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Les douze travaux de Jul’ et Rommy, épisode troisième

filiatio21-def-060De nos jours, un couple en crise s’entend très vite conseiller la séparation. Pourquoi s’entêter à vivre dans les tensions et les disputes alors que se séparer est devenu un acte socialement accepté ? Eliminer le conflit en dissolvant le couple qui produit ce conflit apparaît comme une solution raisonnable, garante d’un retour rapide au bien-être et à l’épanouissement personnel.

C’est, cependant, oublier un peu vite que le couple est bien souvent le réceptacle des bouleversements qui accompagnent la vie (épreuves du passé, environnement professionnel délétère, naissances, deuils, maladie, déménagements, …), et non leur cause. C’est oublier aussi que « défaire » un couple est un travail long et douloureux, parfois source de nouveaux conflits. Une sorte d’amputation affective, en quelque sorte, au cours de laquelle le corps, l’esprit, la famille (et le portefeuille…) trinquent plus souvent qu’à leur tour.

Heureusement, une jolie brochette de professionnels peut aujourd’hui encadrer et assister cette délicate opération de séparation. Pour le meilleur ou pour le pire ? C’est ce que nous vous proposons de découvrir à travers les aventures de Jul’ et Rommy, les deux héros de notre feuilleton…

[ Résumé de l’épisode précédent : Jul’ et Rommy sont séparés depuis plusieurs mois, et doivent fixer un mode d’hébergement régulier pour les trois enfants de leur foyer, Dina (treize ans), Arthur (sept ans) et Noémie (deux ans et demi). Leur volonté initiale d’agir de manière concertée et pacifique les a d’abord conduits dans une étude nota- riale, et de là vers une tentative de rédiger une convention de divorce à l’amiable. Mais un désaccord a surgi quant au partage des responsabilités parentales à l’égard de Dina. Celle-ci est la fille biologique de Jul’ mais non de Rommy, qui entend pourtant continuer d’exercer envers elle le rôle parental qui était le sien avant la séparation. Jul’ ne l’entend pas de cette oreille… Tous deux ont donc recouru aux services d’avocats, et entamé un échange de propositions et d’arguments par leur intermédiaire. Des kilomètres de mots aidant, leur séparation a commencé à se transformer en “dossier familial” mêlant quatre visions du monde dans un grand pot-pourri de croyances, de craintes, de fantasmes, d’espoirs et de colères…]

Un matin de mars gris et humide, Rommy et Jul’ s’éveillèrent seuls dans leurs lits respectifs. Comme tous les matins depuis 274 jours, ils se rappelèrent aussitôt qu’ils étaient séparés et le mot « divorce » occupa leurs pensées pendant plusieurs minutes. L’un dans la maison qui fut la leur, l’autre dans un appartement de location, ils vaquèrent ensuite aux tâches de début de journée, puis enchaînèrent une série de gestes identiques : choisir une tenue soignée, réunir quelques documents, prendre le chemin du centre-ville pour finalement rejoindre le Palais de Justice.

Ils avaient reçu quelques semaines plus tôt le même courrier de convocation au Tribunal de la Famille, pour une audience fixée à 10h45. Car leur désaccord concernant l’hébergement de leurs enfants, loin de s’atténuer au fil des mois, avait enflé, jusqu’à devenir une sorte de guerre menée au moyen de courriers juridiques truffés de sous-entendus menaçants. Constatant son impuissance à faire accepter une revendication qui lui semblait aller de soi – partager pleinement les droits et devoirs envers les enfants en organisant un hébergement égalitaire – Rommy avait suivi le conseil de son avocate, Maître Lenoir, de porter l’affaire en justice. Contre toute attente, Jul’ avait accueilli cette nouvelle sans colère : après des mois de lutte contre la volonté tenace de Rommy d’exiger un droit d’hébergement identique pour les trois enfants, il lui semblait que seule l’intervention d’un juge ramènerait une certaine objectivité dans l’affaire. Et qu’en tout état de cause, une décision judiciaire aurait au moins l’avantage de mettre fin à ce conflit qui lui empoisonnait la vie et stressait les petits…

