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Les douze travaux de Jul’ et Rommy, épisode deuxième

filiatio20-def-058[ Résumé de l’épisode précédent : Jul’ et Rommy, mariés et responsables ensemble de trois enfants, souhaitent divorcer – ils sont déjà séparés, mais occupent encore la maison familiale à tour de rôle. Peu familiers des démarches à entreprendre, et désireux d’éviter une judiciarisation de leur séparation, ils consultent ensemble Maitre Claes, notaire de son état. Eclairés par celle-ci sur les deux procédures légales permettant la dissolution d’un mariage, ils choisissent de tenter de rédiger ensemble une convention de divorce par consentement mutuel – une procédure qui suppose de s’accorder sur tous les aspects de leur séparation. Mais dès ce premier rendez-vous, un malaise se révèle entre eux à propos de Dina, l’aînée des enfant – fille biologique de Jul’, mais non de Rommy, qui l’élève pourtant comme la sienne depuis de nombreuses années. Par ailleurs, Rommy manifeste une certaine ambivalence quant au principe même de ce divorce… ]

De nos jours, un couple en crise s’entend très vite conseiller la séparation. Pourquoi s’entêter à vivre dans les tensions et les disputes alors que se séparer est devenu un acte socialement accepté ? Eliminer le conflit en dissolvant le couple qui produit ce conflit apparaît comme une solution raisonnable, garante d’un retour rapide au bien-être et à l’épanouissement personnel.

C’est, cependant, oublier un peu vite que le couple est bien souvent le réceptacle des bouleversements qui accompagnent la vie (épreuves du passé, environnement professionnel délétère, naissances, deuils, maladie, déménagements, …), et non leur cause. C’est oublier aussi que « défaire » un couple est un travail long et douloureux, parfois source de nouveaux conflits. Une sorte d’amputation affective, en quelque sorte, au cours de laquelle le corps, l’esprit, la famille (et le portefeuille…) trinquent plus souvent qu’à leur tour.

Heureusement, une jolie brochette de professionnels peut aujourd’hui encadrer et assister cette délicate opération de séparation. Pour le meilleur ou pour le pire ? C’est ce que nous vous proposons de découvrir à travers les aventures de Jul’ et Rommy, les deux héros de notre feuilleton…

Cinq mois après le premier entretien chez maître Claes, Jul’ attendait son avocat. Maître Van Hees avait été retenu au tribunal par une affaire aussi urgente que complexe, lui avait expliqué une secrétaire dès son arrivée, et se trouvait à présent prisonnier des embouteillages. « Mercredi midi, sortie des écoles… » avait-elle ajouté d’un air entendu, avant de lui proposer du café – « à moins que vous ne préfériez annuler ce RDV et en fixer un autre tout de suite ? ». Jul’ avait décliné – son après-midi était libre de toute obligation, attendre n’était pas un problème. Si, toutefois, une borne WiFi était accessible…

Un branchement électrique, un code d’accès et un café plus tard, Jul’ ouvrait son ordinateur pour tenter de travailler. Mais une méchante petite tension dans la nuque nuisait à sa concentration. Difficile, par ailleurs, de s’intéresser à la commande très détaillée d’un nouveau client en jouant en même temps le rôle de client dans une salle d’attente déserte…

Cette réflexion l’amena à sortir de son sac à dos plusieurs documents imprimés le matin même en vue de l’entretien avec Maître Van Hees. L’avocat parlant tou- jours beaucoup, prendre la parole pouvait se révéler difficile, parti- culièrement quand les mots venaient avec hésitation – Jul’ en avait fait la désagréable expérience lors des deux premiers rendez-vous qui lui avaient donné le sentiment de perdre le contrôle sur son propre dossier. Un style plus assertif, pour ne pas dire agressif, serait peut-être un atout pour forcer Van Hees à se montrer plus à l’écoute aujourd’hui.

Jul’ relut d’abord le dernier courrier que son propre avocat avait reçu de Rommy – ou plutôt sa « conseillère juridique », un euphémisme à la fois mignon et pathétique – en réponse à une première proposition d’hébergement des enfants formulée quatre semaines plus tôt. Le ton en était extrêmement déplaisant, à la fois hautain, paternaliste et absurdement technique.

