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Les douze travaux de Jul’ et Rommy, épisode sixième

0024_FILIATIO_Mai_2016-058De nos jours, un couple en crise s’entend très vite conseiller la séparation. Pourquoi s’entêter à vivre dans les tensions et les disputes alors que se séparer est devenu un acte socialement accepté ? Eliminer le conflit en dissolvant le couple qui produit ce conflit apparaît comme une solution raisonnable, garante d’un retour rapide au bien-être et à l’épanouissement personnel.

C’est, cependant, oublier un peu vite que le couple est bien souvent le réceptacle des bouleversements qui accompagnent la vie (épreuves du passé, environnement professionnel délétère, naissances, deuils, maladie, déménagements, …), et non leur cause. C’est oublier aussi que « défaire » un couple est un travail long et douloureux, parfois source de nouveaux conflits. Une sorte d’amputation affective, en quelque sorte, au cours de laquelle le corps, l’esprit, la famille (et le portefeuille…) trinquent plus souvent qu’à leur tour.

Heureusement, une jolie brochette de professionnels peut aujourd’hui encadrer et assister cette délicate opération de séparation. Pour le meilleur ou pour le pire ? C’est ce que nous vous proposons de découvrir à travers les aventures de Jul’ et Rommy, les deux héros de notre feuilleton…

[ Résumé de l’épisode précédent : Jul’ et Rommy ont décidé de se séparer après plusieurs années de vie commune, mais la mise en place d’un hébergement pour les trois enfants de leur foyer n’a pas été chose facile. Les enfants sont en effet d’âge très différents (13 ans, 7 ans et 3 ans), et l’aînée, Dina, est la fille biologique de Jul’, mais non de Rommy. Celui-ci, bien qu’il l’ait prise sous son aile et l’aime comme sa fille, ne peut faire valoir aucun lien légal avec elle. Soumis au tribunal de la Famille, le dossier a donné lieu à un jugement qui organise une garde alternée inégalitaire pour les deux petits, Arthur et Noémie (2/3 maman, 1/3 papa), et n’accorde à Rommy qu’un droit aux relations personnelles impliquant un hébergement d’un week-end sur deux pour Dina. Ce double rythme s’étant révélé, à l’usage, assez inconfortable, Jul’ et Rommy ont fait appel à un médiateur familial. Avec son aide, ils ont entamé un travail de restauration du dialogue, à l’occasion duquel des blessures que Jul’ avait toujours tenues secrètes ont été exprimées. Rommy a ainsi découvert avec ébahissement et tristesse que Jul’ s’est sentie obligée d’avoir des enfants avec lui pour éviter qu’il ne la quitte…

Depuis la chaise jaune citron, Dina vérifia l’heure. Il n’était que 18h15, à peine cinq minutes de plus qu’à son dernier regard sur l’horloge de la salle d’attente. Sa mère était donc avec la psy depuis un quart d’heure. Encore trois à endurer avant de pouvoir rentrer à la maison – enfin, « chez Rommy » comme disait sa mère. Dina aurait préféré rester dans la voiture, pour pouvoir au moins écouter de la musique, mais Jul’, furieuse, avait été intraitable : c’était soit le rendez-vous à trois comme prévu, soit la salle d’attente. Elle avait sans doute espéré que Dina changerait d’avis au dernier moment, ou n’oserait pas refuser de discuter avec la psy. Sa mère était devenue trop bizarre depuis qu’elle voyait cette femme : un jour elle pleurait, le lendemain elle riait toute seule, un soir elle s’enfermait dans le silence, un autre elle insistait pour que chacun « s’exprime librement et sans tabou ». Et Dina détestait la façon dont elle laissait pleurer sa petite soeur Noémie, arguant que ça lui faisait du bien – alors que tout le monde savait qu’il fallait la faire rigoler pour enrayer ses crises de colère.

