique, méconnaissait ses droits. Notamment le fait que dans un tel cas de figure, une procédure d’urgence peut être introduite auprès des tribunaux afin d’obtenir la garde d’un enfant. Enfin, et cela devient mon laïus bimestriel, impartir durant les dernières années d’huma- nité des cours reprenant les droits et les obligations des partenaires parentaux me semble de plus en plus une mesure éducative capitale.

Chacun, à des moments particuliers de son histoire, éprouve le besoin de raconter son vécu de façon unilatérale. À Filiatio, tout en restant conscients de l’incomplétude d’une vision unique, nous rencontrons des femmes et des hommes à qui nous offrons un espace d’expression. Nous ne voulons pas ausculter la véracité de leurs propos ni les éventuelles contradictions qui s’en dégagent mais prendre en compte le témoignage de leur expérience de parents ayant subi le rapt ou la privation d’un ou plusieurs enfants. Ou d’adultes ayant été victimes de rapt ou de privation parentale en tant qu’enfant.

Article paru dans Filiatio #19 – mai/juin 2015, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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