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Les douze travaux de Jul’ et Rommy, épisode cinquième

0023_FILIATIO_Mars_2016-035De nos jours, un couple en crise s’entend très vite conseiller la séparation. Pourquoi s’entêter à vivre dans les tensions et les disputes alors que se séparer est devenu un acte socialement accepté ? Eliminer le conflit en dissolvant le couple qui produit ce conflit apparaît comme une solution raisonnable, garante d’un retour rapide au bien-être et à l’épanouissement personnel.

C’est, cependant, oublier un peu vite que le couple est bien souvent le réceptacle des bouleversements qui accompagnent la vie (épreuves du passé, environnement professionnel délétère, naissances, deuils, maladie, déménagements, …), et non leur cause. C’est oublier aussi que « défaire » un couple est un travail long et douloureux, parfois source de nouveaux conflits. Une sorte d’amputation affective, en quelque sorte, au cours de laquelle le corps, l’esprit, la famille (et le portefeuille…) trinquent plus souvent qu’à leur tour.

Heureusement, une jolie brochette de professionnels peut aujourd’hui encadrer et assister cette délicate opération de séparation. Pour le meilleur ou pour le pire ? C’est ce que nous vous proposons de découvrir à travers les aventures de Jul’ et Rommy, les deux héros de notre feuilleton…

Résumé de l’épisode précédent :

[Jul’ et Rommy se sont séparés, et malgré leur volonté initiale de gérer leur divorce pacifiquement, ils ont vite été confrontés à des désaccords pénibles quant aux modes d’hébergement à fixer pour leurs deux enfants communs, Arthur et Noémie, et pour Dina, la fille aînée de Jul’, dont Rommy s’est occupé comme un père depuis leur rencontre.

Travaillées avec des avocats, puis portées devant un Tribunal de la Famille surmené, leurs demandes respectives en matière d’hébergement y ont été présentées en quelques minutes, et ont abouti à un jugement, qui a fixé deux rythmes d’hébergement différents : Dina passe chez Rommy un week-end sur deux, du vendredi au lundi matin, à titre de «droit aux relations personnelles», tandis qu’Arthur et Noémie y séjournent trois jours et deux nuits toutes les semaines, du jeudi au samedi, selon un mode quasi égalitaire. La rencontre des deux rythmes est plutôt malheureuse, et engendre une complication démesurée de la vie quotidienne, et des tensions au moment des changements de maison. Rommy, quant à lui, est malheureux et anxieux de sentir s’étioler sa relation avec Dina, dans cette atmosphère de changement permanent où l’adolescente n’est plus qu’une visiteuse de passage..]

Au moment où Rommy refermait la portière de sa voiture et activait le verrrouillage central, Jul’ entra elle aussi dans le petit parking et vint se ranger à sa droite. Ils empruntèrent donc ensemble le petit sentier de copeaux qui menait vers à l’entrée principale du centre, de l’autre côté du bâtiment – un préfabriqué des années ‘80 remis au goût du jour par un coup de peinture et des panneaux lambrissés.

Le hall d’entrée avait des allures de veranda. En guise de salle d’attente, commune aux différents services du centre, quelques chaises de pailles tressées, flanquées de présentoirs couverts de brochures variées. Un vieil homme et une adolescente s’y tenaient déjà, silencieux. Jul’ et Rommy les saluèrent et s’installèrent à leur tour.

« Les petits sont chez ta soeur, alors ? » demanda Jul’ à voix basse, au bout d’un moment.

– Oui, comme prévu. Arthur était excité comme une puce. Deux jours complets avec les quatre cousins, tu penses…

– J’imagine qu’ils vont vivre dehors nuit et jour, avec le temps qu’on a ?

– C’est probable – ils avaient déjà sorti la tente, en tout cas… Arthur m’a à peine dit au-revoir, tellement il était pressé de la découvrir ».

Jul’ sourit brièvement. Non loin, l’adolescente remua un peu, se racla la gorge. Elle portait des oreillettes reliées à une tablette qu’elle ne lâchait pas des yeux. Rommy reprit la parole.

« Le stage de Dina se passe bien ? Tu as des nouvelles ?

– Très peu. Un sms de temps en temps, pour répondre aux miens. Mais sans détail. Juste «super journée» ou «crevée», des trucs comme ça ».

Un bruit de pas dans le couloir central les fit lever les yeux. Une jeune fille d’une vingtaine d’années venait vers eux. Un peu hésistante, elle sourit à Rommy et Jul’.