Dina s’étira, et parcourut la pièce des yeux, dans l’espoir de trouver quelque chose à faire. Mais il n’y avait pas le moindre magazine, pas même un prospectus sur les cubes en verre servant de tables basses. Quelle idiote d’avoir laissé son sac d’école dans l’auto. Son cahier de créations était dedans, et il y avait des trucs qu’elle avait envie de terminer – la chanson qu’elle écrivait pour sa meilleure amie, la lettre où elle avouait tout à Noé…

Avec un soupir, elle se leva pour détailler l’une après l’autre les six photos encadrées qui ornaient les murs. Toutes représentaient des plages désertes : moitié sable, moitié ciel, avec une bande de mer bleue ou grise entre les deux. Assorties aux murs bleu ciel et aux gros coquillages enfermés dans les cubes en verre, songea Dina, levant à nouveau le nez vers l’horloge. Elle indiquait 18h20. L’adolescente gémit, et partit se rasseoir, cette fois sur la chaise vert pomme installée à côté de la porte du cabinet de la psy. Elle se demanda soudain ce que Rommy penserait de son refus de participer à l’entretien comme prévu. Il l’avait encouragée à y aller : d’après lui, Jul’ était un peu inquiète, elle voulait lui parler de certaines choses importantes, et c’était plus facile de le faire avec l’aide d’une spécialiste… Est-ce qu’il serait fâché ? Il n’avait plus élevé la voix contre elle depuis des mois, alors qu’il n’hésitait pas à lui crier dessus quand elle était petite. Même quand il avait vu ses points en morale, au dernier bulletin, il ne s’était pas énervé, se contentant de lui demander de redresser la barre pour la prochaine fois. Puis il l’avait regardée avec un sourire triste.

« Je ne sais pas trop ce que je dois faire. Tu ne me racontes pas grand chose de ta vie, de l’école. Est-ce que je dois m’inquiéter ? Tu as besoin… d’aide pour quelque chose ?

– Non, ça va, l’avait rassuré Dina en secouant la tête. C’est juste Tourneur, le prof de morale, il est nul, tout le monde le déteste dans ma classe…

– Ok, avait fait Rommy. Mais je voulais dire… je parlais en général… je me demande souvent comment tu te sens avec… Tu sais, la séparation, la garde partagée…

– Ca va, avait répondu Dina, très vite, sans le regarder, je me suis habituée, t’inquiète pas. En plus, je ne suis pas la seule. Dans ma classe, il n’y a que quatre élèves qui ont encore leurs parents ensemble.

– Ca ne veut pas dire que c’est facile pour toi. Tu me le dirais, si tu étais triste ? Tu oserais m’en parler ?

Dina avait hoché la tête, en raidissant les jambes et les pieds pour empêcher la grosse boule surgie dans sa gorge d’atteindre ses yeux.

– Tu n’hésite pas, hein, pupuce… Tu peux me parler. Je suis ton… je suis là pour toi. Comme avant. D’accord ? »

Nouveau hochement de tête – très bref. Dina aurait bien voulu lui sourire pour le rassurer, mais elle devait garder une immobilté parfaite pour empêcher ses yeux de s’embuer.

– Je t’aime, ma grande, avait encore ajouté Rommy. Ca ira bientôt mieux pour tout le monde, tu verras. On m’a dit qu’il fallait au moins deux ans pour retrouver ses marques. Pour nous, ça ne fait que dix-huit mois.