« Vous proposez à titre prévisionnel que les enfants ARTHUR et NOÉMIE demeurent auprès de leur papa les semaines paires du vendredi 15h30 au dimanche 18h ainsi que tous les mercredis après- midi, arguant du fait que ce mode d’hébergement « classique » a « fait ses preuves » et « favorisera une parentalité conjointe sereine et équilibrée ». Cette formule d’hébergement est évidemment inacceptable, eu égard au jeune âge desdits enfants. Faut-il vous rappeler la nécessité de contacts fréquents et réguliers entre des enfants et leur père pour l’élaboration de liens de confiance pérennes ? »

Un autre passage à propos de l’aînée des enfants avait provoqué chez Jul’ une flambée d’indignation, rapidement suivie de crises d’acidité sévères qui lui interdisaient encore de manger normalement plus de dix jours après la réception du courrier.

« La proposition par vous adressée en date du 27 juillet se révèle, d’autre part, gravement oublieuse des besoins spécifiques de la jeune DINA – que j’ai eu le plaisir de rencontrer et que j’ai personnellement trouvée très sensible et visiblement précoce. Dans le contexte déjà difficile de l’éclatement familial, les bouleversements inhérents à son passage à l’enseignement secondaire ajoutés à son entrée dans la délicate période de l’adolescence imposent une attention soutenue. L’équilibre des présences parentales auprès d’elle constitue à cet égard un impératif sur lequel nous ne pourrons transiger. Quant à l’éclatement de la fratrie qu’engendrerait immanquablement l’application du rythme proposé, il constitue un cas évident de non-respect de l’intérêt supérieur des trois enfants, au vu des liens d’affection étroits qui les unissent. Il convient de rappeler que l’âge de DINA permettrait d’ailleurs son audition par le juge en charge du dossier, le cas échéant… ».

filiatio20-def-061Les derniers paragraphes, truffés de formules particulièrement ampoulées, frisaient le ridicule : « Je vous remercie de bien vouloir y faire droit »… « Les fonds par vous évoqués seront imputés sur l’état dont question »… « Quant aux mesures financières, je demanderai qu’il soit réservé à statuer quant à ce ». Ces formules faisaient à Jul’ l’effet de vieux costumes de scènes flétris puant la naphtaline… Pourquoi un langage aussi délibérément hermétique ? Etait-ce un simple héritage, ou une stratégie d’avocat destinée à maintenir les clients dans une position d’incompréhension et d’impuissance ?

En soupirant, Jul’ replia les quatre feuillets, les rangea dans leur enveloppe, puis parcourut pour la énième fois ses notes manuscrites, rédigées au fil des jours en attendant la rencontre avec Van Hees. Relecture inutile, bien évidemment, chacun de ces mots lui était aussi familier que ses propres doigts… « Noémie : seulement 18 mois !!! » … « Dina-Rommy, principe de réalité : pas de lien biologique, pas d’interaction précoce (rien avant trois ans) » … « Apports maison : Rommy 9500, Jul’ 40 000. Quid si revente ? ».

À sa montre, les minutes s’égrenaient : un quart d’heure s’était écoulé depuis le café reçu de la secrétaire… La salle d’attente était parfaitement silencieuse, aucun bruit ne filtrait de la rue, même au passage des voitures. Jul’ referma son ordinateur, fit des allées et venues, d’un mur à l’autre, déplorant l’omniprésence dans les lieux collectifs des mêmes petits meubles à bon marché : petite table basse carrée, chaise à armature chromée, fauteuil relax en imitation pin… Rommy avait banni ce design suédois de leur propre intérieur trois ans plus tôt, au profit d‘objets rustiques, rénovés au besoin par une de leurs connaissances, une brocanteuse plutôt douée… Il fallait admettre que leur maison y avait gagné en personnalité.

Constatant, un bon moment plus tard, que son attente durait maintenant depuis plus de trente minutes, Jul’ résolut d’aller trouver la secrétaire pour s’enquérir de l’heure d’arrivée présumée de Maître Van Hees, et redemander du café dans la foulée. Mais au même moment, un long chuintement annonça l’ouverture de la grande porte d’entrée, dans le couloir jouxtant la salle d’attente. Un bruit de pas retentit, s’éloignant vers le fond du couloir où siégeait le bureau des secrétaires – l’allure était vive, et le son évoquait de fermes talons masculins. Puis la voix de Van Hees résonna et la porte de la salle d’attente s’ouvrit avec fracas.