« Vous venez pour Mr Béranger ? ».

Les voyant acquiescer, elle annonça « il termine avec une autre famille, il ne devrait plus tarder. Vous pouvez déjà aller vous installer dans la salle Dolto. Je vais vous accompagner ». Tandis qu’ils se dirigeaient vers l’arrière du bâtiment, la jeune fille se présenta : étudiante en sciences sociales, elle était en stage d’observation dans le centre depuis quelques jours. L’autorisaientils à assister à la séance ? Ils se consultèrent du regard – c’était oui.

La salle Dolto était un petit local aux murs blancs, meublé d’une simple table ronde, blanche elle aussi, et de cinq chaises en bois.

Seuls quelques dessins d’enfants punaisés aux murs jetaient une touche de couleur : un gros coeur rouge et orange… une maison aux formes bizarres, énorme d’un coté et comme aplatie de l’autre… un groupe de personnages noirs et roses serrés les uns contre les autres…

Alors qu’ils s’asseyaient autour de la table – Jul’ face à Rommy, et la demoiselle sur le côté, exactement à mi-distance de chacun, nota Rommy – des éclats de voix s’échappèrent du local voisin.

« C’est l’autre famille dont vous parliez ? Ça semble agité ? commenta Rommy avec un sourire.

– Oui… répondit la jeune femme. Ce n’est pas rare en médiation familiale… C’est leur première séance ».

Visiblement mal à l’aise à l’idée de leur parler d’autres usagers du centre, elle orienta la conversation sur leur propre situation.

« Vous, vous êtes déjà venus, je pense ? C’est la deuxième fois, c’est ça ?

– La troisième, en fait » répondit Jul’. « Si on ne compte pas les rendez-vous individuels du début.

– Et vous venez pour parler de l’hébergement de vos enfants ?

– C’est ça. On est passés devant le juge en mars – on avait… du mal à se mettre d’accord pour les enfants… ».

Jul’ s’interrompit, incertaine : la séance avait-elle commencé ? L’étudiante posait-elle ces questions pour des raisons précises ou juste pour meubler l’attente ? Mais Rommy précisa :

« Pour un des enfants, en tout cas

– Oui, l’aînée. Pour les deux petits, c’est plus simple », compléta Jul’

La jeune fille la regardait avec gentillesse.

« Donc on est passés par le tribunal, reprend Jul. Mais la «solution» de la juge était assez foireuse… »

Rommy confirma, d’un regard éloquent

« Alors on a abouti ici ».

La stagiaire semblait attendre la suite. Jul et Rommy se regardèrent. Un accord tacite passa entre eux, pour en rester là. La jeune fille – très sympathique au demeurant – n’avait pas mandat pour traiter leur dossier, après tout, songea Rommy. Il rétablit l’équilibre en l’interrogeant à son tour.

« Vous étudiez pour devenir médiatrice ?

– Oh, non. Enfin, pas encore – je ne suis qu’en deuxième année. Je n’ai pas encore choisi de spécialisation.

– Et vous êtes en stage ici depuis longtemps ?

– C’est la troisième semaine. – À temps plein ? voulut savoir Jul’.

– Non non ! Je viens deux jours semaine. C’est juste de l’observation. J’aurai des stages actifs plus tard, à partir de la troisième ».

Un bruit métallique les fit tourner la tête – la porte s’ouvrait, et Béranger entra dans la pièce. C’était un homme d’une cinquantaine d’année, grand et mince, le crâne dégarni mais couronné de cheveux bruns. Il serra la main de Jul’, puis de Rommy, qui s’étaient levés pour le saluer, adressa un sourire à l’étudiante, et tous reprirent place. Le médiateur resta silencieux un moment, regardant Jul’ puis Rommy bien en face, le visage avenant.

« Comment allez-vous ? demanda-t-il finalement avec beaucoup de simplicité, de cette voix posée qui avait déjà frappé Rommy lors des séances précédentes.

– Ça va, répondit Rommy

– Pas mal » dit Jul’ au même moment.

Il y eut un flottement amusé. Jul’ se décida la première à pousuivre.

« On a testé le petit changement qu’on avait imaginé l’autre fois.

– Recaler les trois enfants dans le même rythme, au moins la semaine où Dina vient chez Monsieur ? vérifia le médiateur.