Découragée, Dina avait failli lui demander si ça ne pourrait pas aller plus vite. Elle en avait complètement marre d’habiter à deux endroits différents. L’appartement de sa mère était sombre et bien trop petit, sa chambre lui manquait, il était temps que ses parents arrêtent avec ces histoires de divorce, pour que tout le monde puisse recommencer à vivre comme avant. Sa mère lui avait dit il y a longtemps qu’il ne fallait pas espérer mais Dina avait bien vu qu’elle ne parlait que de ça au téléphone – la séparation, Rommy, les avocats, la maison, le médiateur, l’appartement que personne n’aimait, puis de nouveau Rommy, les conseils de la psy, Rommy, etc. En plus, ils n’étaient que séparés, pas divorcés. Les parents de Lucille avaient fini par se remettre ensemble, c’était bien la preuve que ça pouvait arriver…

Pour tromper son ennui, Dina entreprit de calculer mentalement le périmètre et la superficie de la salle d’attente. Elle la parcourut trois fois de long en large en comptant ses pas, veillant à poser ses talons tout contre ses orteils. Onze semelles de large, plus vingt et une semelles de long, multipliés par vingt-quatre centimètres, fois deux… Onze fois vingt-quatre centimètres, multiplié par vingt et une fois vingt-quatre centimètres… Plusieurs vérifications plus tard, lassée, elle s’approcha de la fenêtre et appuya le nez contre la vitre mouillée de pluie. On ne voyait que de hauts immeubles couverts de petits balcons détrempés où traînaient des sacs poubelles. Dina souffla pour produire des ronds de buée sur le verre : les balcons devinrent flous, avant de réapparaître lentement. Alors qu’elle comptait les appartements de l’immeuble situé face à elle, l’un d’entre eux s’illumina, donnant à voir un grand salon au style épuré. Deux hommes s’y tenaient debout. Ils déambulèrent quelques instants dans la pièce, puis vinrent se poster devant la baie vitrée. Dina les vit rire, trinquer, vider leur verre, parler, et rire à nouveau. Puis le plus mince posa sa main sur la joue de l’autre. Leurs corps se joignirent, puis leurs visages… Dina rougit violemment et s’écarta de la fenêtre d’un mouvement vif. Le coeur battant, elle s’assit sur la chaise la plus proche – orange clair – et ne bougea pas d’un pouce durant de longues minutes.

Demain, elle commençait la journée avec deux heures de math, dont une réservée aux projets de groupes. Si Leïla était encore malade, ça lui ferait toute une heure à passer seule avec Noé. Dina sentit son coeur manquer un battement à cette idée. Il fallait vraiment qu’elle trouve un moyen de lui faire comprendre. Mais lui, que pensait-il d’elle ? Depuis l’interro où elle avait eu le maximum et lui seulement 17, il la regardait tout le temps au cours, lui faisait des grimaces pour qu’elle rigole quand un autre élève se plantait. Mais certains jours, il ne faisait que chahuter avec ses copains, et ne lui disait même pas bonjour. Ces jours là, elle se sentait idiote, moche et nulle… Est-ce qu’il le prendrait mal si elle obtenait un meilleur résultat que lui aux Olympiades ? Normalement, les garçons étaient meilleurs que les filles en math, il risquait de se vexer si elle réussissait les éliminatoires et lui non…

Un bourdonnement intermittent la tira de sa rêverie. Vibration d’un téléphone portable sur une surface métallique, estima Dina, le cherchant des yeux. C’était celui de sa mère, oublié sur le radiateur. Le temps d’aller le chercher, le signal d’appel s’était interrompu, mais un nouveau bourdonnement indiqua une minute plus tard que le correspondant – le patron de Jul’ – avait laissé un message. L’écran affichait 18h33. Le smartphone dans la main, Dina marcha sur la pointe des pieds jusqu’à la porte du cabinet et colla son oreille sur son revêtement lisse. Aucun bruit perceptible – mais le crépitement de la pluie sur la vitre de la salle d’attente l’empêchait d’entendre réellement. Elle se laissa donc glisser au pied de la porte, et s’assit à même le sol, pour composer un message – elle aurait ainsi plusieurs secondes pour tout effacer si sa mère sortait de là.