filiatio21-def-062Dès son arrivée au Palais, Jul’ se rendit à l’étage indiqué dans le courrier de convocation et y découvrit une sorte de hall d’attente : un vaste espace bien éclairé aux murs lambrissés, semé ça et là de petites tables de bois où des avocats en toge noire s’entretenaient avec des personnes de tous âges. L’une de ces tables était occupée par un petit homme en costume, qui lui fit signe d’approcher, s’enquit de son identité, puis l’invita à signer une sorte de feuille de présence, avant de lui communiquer le nom de la salle où leur dossier serait entendu.

« Votre conseil est déjà dans le bâtiment », expliqua-t-il encore, « mais il plaide une autre affaire. Cela devrait bientôt être fini. Installez-vous où vous le souhaitez, je lui signalerai que vous êtes là dès qu’il sortira d’audience ».

Jul’ observa les lieux, résolut de s’asseoir assez loin des portes des ascenseurs, et sortit son journal pour tromper le malaise qui s’emparait de son estomac. Une dizaine de minutes plus tard, son coeur s’emballa un instant à la vue de Rommy en pleine conversation avec une avocate âgée d’une quarantaine d’années. Seul son dos lui était visible. Jul’ s’en réjouit silencieusement, car ils avaient désormais beaucoup de mal à se regarder en face, et même à se dire bonjour… Remarquant au même instant qu’un avocat inconnu avançait à grand pas dans sa direction, Jul’ se leva pour lui faire face. C’était un homme jeune, au teint mat et aux cheveux noirs. Il lui tendit la main, très souriant.

« Madame Boulanger ? Je suis Karim Saada, assistant de Maître Van Hees. C’est moi qui vous défendrai aujourd’hui ».

Jul’ resta interdite. Le jeune avocat lui adressa un nouveau sourire chaleureux.

« Maître Van Hees devait plaider à Bruxelles, ce matin, et m’a donc confié votre dossier – vous n’avez pas été prévenue ?

– Euh… Non », répondit Jul’, en pleine confusion. « Je ne suis pas sûre de comprendre. Il… abandonne mon affaire pour une autre ? Le jour de l’audience ?

– Non ! C’est bien lui votre avocat, mais il a du accepter une autre affaire très sensible aujourd’hui. Donc je suis ici pour le représenter : je parlerai en son nom, dans le sens que vous avez défini avec lui.

– Mais on ne s’est jamais rencontrés vous et moi !

– Ne vous inquiétez pas, c’est très habituel dans notre métier. J’ai étudié votre dossier avec attention, et nous avons presqu’une demie-heure pour en discuter.

– Ah… L’audience ne devait pas commencer à 10h45 ?

– Si, mais il y a déjà du retard – c’est très fréquent, le Tribunal de la Famille croule sous les affaires… Quand je pense qu’il y en a plus de trente inscrites au rôle ce matin… Ah, regardez : une place se libère, profitons-en ! ».

Le jeune homme se dirigea vers une table qu’un trio de femmes venait de quitter, s’y installa et sortit de son sac une épaisse liasse de feuilles entourée d’une page de couleur rose. Jul’ le suivit, et s’assit à son tour, sans remarquer qu’à quelques mètres de là, le père de ses enfants l’observait…

« C’est Van Hees ? » demanda Rommy à sa propre avocate en désignant Saada d’un discret mouvement de la tête, « je ne l’imaginais pas du tout comme ça… ».

Florence Lenoir secoua la tête.

« Non, c’est l’un des assistants de son cabinet. Un garçon plutôt doué, je dois dire. Mais son style ne plaît pas à tout le monde, ici ».

Rommy fronça les sourcils. L’avocate poursuivit : « Rien de grave, mais il en fait un peu trop… comme s’il avait appris à plaider dans une série télévisée… Vous verrez tout à l’heure.

– Au fait, comment ça se passe, ce genre d’audience ? Il y aura du monde ? Est-ce que je devrai expliquer mon point de vue ?