Il n’avait pas la moindre note sous les yeux, et n’avait pas eu besoin de réfléchir, constata Rommy. Il se sentit étrangement touché par cette preuve que le médiateur n’avait pas tout oublié de leur situation, malgré les six semaines qui les séparait de la séance précédente.

« Et cela donne quoi ? continua le médiateur.

– C’est mieux, annonça Jul’ en souriant.

– Donc vous, Madame, vous ressentez une amélioration », reformula Béranger. « Et vous, monsieur ?

– C’est une solution… moins mauvaise, disons, dit Rommy.

– Est-ce que vous diriez que vous en êtes satisfait ?

– Ah non, ce n’est pas le mot. Car ce n’est quand même pas ce rythme là que je veux. Je crois que ce n’est un secret pour personne. Mais en attendant mieux, je peux faire avec… »

Le médiateur laissa résonner ses derniers mots quelques secondes, avant de reprendre.

« Et qu’en disent vos enfants ? »

Jul’ fut à nouveau la première à s’exprimer.

« Moi, je trouve que les petits sont… moins tendus ? »

Elle chercha le regard de Rommy, comme pour lui demander confirmation de ce qu’elle avait observé. Il confirma.

« Leur retour chez moi est plus facile, en tout cas », expliqua Jul’. « Ils sont moins fatigués le dimanche matin que le samedi soir, évidemment. Ca rend la transition plus souple.

– Et qu’en est-il de Dina ? » demanda Béranger.

Rommy eut l’impression étrange que la question s’adressait plus à lui qu’à Jul’ – qui, d’ailleurs, indiqua d’un geste qu’elle lui laissait la parole.

« C’est assez difficile de savoir ce qu’elle ressent », commença Rommy. « Elle refuse de parler de tout ça. Elle devient fuyante, distraite dès qu’on aborde le sujet. J’ai un peu laissé tomber. Je ne veux pas la forcer. Avant, elle me racontait tout… ».

« Vous observez la même chose, Madame ? » questionna le médiateur, toujours de cette voix posée dénuée de toute forme de sous-entendu.

« Eh bien… En fait, à moi, elle dit que ça va. Elle est un peu plus secrète qu’avant, mais c’est une ado maintenant. J’étais pareille. On a parlé du divorce quelques fois : elle me dit qu’elle comprend qu’on se soit séparés. Qu’elle veut continuer à voir Rommy mais que… qu’un WE sur deux chez lui, c’est bon… ».

Rommy accusa le coup, douloureusement surpris. Il voulut réagir, puis se ravisa. Mais le médiateur avait déjà perçu son intention.

« Vous souhaitez nous dire quelque chose à ce propos, Rommy ? »

0023_FILIATIO_Mars_2016-036Rommy hésita, pesa le pour et le contre, puis se décida.

« Je suis très étonné d’entendre ça. Parce que… Je ne voulais pas en parler mais avec ce que j’apprends là… »

Il se tourna vers Jul’

« C’est bizarre, cette histoire », fit-il d’un ton sec. « Dina t’a dit que ça lui convenait, un week-end sur deux ? Apparemment, elle dit le contraire à d’autres gens. »

Jul eut l’air très surpris, et le médiateur prit un air interrogateur.

« Elle s’est confiée à… quelqu’un… qui me l’a fait savoir », déclara Rommy, cherchant un peu ses mots pour ne pas en dire trop. « Quelqu’un de l’école, que je connais assez bien. Dina a craqué devant elle, un jour, en disant… que la maison lui manquait horriblement et qu’elle ne me voyait presque plus ».

Le médiateur les regarda tour à tour, le regard songeur.

« Donc à vous, madame, elle dit que ça va. Mais à une de vos connaissances, monsieur, elle dit le contraire… Vous avez une idée de ce qui pourrait expliquer cette différence ? ».

Jul’ et Rommy ne s’attendaient pas du tout à une telle question. Ils restèrent coi, chacun cherchant des explications. Une grande minute passa, dans le silence le plus total.

« Elle essaye de se faire bien voir de Rommy par personne interposée ? » hasarda finalement Jul’.

« Bien trouvé », ironisa Rommy. « Sauf que Dina ne sait pas que je connais cette personne !

– Alors «cette personne», comme tu dis, l’a peut-être influencée ! » rétorqua Jul’ d’un ton vif.