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 « C Dina. Math demain = Noé !!! Help !!! Je lui dis ou pas ? » envoyat- elle à sa meilleure amie Laura, qui lui répondit dans l’instant. Plusieurs sms furent échangés, que Dina veilla à éliminer de l’historique du smartphone de sa mère. Elle passa ensuite de longues minutes à composer un message à l’intention de Noé, et se décida finalement pour un très sobre « Salut, c Dina. on a projet demain, oublie pas livre sur pyramides comme t’avais dit. Jai hate. Bisou ». Aucune chance qu’il réponde : comme tous les amis de Dina, il savait qu’elle employait les deux portables de ses parents en douce, à défaut d’en posséder un elle-même. Elle essayerait peut-être de lui parler sur facebook ce soir – là aussi en douce : Rommy lui ayant interdit les réseaux sociaux, Dina devait ruser pour s’y connecter quand elle était chez lui.

Son esprit dériva vers les autres choses qu’elle cachait à ses parents. Ses insomnies chez sa mère, son envie de vomir tous les jours après le petit déjeuner. Et surtout, les interros de morale ratées sur lesquelles elle avait imité la signature de Jul’… Si Tourneur, découvrait ça, elle risquait un jour de renvoi… Elle le haïssait, avec ses gros yeux, ses pulls horribles, ses blagues nulles. Son cours était le pire moment de la semaine pour Dina. Depuis le début de l’année, la seule activité du cours était d’écrire une stupide « charte de la vie en classe » pleine de mots pompeux. Il était clair que personne n’allait la respecter, mais les profs se laissaient toujours avoir dans ce genre de cours. Les meneurs avaient donné à Tourneur les réponses qu’il voulait, alors il les adorait, mais ils se foutaient de lui derrière son dos. Et la charte ne les empêchait pas du tout d’envoyer des messages horribles à Charlotte sur Facebook en l’appelant «la petite pute à Tourneur» parce qu’un jour, elle avait dit qu’elle le trouvait pas si moche que ça.

Dina vérifia qu’elle avait bien effacé tous ses messages, puis consulta l’horloge : encore un quart d’heure à attendre. Délacer ses baskets pour les relacer aussitôt selon la méthode en vogue à l’école l’amena jusqu’à 18h47, après quoi elle se releva pour aller jeter un coup d’oeil discret par la fenêtre. L’appartement des deux gars n’était plus visible : ils avaient tiré les rideaux, mais on devinait la lumière derrière. Étaient-ils en train de… ? Laura lui avait un jour montré sur internet des vidéos de couples en pleine action, mais il n’y en avait aucune avec deux hommes. Dina n’avait pas essayé d’en chercher elle-même : ces trucs qu’elle avait vus chez Laura l’avaient mise dans un état bizarre – le visage plein de fourmis, l’estomac retourné, elle n’avait pas réussi à s’endormir avant 4h cette nuit-là.

Récupérant le téléphone qu’elle avait laissé par terre, Dina contrôla une nouvelle fois l’historique des messages. Tout était en ordre, seuls les messages de sa mère apparaissaient dans la liste. Il y en avait une bonne dizaine qu’elle avait envoyés à son patron – Dina ne les ouvrit pas, elle savait d’expérience qu’ils étaient sans intérêt. Elle lut par contre trois messages destinés à Rommy datés de la veille. Le premier contenait une question à propos d’une date, le second demandait « est-ce que je dois venir aussi ? » et le dernier disait simplement « ok ». Suivaient quatre messages de sa mère à son amie Valérie, dont l’un – le plus ancien, envoyé une semaine plus tôt – intrigua particulièrement Dina. «Ma psy dit que son profil = manip PN. T’imagine…» écrivait Jul’. Dina s’apprêtait à relire les trois autres pour y voir plus clair, quand un bruit sourd sur la porte du cabinet la fit sursauter. Le temps de revenir au menu principal et d’ouvrir à l’écran un jeu de sudoku, sa mère était là, son petit sac à dos noir au bout du bras.