– Non, il est décrit en détail dans les conclusions que nous avons rendues en prévision de l’audience, et je vais exposer oralement votre demande en en soulignant les points les plus importants. Mon confrère fera de même pour votre femme. S’il reste du temps, la juge vous demandera ensuite si vous voulez ajoutez quelque chose.

– Et je dois le faire ou c’est mieux de m’abstenir ?

– Avec cette juge-ci, c’est bien de répondre, oui. Elle se méfie des parents qui restent muets du début à la fin de l’audience. Mais avec le monde qu’il y a aujourd’hui, je doute qu’elle joue les prolongations… Dans tous les cas, soyez bref et évitez le pathos : elle n’aime pas ça.

– Bon… J’ai écrit un truc hier, quelques lignes sur ce que je souhaite pour l’avenir de Dina. Je peux le lire tout haut ?

– Ah non, surtout pas. Ca semblerait artificiel.. Surtout, soyez spontané ».

Rommy haussa les sourcils, un peu perplexe, mais ne fit pas de commentaire.

« Quant à la composition de la chambre », ajouta Lenoir, « il ne devrait y avoir en théorie que les personnes concernées par le dossier : nous-mêmes, votre ex-femme et son conseil, la juge saisie du dossier, et un greffier. Eventuellement, l’un ou l’autre étudiant en droit ou en psychologie.

– Des étudiants ? Ils ont le droit d’assister à l’audience sans notre autorisation ?

– En principe, oui : on est dans un tribunal civil, donc les débats sont publics. Maintenant, si vous et Madame le demandez tous les deux, ou s’il y a un risque d’atteinte à votre vie privée, le huis-clos peut être accordé. Mais je ne crois pas que votre affaire le nécessite ?

– Euh… Non, sans doute pas… Mais je n’étais pas au courant de tout ça, donc je n’y ai pas vraiment réfléchi…

– Ne vous en faites pas, c’est vraiment un détail sans importance ».

L’avocate consulta sa montre, puis parcourut le hall des yeux.

« On nous appellera sans doute vers 11h20. Cela nous laisse largement le temps d’aller chercher un café. Ça vous dit ? Je vous préviens : c’est un café-machine, donc il n’est pas vraiment bon. Mais il est chaud…

– Va pour un mauvais café… » acquiesca Rommy, amusé. « Je n’ai pas pris le temps de déjeuner ce matin, je devais déposer les enfants à l’école et à la crèche… ».

Ils se dirigèrent vers les ascenseurs.

« Justement : comment vont-ils, vos enfants ? » interrogea l’avocate en activant le bouton d’appel pour descendre au rez de chaussée du Palais de Justice.

« Dina change… » répondit Rommy. « Je la trouve très pensive, secrète. Elle n’est plus aussi spontanée qu’avant… Arthur n’a jamais été aussi facile, par contre. Il fait ses devoirs dès qu’il arrive, il laisse sa chambre impeccable quand il s’en va, il s’occupe de sa petite soeur…

– … Noémie… » compléta l’avocate, presque distraitement.

filiatio21-def-064– Oui, Noémie. Qui est charmante elle aussi… en dehors des crises de colère qu’elle pique une dizaine de fois par jour, ironisa Rommy.

– Aïe… » fit Lenoir. « Une conséquence de votre séparation, d’après vous ?

– Qui sait ? D’après ma soeur, qui a quatre gamins, c’est typique des enfants de son âge… »

Une cabine s’ouvrit à leur gauche. Ils descendirent au rez de chaussé du Palais sans interrompre leur échange de menus propos éducatifs. A leur retour, la salle d’audience était libérée depuis quelques minutes, et Jul’ et Saada venaient de s’y installer, l’une assise à l’extrémité gauche du long banc de bois poli qui faisait face à la juge, lui debout derrière sa cliente, disposant des documents sur le pupitre ménagé dans le dossier du même banc. Rommy et Lenoir les imitèrent, mais à l’autre extrémité. Avant même qu’ils aient pu se familiariser avec les lieux, la juge les salua et ouvrit l’audience.