Rommy senti la colère l’envahir. D’un ton qu’il savait agressif, il lança « Tu peux vraiment pas l’admettre, hein ? Que je manque à Dina. C’est quoi ton problème ? C’est inconcevable, que celui qui s’est occupé d’elle lui MANQUE – au moins un peu ? J’ai été comme son père depuis des années, Jul’ – des ANNÉES ! »

Pris par l’émotion, Il se tut, se leva, et alla à la fenêtre, contempla le petit carré de pelouse qui jouxtait le bâtiment. Derrière lui, Jul’ commenta à mi-voix : « Comme son père, oui. Tu aurais pu l’être tout à fait, si tu avais voulu… ». Rommy se retourna brusquement. Déjà, Jul’ ajoutait : « Mais tu voulais tes enfants à toi. »

Rommy la dévisagea, complètement ahuri.

« C’est dingue… Tu parles de quoi là ? ».

Jul’ balaya d’un geste.

« Laisse tomber ».

Comme il l’avait fait avec Rommy, Béranger, qui avait suivi l’échange avec attention mais sans prononcer un mot, intervint pour inciter Jul’ à s’expliquer. Elle essaya de résister : avec douceur, le médiateur lui fit remarquer que Rommy semblait nager dans l’incompréhension la plus totale

« À d’autres », se défendit Jul en haussant les épaules. « Il sait très bien de quoi je parle.

– Monsieur ? » interrogea le médiateur, « vous savez de quoi parle Madame ?

– Mais non ! » fit Rommy, agacé.

Jul’ leva les yeux au ciel pour montrer qu’elle n’en croyait rien, mais expliqua patiemment au médiateur et à l’étudiante :

« Quand on s’est rencontrés, j’avais déjà Dina. Rommy m’a aidé avec elle, ils s’entendaient bien. Il me disait qu’on était le cadeau de sa vie, que sa vie était parfaite avec nous. Puis il a commencé à parler d’avoir d’autres enfants.

« Mais tu étais pour ! »interrompit Rommy

« Parce que je voyais bien que c’était important pour toi ! » dit Jul avec colère.

« Tu es en train de me dire que tu as eu Arthur et Noémie juste pour me faire plaisir ? », s’offusqua Rommy, sidéré.

« Tu veux vraiment savoir ? » fit Jul’ d’un air mauvais. « Je savais que tu me quitterais si on n’en faisait pas un ou deux ensemble ! Et Dina aurait été tout à fait détruite ! J’aurais du faire quoi ? ? ? »

Rommy, le souffle coupé, et comme hébété, la regarda longtemps.

« Faire quoi ? Qu’est-ce que j’en sais, moi… M’en parler, déjà ? Comment j’aurais pu deviner que tu pensais un truc pareil ! Tu ne crois pas que tu aurais du m’en parler ? Regarde où on en est, maintenant… ».

Un long silence suivit. Rommy semblait méditer ce qu’il venait d’entendre. Il quitta la fenêtre, revint s’asseoir, et entreprit de faire le point, en dessinant une ligne du temps imaginaire sur le plateau en stratifié de la table.

« Donc, si je résume : à l’époque, tu as eu peur que je te quitte et que Dina en souffre. Alors, on a eu les deux petits. Et aujourd’hui, tu me quittes, mais cette fois, tu t’en fiches complètement si Dina en souffre. Tu te rends compte que c’est complètement incohérent ?

– Mais non, C’est toi qui ne comprends rien… » soupira Jul’, agacée.

– Alors explique mieux ! exigea Rommy – il criait presque.

– Ca tourne toujours comme ça, les familles recomposées. Je suis quand même bien placée pour le savoir !

– Ah bon ? demanda vivement le médiateur, visiblement intéressé par ce nouvel élément.

0023_FILIATIO_Mars_2016-037– J’ai perdu mon père quand j’avais six ans », expliqua Jul’. « Ma mère a eu plusieurs gars après – jamais très longtemps. En général ils étaient gentils avec moi, ils me donnaient des bonbons, me jouaient des tubes à la guitare. Ils me promettaient des trucs. Puis ils disparaissaient, et je ne les revoyais plus jamais… Comme si je n’avais jamais existé…

– Oh… » fit Béranger, avec compassion. « J’imagine très bien ce que vous avez du ressentir… Vous craignez que Monsieur fasse subir cela à Dina ?