« Ah, c’est toi qui l’as ! constata-t-elle, soulagée, en voyant le smartphone dans la main de Dina. Je pensais bien l’avoir oublié ici. J’ai fini, mais on doit encore fixer le prochain rendez-vous, et je ne peux pas le faire sans mon portable ».

Dina le lui tendit, et s’apprêtait à expliquer qu’elle avait juste commencé un petit jeu, mais Jul’ était déjà retournée dans le cabinet, d’où elle ressortit quelques minutes plus tard, sa veste sur le dos et les clés de la voiture en main.

La mère et la fille se parlèrent très peu sur le trajet vers la maison de Rommy. Jul’ semblait ailleurs, perdue dans ses pensées, et Dina ne tenta aucune question, de peur de subir des reproches pour son refus de voir la psy. Le message qu’elle avait lu l’inquiétait. De qui parlait sa mère ? D’une personne rencontrée sur internet, forcément – puisqu’elle parlait de « profil ». Est-ce qu’elle essayait de trouver un nouveau copain sur un site de rencontre, comme le père de Yanis ?

Plus tard, pendant que les petits prenaient leur bain, Dina demanda à Rommy la permission d’aller sur internet, « pour faire une recherche pour le cours de morale ». Il lui accorda vingt minutes, descendit déverrouiller l’ordinateur réservé aux enfants, puis retourna à l’étage pour convaincre Arthur et Noémie de sortir de l’eau. Dina en profita pour se connecter sur facebook, et introduisit les mots « manip PN ». Le seul résultat compréhensible était la page d’un vieux type d’un autre pays avec une sorte de statue chinoise comme photo de profil. Diverses versions des mêmes mots – sans espace, tout en majuscules, etc – ne donnèrent rien de mieux. Entendant Rommy revenir vers le bureau, Dina ferma facebook et passa à Google. Les mêmes termes fournirent une liste de titres dont plusieurs contenaient les mots « manipulation » ou « manipulateur », suivis d’extraits des sites correspondants, dans lesquels Dina put lire « mon mari est PN ». Elle recommença la recherche, cette fois sur « manipulateur PN ». L’un des résultats évoquait un « manipulateur pneumatique », mais en cliquant dessus, Dina tomba sur un site consacré à la mécanique auto. Elle revint en arrière, lut une dizaine d’autres titres. Les mots « manipulateur pervers narcissique » revenaient très souvent.

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« Tu trouves ce que tu veux ? Demanda soudain Rommy, depuis l’autre ordinateur,

– Euh… Je cherche, il me faut encore un peu de temps, plaida Dina,

– Tu veux de l’aide ? proposa-t-il évidemment.

– Non non, ça va, le prof veut qu’on se débrouille tout seuls, il dit que ça fait partie du travail ».

Rommy quitta le bureau. Espérant gagner du temps, Dina lança à nouveau google sur les mots profil + manip + PN. « Reconnaître un manipulateur pervers narcissique », annonçait le tout premier résultat, suivi d’une vingtaine d’autres du même acabit.

« Dina, appela Rommy depuis la cuisine, ça va faire vingt minutes, là ».

Elle cliqua un peu au hasard, tomba sur un article qui décrivait des comportements, chacun précédé d’un numéro. Dina les parcourut en diagonale. 4. Ne communique pas clairement… 12. N’arrive jamais à savoir qui il ou elle réellement… 20. Change de sujet ou s’échappe… 7. Il ou elle ment. Son coeur se mit à battre la chamade… On aurait dit que le site parlait d’elle. Ses parents lui reprochaient souvent d’être trop secrète. Est-ce que sa mère pensait qu’elle était une « manip PN » ? Est-ce pour ça qu’on voulait l’envoyer chez la psy ? Ce qu’elle lisait sur le site était effrayant, ils avaient l’air de dire que ces gens-là étaient dangereux et qu’il fallait absolument mettre de la distance avec eux. Est-ce qu’on allait l’envoyer dans un hôpital psychiatrique ?