***

« Madame Boulanger, Monsieur Libin, avant que nous ne commencions, je me dois de vous rappeler qu’il existe des modes alternatifs de règlements des conflits. Vous pouvez par exemple demander à vos avocats de négocier sans intervention d’un tiers, ou demander l’aide d’un service de médiation familiale ».

La juge parlait vite et sur un ton légèrement monocorde, comme si elle lisait un texte écrit. Pourtant, elle regardait alternativement Jul’ et Rommy, comme pour s’assurer qu’ils l’écoutaient.

« Vous pouvez également être aidés en ce sens au sein même de ce Tribunal, en passant par la chambre des règlements à l’amiable. Je vous recommande de réfléchir à ces options si ce n‘est déjà fait. Et maintenant, Maître Lenoir, je vous laisse la parole. Vous ne serez pas surprise d’apprendre que notre temps est, comme d’habitude, très limité. Je sais que vous en tiendrez compte ».

L’avocate remercia la juge, et commença par brosser à grands traits la situation familiale de Rommy et Jul’ : leur rencontre neuf ans plus tôt… la fragilité de Jul’ à l’époque, seule avec un enfant dont le géniteur ne voulait pas… l’attachement mutuel immédiat de la petite Dina et de Rommy… Puis, en cascade : l’achat d’une maison commune largement rénovée ensuite par Rommy, un mariage discret mais joyeux, l’agrandissement de la famille suite aux naissances d’Arthur puis de Noémie. Enfin, l’éloignement progressif de Jul’, aboutissant à une séparation douloureuse, et la tentative infructueuse de rédiger une convention de divorce à l’amiable devant notaire.

« Mon client s’est efforcé de comprendre le besoin de Mme Libin de ‘reprendre sa liberté’ – pour reprendre les termes de Madame – et accepte aujourd’hui cette séparation, bien qu’un divorce reste encore difficile à envisager pour lui à ce stade… Mais il souhaite instamment rester pleinement père pour les trois enfants du foyer qu’il a fondé avec Mme Boulanger, et demande pour cette raison la fixation d’un hébergement alterné égalitaire, organisé par semaine ».

Quelques précisions furent fournies quant aux modalités d’application de ce mode d’hébergement. Rommy proposait en effet qu’il soit mis en place à la rentrée scolaire suivante : de cette manière, Noémie aurait trois ans révolus au moment du changement, tandis que l’année scolaire des deux aînés pourrait se terminer dans la sérénité. L’avocate consacra la fin de son intervention au cas plus particulier de Dina. Elle souligna la contradiction entre la réalité administrative – Rommy n’avait aucun ‘droit’ sur l’enfant – et la réalité affective – il était la figure paternelle pour cet enfant, cela ne faisait de doute pour personne – du moins, avant la séparation… Voilà, termina-t-elle, pourquoi son client refusait de renoncer à l’alternance égalitaire pour elle : se contenter d’un droit de visite ponctuel reviendrait à trahir l’amour qu’il avait pour elle, et l’engagement qu’il avait pris à son égard des années plus tôt.

« Or, il faut savoir que la petite Dina vérifie fréquemment auprès de Monsieur – qu’elle a choisi d’appeler ‘Paddy’ – qu’il l’aime toujours autant qu’Arthur et Noémie. Je vous laisse donc imaginer comment elle recevrait l’annonce qu’à l’avenir, elle ne pourra plus le voir que quelques jours par mois…”

L’avocate laissa planer un silence de plusieurs secondes, puis, d’un simple sourire accompagné d’un mouvement de tête, indiqua à la juge qu’elle en avait fini. Celle-ci invita alors Karim Saada à lui succéder, non sans lui recommander, sur un ton un peu sec, de se garder des « débordements non pertinents ».

« Nous ne faisons pas cela ici », ajouta-t-elle, avant d’indiquer d’un geste de la main qu’elle lui cédait la parole.

Saada ne parla pas d’emblée : il prit d’abord le temps de croiser le regard de chacune des personnes présentes dans la salle d’audience, greffière comprise.