« Me voici ! Navré pour cette attente interminable, j’ai dû traiter en urgence un dossier de rapt d’enfant, une sale affaire… Et la ville était sans dessus dessous quand j’ai pu me libérer ! Avez-vous trouvé de quoi vous désennuyer ? Vous a-t-on proposé un café ? »

Jul’ se leva pour serrer la main de l’avocat. « J’ai reçu tout le nécessaire, grand merci, votre…

– J’ai annulé mon client suivant, continuait déjà Maître Van Hees, mais nous ne disposons pourtant que de quarante-cinq minutes. Souhaitez-vous reporter notre entretien ? Si vous choisissez de le maintenir, nous ne vous facturerons que le temps effectivement passé ensemble, faut-il le dire.

– J’aimerais autant vous voir aujourd’hui, fit Jul’ en regardant l’avocat droit dans les yeux et en affermissant la voix. J’ai plusieurs questions à vous poser. – Très bien, très bien, dans ce cas rejoignons mon bureau, nous allons voir ça tout de suite, laissez-moi juste le temps de me rafraîchir un brin et je suis à vous. »

***

Un quart d’heure plus tard, Jul’ et Van Hees se faisaient face, dans le très beau bureau de l’avocat. Jul’ retrouvait sans aucun plaisir la chaise en cuir aussi chic qu’inconfortable réservée aux clients et sentait déjà poindre les premiers indices de la douleur dorsale qu’elle ne manquerait pas de lui imposer en cours d’entretien. D’emblée, Van Hees avait pris la direction des opérations, en balayant d’un geste la première question de Jul’ relative au partage de la maison, pour annoncer qu’ils traiteraient le sujet ultérieurement, au cours d’un entretien spécifiquement dévolu à la gestion des biens matériels. La priorité, insista-t-il, devait être donnée à la fixation d’un mode d’hébergement clair pour les enfants. Jul’ n’avait pas essayé de discuter : il lui semblait effectivement nécessaire d’en finir avec les arrangements « à la petite semaine » qui régnaient depuis six mois. La rentrée scolaire – cap important pour Dina et Arthur qui passaient respectivement en 1e secondaire et 1e primaire – s’était passée sans heurts, mais désormais, les deux enfants se plaignaient chacun à leur façon de ne pas savoir d’avance où ils seraient trois jours plus tard.

Van Hees relativisait à présent le déplaisant courrier de l’avocate de Rommy.

« Ce refus ne doit pas vous étonner. Comme je vous l’ai dit, la mode est à l’hébergement égalitaire, qu’on le veuille ou non… Je ne m’attendais pas à ce que la part adverse réponde favorablement. Que pensez-vous de leur contre-proposition, le partage par demi-semaine ? Pensez-vous pouvoir trouver accord sur un modèle comme celui-là ?

– Certainement pas ! Je ne comprends pas d’où vient cette idée. Comme je vous l’ai dit la dernière fois, nous étions d’accord avec Rommy sur le fait que Noémie est beaucoup trop jeune pour un 50/50…

– Dans ce cas, c’est très certainement une suggestion de son conseil juridique. Vous devez savoir que Maître Lenoir, ma consoeur, fait partie des afficionados de l’hébergement égalitaire, elle l’exigerait même pour un nouveau-né… Mais rien n’oblige à accepter cela. Je vous conseille cependant d’assouplir quelque peu la proposition, en allongeant la durée des séjours « chez papa ».

– Comment ? En proposant de grands week-ends, du vendredi au lundi matin ? J’ai des amis qui font ça…

– Par exemple, oui

– Vous me l’aviez pourtant déconseillé dans un premier temps…

L’avocat fronça très brièvement les sourcils

– Simple question de stratégie, il fallait déterminer comment la part adverse se positionne dans cette affaire…

– Hum…, » commenta simplement Jul, avant de reprendre : « donc, vendredi-lundi matin, en faisant le transfert via l’école, ça pourrait marcher ? »

Van Hees hocha la tête, tout en ouvrant un bloc de papier à en-tête du cabinet. « Et le petit garçon…, commença-t-il, … voyons… il a six ans, n’est-ce pas… ?

– Il les aura en octobre

filiatio20-def-063– C’est cela. Que pensez-vous d’ajouter pour lui la nuit du mercredi au jeudi, au moins les semaines impaires ? Cela offrirait une solution intermédiaire, qui ménage la chèvre et le chou sans nier la différence entre papa et maman… ». Le téléphone de Van Hees vibra soudain sur la table. L’avocat s’interrompit une fraction de seconde pour consulter l’écran puis reprit sur sa lancée, d’un ton docte : « … car nous sommes d’accord que père et mère n’apportent pas la même chose aux enfants. Par exemple, les femmes font souvent valoir que les pères ne s’occupent pas assez bien des enfants pour qu’on les leur confie la moitié du temps ». L’avocat eut soudain un gros rire, mal assorti à son allure racée. « Et entre nous, je ne leur donne pas tort ! Si vous parliez avec mon épouse, elle vous dirait qu’elle ne peut pas me laisser nos enfants plus de trois jours, et je ne la contredirais pas ! Les histoires de bain, de repas équilibré, d’horaires pour regarder la télé, moi, vous savez… Bon, il semblerait que la nouvelle génération voie les choses autrement et que pas mal d’hommes prennent ça au sérieux, c’est sans doute un progrès pour la société… Mais je me demande toujours : si les pères se mettent à materner les gosses, qui va encore les emmener camper à la montagne ? ». Il ponctua cette interrogation de ce même rire épais, dérangeant chez un homme aussi élégant.