Comme Rommy réitérait son appel, lui demandant de venir mettre la table, Dina ferma la fenêtre active à l’écran et quitta la pièce. Elle n’avait pas faim du tout, et sentait monter cette envie de vomir qui la prenait tous les matins.

Durant le repas, la voyant chipoter dans son assiette sans dire un mot, Rommy lui demanda si quelque chose la tracassait. Répondre par la négative – comme d’habitude – était tentant. Mais les mots « ne communique pas clairement » vinrent la narguer. Elle se força à parler.

« Euh… Au cours de morale, une de mes copines a parlé de… quelqu’un en disant que c’était un manipulateur… euhh… per… perplexe… non… je ne sais plus, un mot avec P puis un avec N.

– Manipulateur pervers narcissique ?

– Oui, c’est ça. Ca veut dire quoi ? Le prof n’a pas voulu nous expliquer. J’ai regardé sur internet mais j’ai pas compris… »

Dina se tut, pour ne pas se mettre à pleurer. Rommy la regarda longuement.

– C’est bizarre que tu parles de ça…

– Pourquoi ? » réussit à demander Dina, la peur au ventre.

– Non, rien, éluda Rommy, un truc d’adulte. Bon, « manipulateur pervers narcissique », c’est une expression inventée par des psychologues pour… décrire certaines personnes qui font du mal aux autres.

Dina attendit la suite.

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– Comme par exemple un patron ou un employé qui fait ou dit des choses pour que ses collègues se sentent mal.

– Quel genre de choses ? demanda Dina

– Je ne sais pas moi… Des critiques répétées sur leur façon de s’habiller. Ou des blagues méchantes sur leurs petits défauts, sur leur travail. Ou menacer quelqu’un quand personne d’autre n’écoute… ou raconter des mensonges sur une personne pour que les autres se méfient d’elle.

– Et ils font ça exprès ?

– Euh… Je n’en sais rien du tout. Une dame qui a écrit un livre là-dessus dit qu’ils font ça parce qu’ils aiment avoir du pouvoir sur les autres.

Dina se sentait un petit mieux qu’au début. Elle, elle ne faisait rien de tout ça. Par contre, ça lui rappelait furieusement certains élèves de sa classe…

« Comment on les reconnaît ? s’enquit-elle encore.

– C’est compliqué. Cette dame, celle du bouquin, elle a fait une liste des attitudes habituelles de ces gens-là, et si quelqu’un fait au moins la moitié de tout ça, d’après elle, il est un manipulateur pervers narcissique ».

Dina tenta de se rappeler combien de comportements lui correspondaient, sur le site. Quatre ou cinq, sur une trentaine. Ou un petit peu plus. Moins de dix, en tout cas…

« J’ai toujours trouvé ça un peu exagéré, continuait Rommy, parce que les choses qu’elle décrit, on le fait tous un peu, surtout quand on est fâché avec quelqu’un. Mais j’ai une amie qui est confronté à gars qui correspond tout à fait à ce profil, et c’est vraiment très dur pour elle… Donc, bon…

– C’est qui ? L’amie, je veux dire. Quelqu’un que je connais ?

– Euh… Oui. C’est ta prof de dessin de l’an passé, tu sais, celle que tu aimais bien.

– Madame Vanderlinden ?

– Oui. J’ai discuté avec elle au Conseil de participation de l’école à la fin de l’année passée, et on a sympathisé.

– Je ne l’ai plus cette année. C’est dommage.

– Ben oui. Tu sais, elle me demande souvent de tes nouvelles. Alors je me suis dit qu’on pourrait l’inviter à souper un de ces jours… ».

L’annonce fit un drôle d’effet à Dina. Elle l’avait jamais pensé que les profs étaient des gens qu’on pouvait inviter chez soi…

Céline Lambeau

Article paru dans Filiatio #24 – mai/juin 2016, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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