« Madame le juge », commença-t-il ensuite, d’une voix très assurée – chacun perçut immédiatement qu’il s’adressait en réalité à tout le monde.

« Ma cliente, quoi qu’en pense le père de ses deux cadets, est très consciente de l’affection qu’il porte à Dina et ne souhaite aucunement qu’il disparaisse de la vie de celle-ci. Cela engendrerait une tristesse inutile chez cette jeune fille dont la vie compte déjà plus d’une épreuve…

Il fit une pause. Jul’ serra les lèvres – toute évocation du début de vie de Dina lui serrait le coeur, même 13 ans après les faits. Au même moment, Rommy revoyait en pensée Dina telle qu’elle était à quatre ans et demi, quand il l’avait rencontrée pour la première fois chez Jul’ : une enfant aux yeux sombres, qui parlait peu, mais regardait intensément les adultes, comme un scientifique aurait examiné une espèce animale inconnue. Méfiante, avait songé Rommy à l’époque. Il s’était donc bien gardé de la brusquer, lui accordant tout le temps dont elle avait besoin pour le jauger. Et un jour, c’est elle qui lui avait demandé gravement « je peux venir sur tes genoux ? ».

Mais déjà, l’avocat enchaînait :

« Il nous semble cependant qu’un droit aux relations personnelles d’un week-end sur deux est tout à fait adapté à la situation, et même plutôt généreux étant donné l’absence de toute relation fondée légalement entre Monsieur Rommy Libin et Mademoiselle Dina Boulanger. Celle-ci est en âge de comprendre la différence entre la filiation naturelle qui la lie indéfectiblement à sa mère, et la relation d’affection résultant des circonstances qu’elle entretient avec Monsieur Libin.

L’avocat se tourna vers Rommy, et continua d’une voix adoucie, en le regardant dans les yeux

« La vie est faite de rencontres, mais aussi d’éloignements. Nous avons tous connu de ces attachements forts que le temps finit pourtant par diluer. Et nous connaissons tous la nostalgie qui souvent en résulte. Vouloir protéger Dina de cette réalité est louable… Mais l’enfermer pour cette raison dans une filiation illusoire en la traitant sur le même pied qu’Arthur et Noémie, n’est-ce pas en réalité… l’empêcher de grandir ? »

Nouvel arrêt – le temps d’un sourire dans lequel Rommy ne décela ni sarcasme ni malice. Derrière lui, Florence Lenoir soupira très discrètement.

Karim Saada reprit, s’adressant cette fois à la juge sur un ton nettement plus technique.

« Concernant la proposition d’un hébergement égalitaire pour les deux plus jeunes … Nous apprécions la nuance apportée récemment par la part adverse – ne démarrer à ce rythme qu’à partir de la rentrée prochaine. Mais après consultation de ma cliente, je réitère la réponse apportée précédemment, dans les courriers échangés avec ma consoeur : Noémie est bien trop jeune pour s’éloigner de sa mère plus d’un jour ou deux d’affilée, et séparer la fratrie de manière structurelle est une option que ni la maman ni le papa n’envisagent de gaieté de coeur. Une alternance quatre jours / trois jours telle que décrite dans nos conclusions est donc la seule option réaliste à ce stade. Cela étant, Mme Boulanger n’est pas opposée à la fixation d’un plan d’élargissement progressif visant à atteindre le rythme souhaité par Monsieur lorsque la petite Noémie aura 6 ans révolus ».

La juge hocha la tête. Pour indiquer son assentiment à ce plan ? se demanda Jul’. Plutôt par souci de manifester qu’elle suivait le déroulement de l’argumentation, estima-t-elle – la magistrate n’avait-elle pas un devoir d’impartialité ?

Saada semblait avoir atteint le terme de son plaidoyer. c’est donc à la surprise générale qu’il reprit la parole, sur un ton un peu ennuyé et les sourcils froncés.