Jul’ sourit poliment, songeant à l’une de ses amies, mère célibataire, partie à vélo un mois plus tôt avec son fils de 8 ans pour traverser l’Europe de Copenhague à Athènes… Mais contredire Van Hees n’était peut-être pas la chose à faire à ce stade… Quant à lui expliquer que le conflit qui l’opposait à Rommy n’avait rien à voir avec ce type de problème… ce serait plutôt fastidieux, et probablement inutile. Leur dialogue se poursuivit donc sur un mode essentiellement technique. D’affinage en affinage, ils établirent le détail d’une nouvelle proposition, que Jul’ transcrivit au verso du courrier de Maître Lenoir :

Arthur : chez maman dimanche 15h30 > jeudi 15h30 / chez papa jeudi 15h30 > dimanche 15h30.

Noémie : chez maman dimanche 15h30 > vendredi 15h30 / chez papa vendredi 15h30 > dimanche 15h30

Vacances : 50/50 (toussaint-carnaval : 1/2 semaine, Noël-Pâques : semaines, Été : quinzaines).

« Quant au cas de votre aînée, Diane… – Non, Dina – … Dina, oui. Cela semble un peu tendu entre vous, à son propos?

– Tendu, c’est peu dire… Comme je vous l’expliquais la dernière fois, Rommy refuse catégoriquement qu’on fasse une différence entre elle et les petits. Mais ce sont des situations très différentes. La réalité, c’est que Dina n’est pas sa fille, inutile de le nier. Maintenant qu’on est séparés, il est évident que cela va apparaître plus clairement. Donc, je pense qu’il vaut mieux que Dina soit essentiellement avec moi, ce sera… plus honnête. Elle ne doit pas se bercer d’illusions. Il faut qu’elle comprenne que son seul vrai parent, c’est moi. Sinon, elle risque de tomber de haut un jour.

– Je vous suis parfaitement. Vous craignez qu’un désintérêt pour l’enfant se manifeste quand votre séparation sera complète.

– C’est cela. Vous savez, les liens du sang finissent toujours par l’emporter. Je sais de quoi je parle…

– Bien sûr.

L’avocat se pencha sur les feuillets épars devant lui, prit quelques notes, puis poursuivit sans cesser d’écrire : « Pensez-vous que cette… différence de traitement entre les trois enfants soit déjà effective ?

– Euh… À ce stade, non, je ne dirais pas cela… Quoique… Il est vrai que parfois, Rommy me semble plus sévère avec Dina qu’avec les petits. Les derniers temps de notre vie commune, j’ai assisté à quelques scènes un peu… interpellantes.

– Interpellantes ?

– Je ne sais pas… D’un côté, des disputes assez vives, mais d’un autre côté des gestes de tendresse un peu exagérés…

– Je vois.

– Par exemple, en janvier dernier, je les trouve dans le canapé en train de se faire un énorme câlin… C’était… bizarre… parce que Dina devient trop grande pour ça. Mais le soir même, Rommy était sur le point de lever la main sur elle, juste pour une affaire de devoirs un peu bâclés…

– Hmm….

L’avocat releva la tête, s’enfonça dans son siège, la pointe de son stylo appuyée sur le menton, et regarda Jul’ quelques instants sans mot dire. Puis il reprit la parole, d’une voix retenue.

– « Avez-vous des craintes à ce sujet ? Souhaitez-vous que j’interpelle la part adverse sur ce point ?

– Non, non ! Nous n’en sommes pas là », répliqua Jul’, subitement un peu mal à l’aise. « Ce n’est pas arrivé souvent. Mais c’est aussi pour cela que je crois préférable que Dina soit principalement sous ma responsabilité… Comme je ne serai pas là pour veiller au grain en cas de besoin… »

Maître Van Hees sourit.