– C’est toujours comme ça que ça finit…

– C’est ce que vous avez vécu, vous, oui. » Le ton du médiateur témoignanit d’un profond respect, sans la moindre pointe d’agacement ou de sarcasme. « Est-ce que vous pensez que Rommy est susceptible d’agir de la même façon avec Dina ? Qu’il risque de faire des promesses et de ne pas les tenir ? Ou de disparaitre du jour au lendemain sans donner de nouvelles ? Ça lui est déjà arrivé ? »

Dans la bouche de tout autre, ces questions auraient ressemblé à une mauvaise plaisanterie – mais la voix de Béranger leur donnait une portée inattendue, et Rommy lui-même se surprit à y réfléchir, sans faux-semblant. Jul’ avait-elle perçu chez lui une faille qu’il ne se connaissait pas ? Se pouvait-il qu’un jour, il se désintéresse de Dina sans préavis ?

Jul’ resta longtemps silencieuse, fixant le bord de la table. Puis elle secoua lentement la tête.

« Non. En fait, je ne crois pas vraiment que Rommy ferait ça. Pas à un enfant, en tout cas. Il n’est pas comme ça ». Elle resta songeuse. « C’est étrange…

– Etrange ? répéta le médiateur,

– Oui. Parce qu’en réalité, j’ai toujours su, que pour lui, c’était les enfants le plus important ».

Elle eut un petit sourire triste, et regarda Rommy. « Je le savais en t’épousant, que ce serait comme ça.

– Comme ça ? répéta Rommy

– Que les enfants compteraient toujours plus…

– Plus que quoi ? la maison ? le boulot ?

– Non… Plus que moi… »

Jul’ baissa la tête. Rommy, bouleversé, contempla sa chevelure sombre, qu’il connaissait si bien.

« C’est pas vrai ça, Jul’ », répondit-il d’une voix douce

« Tu sais bien que si ». Rommy se trouva subitement à court de mots, et l’esprit totalement vide. Il regarda le médiateur, puis ses mains, puis Jul, puis à nouveau le médiateur.

« Ce ne sont… que des enfants… fit-il, désemparé. Ils sont tout petits… C’est normal de leur donner la priorité, non ? Tant qu’ils sont petits… ».

Le médiateur resta impassible, mais Jul acquiesca aussitôt, presque malgré elle.

« Donc, constata le médiateur avec simplicité, vous trouvez normal tous deux de donner la priorité aux enfants. Même si cela vous coûte… en tout cas, à vous, Madame ».

Jul’ et Rommy confirmèrent, chacun pour soi – sans se regarder.

Cette fois, le silence dura plusieurs minutes. Nul ne fit le moindre geste. On entendit passer une voiture. Jul’ remarqua qu’on entendait rire un enfant à l’extérieur, non loin de la fenêtre.

« Eh bien… » conclut très posément le médiateur. « Je crois que des choses s’éclaircissent. Je vous propose de nous arrêter là pour aujourd’hui. Puisque l’aménagement de l’hébergement imaginé la fois passée semble convenir à tout le monde, êtes-vous d’accord de continuer sur ce mode là jusqu’à la rentrée ? Et nous nous revoyons début septembre sans faute pour faire le point ».

Alors que Jul’ marquait aussitôt son assentiment à ce calendrier. Rommy hésita. La séance ayant pris un tour très inattendu, il n’avait pas eu l’occasion de formuler une demande qui lui tenait à coeur, concernant une sortie qui supposait de garder Dina quelques jours de plus que d’habitude. Il le fit savoir. À sa grande surprise, Jul’ accepta son projet sans la moindre discussion. Il fut tenté de profiter de l’occasion pour signaler qu’il espérait toujours voir son «droit aux relations personnelles» évoluer bientôt vers un droit d’hébergement plus comparable à celui d’un père classique, mais un regard du médiateur qui ressemblait à une mise en garde lui fit ravaler son laïus. Cet homme semblait deviner instantanément ce qui se passait dans la tête des autres, songea Rommy, qui sé découvrit subitement très fatigué.

Béranger annonça que, comme à son habitude, il leur enverrait dès le lendemain un bref compte-rendu de la séance, précisant les décisions prises de commun accord, et la date de la rencontre suivante. Jul’ et Rommy prirent congé, quittèrent la salle Dolto, puis le centre de planning familial. Ils retournèrent vers le parking à pas lents, côte à côte, dans un silence qui, étrangement, n’avait rien de lourd.

À suivre
Céline Lambeau

Paru dans Filiatio #23 – mars/avril 2016, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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