« Je ne peux terminer sans signaler une situation… disons, préoccupante. Dans le rythme d’hébergement actuel, les enfants sont chez Monsieur le dimanche et le lundi. Or, ma cliente constate depuis quelques temps que l’anxiété et le mal-être des enfants augmente à mesure qu’approche le week-end. Ceci lui impose de s’interroger sur les conditions de vie que les enfants rencontrent chez Monsieur. Son activité professionnelle est très prenante – a-t-il mesuré combien il était important de se rendre disponible pour eux quand ils sont avec lui ? Ma cliente n’ignore pas les contraintes qui pèsent sur les indépendants. Mais si Monsieur Libin ne peut envisager un réaménagement de son temps de travail, il semble logique que les enfants soient alors placés principalement sous la responsabilité de leur maman, qui a choisi de travailler à temps partiel précisément pour leur assurer une réelle qualité de vie ».

La juge, qui observait Rommy et Jul’, nota l’agitation soudaine du premier et le repli de la seconde à l’écoute des derniers arguments de Saada : Rommy se mit à chuchoter furieusement à l’oreille de son avocate, qui l’écoutait avec attention tout en prenant des notes ; Jul’, quant à elle, garda la tête baissée durant toute la fin de l’exposé. Derrière elle, Saada indiqua qu’il en avait terminé. La juge consulta sa montre puis s’éclaircit la voix.

« Merci, Maître. Il nous reste une petite minute pour entendre les parents. Madame Boulanger, souhaitez-vous ajouter quelque chose ? »

Jul’ releva brusquement la tête, hésita une fraction de seconde, puis se décida.

filiatio21-def-066« Je veux juste dire que… c’est très dur de se séparer. On doit tous faire le deuil d’un idéal qu’on n’a pas atteint. Mais ça fait près d’un an que ça dure, il est temps de passer à autre chose, quitte à affiner l’hébergement quand on aura les idées plus claires et qu’on verra comment ça se passe.

– Merci, Madame. Monsieur Libin ? »

Rommy regarda la juge, puis son avocate, puis à nouveau la juge, avec une inquiétude perceptible.

« Je ne sais pas par où commencer – il y a tellement de choses à dire, mais si j’ai bien compris, j’ai juste… quoi… une trentaine de secondes ? Pour… Bon, alors : pour moi Dina, c’est mon premier enfant, et c’est tout. C’est simple : c’est parce que j’ai découvert avec elle ce que c’était qu’être père que j’ai voulu avoir les deux autres. En plus de vouloir lui donner des frères et soeurs évidemment. Mais avec ce que j’ai entendu – et aussi ce que j’ai lu dans les courriers – je n’arrive plus à réfléchir ».

Il se tourna alors vers Jul’, et se mit à parler très vite.

« Je ne comprends pas ton raisonnement, Jul’. Tu veux m’enlever de la vie de Dina, parce que tu crains que je la lâche un jour ? Tu es sûre qu’on va se perdre de vue, alors tu tailles à vif dès maintenant ? Ca n’a aucun sens… Et puis tu sais très bien que je suis là pour eux quand ils sont à la maison, même si c’est parfois en travaillant dans le bureau ».

Puis, s’adressant à nouveau à la juge, qui le regardait, le visage parfaitement immobile, il expliqua avec un énervement visible :

« Je suis père de trois enfants que je veux élever comme il faut. Je les aime, je veux les aider à grandir comme je l’ai fait jusqu’ici. Je ne comprends pas pourquoi on fait tellement de complications pour un truc aussi simple… Donc, voilà, c’est ça qu’il faut retenir : je suis leur père, je les aime et je ne veux pas qu’ils deviennent des invités chez moi. C’est tout. Merci de m’avoir écouté et désolé si j’ai l’air en colère. C’est… très dur, tout ça ».

La juge lui sourit très brièvement, le remercia, puis annonça que l’audience s’arrêtait là pour aujourd’hui, et qu’un jugement serait rendu sous quinzaine. De part et d’autre, on échangea les saluts de circonstance. Avocats et parents quittèrent la salle, qui fut immédiatement investie par une nouvelle famille manifestement impatiente d’en découdre.

(À suivre…)

Céline Lambeau

Paru dans Filiatio #21 – novembre/décembre 2015, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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