– « Je vous comprends. Vous souhaitez assurer la sécurité de votre fille, quoi de plus normal ? Cette vigilance est tout à votre honneur. On ne la trouve pas chez tous les parents. Si vous saviez ce que j’ai déjà vu… ». Il regarda sa montre « Mais c’est que le temps file ! Récapitulons : nous envoyons donc la nouvelle proposition pour les deux plus petits, mais nous maintenons un grand week-end sur deux pour l’aînée, en argumentant, selon nos échanges de ce jour. Nous sommes d’accord ?

– Oui, ça me paraît bien. Et pour la maison ?

– Passez voir mes secrétaires en sortant, et voyez avec elles pour fixer un rendez-vous prochainement. Nous devrons contacter les notaires pour l’expertise, ce qui peut prendre plusieurs semaines. Autant lancer les choses dès à présent ».

Jul’ profita de son passage au secrétariat pour signaler son changement d’adresse, ayant récemment emménagé dans un appartement proche de la nouvelle école de Dina, puis quitta le cabinet. Un petit vent cru s’était levé, qui attisa aussitot la tension régnant dans sa nuque – la migraine menaçait. Pour ne rien améliorer, Jul’ ne parvenait pas à se départir de l’impression déplaisante d’avoir oublié ou raté quelque chose d’important durant son dialogue avec l’avocat. Il lui fallait admettre que celui-ci avait gardé la main d’un bout à l’autre de l’entretien, malgrés ses efforts pour s’imposer… Mais peut-être n’était-ce pas anormal ? Après tout, Van Hees était un vrai professionnel. Autant lui faire confiance…

***

Une dizaine de jours plus tard, au sortir d’une succession exté- nuante de rendez-vous professionnels, Jul’ découvrit que Rommy avait appelé à six reprises sur son smartphone en quelques minutes dans la matinée, avant de lui laisser deux messages. Sûrement un problème avec un des enfants… Jul’ écouta le premier, le coeur battant sous le coup de l’inquiétude – mais le ton de Rommy n’était aucunement alarmiste. Il transpirait au contraire d’une rage à peine contenue, mêlée d’une sourde angoisse.

filiatio20-def-065« C’est quoi ce torchon que ton avocat m’envoie ? « Récemment, des comportements inadaptés envers Dina font craindre la dégradation à moyen terme d’une relation qui, vous ne l’ignorez pas, relève plus d’une adoption – purement symbolique – que d’une filiation pleine et entière … ». Des « comportements inadaptés », tu peux m’expliquer ? Vous devenez cinglés tous les deux ? C’est quoi ce cirque ? Depuis que ces foutus avocats sont dans le jeu, ça prend des allures de mauvais téléfilm, ce divorce ! Sans compter ce que ça me coûte, Déjà près de 1500 euros pour à peine trois mois de travail – et pareil pour toi j’imagine ! Qu‘est-ce qui te prend ? Je ne comprends rien. Jul’, please, écoute moi – c’est moi, Rommy, tu me connais, rien à voir avec ce que ce type décrit. Il faut qu’on parle ! Alors soit tu m’appelles TOUT DE SUITE, soit je débarque ce soir… »

L’autre message avait été laissé plusieurs heures plus tard. Cette fois, le ton de Rommy était très froid, et déterminé.

« J’ai réfléchi depuis ce matin. Je ne peux pas lâcher, pour Dina. C’est trop important. Donc si tu campes sur cette position, si tu m’empêches de rester dans sa vie malgré tout ce que je lui donne… alors, mon avocate sera obligée de demander audience au juge de la famille. Tu ne peux pas faire ça. Dina a besoin de deux parents, comme tous les enfants – encore plus que les autres enfants, en fait. Tu sais très bien qu’elle est déjà insécurisée de ce côté-là, même si j’ai compensé un max par rapport à l’autre imbécile qui l’a balancée hors de sa vie quand elle avait un an. Je t’ai promis il y a des années que je serais toujours là pour elle. Donc je ne la lâcherai pas, même si on doit s’étriper pour ça. Elle a besoin de moi. C’était toi qui le disais, avant… Je ne comprends pas comment tu as pu changer d’avis aussi brutalement là-dessus ». Un temps de silence suivait, puis Rommy concluait « Ne me force pas à durcir le ton, Jul’… Je te conseille vraiment de réfléchir à ce que tu fais ». La menace voilée que Jul’ perçut dans cette dernière phrase lui fit froid dans le dos.

(À suivre…)

Céline Lambeau

Paru dans Filiatio #20 – septembre/octobre 2015, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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