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Les éditions Christophe Lucquin

Une fois n’est pas coutume, j’ai décidé de m’attacher à une maison d’édition indépendante en prologue de l’éclairage que je jetterai ensuite sur ses « créations » à proprement parler. Employer le terme « création » au lieu de « livres », n’est évidemment pas un effet de manche ou du hasard puisque l’éditeur Christophe Lucquin est le traducteur attitré de l’espagnol d’un certain nombre des ouvrages de son catalogue. On peut dire qu’il y met du sien.

En quoi un livre

Attendre des livres, à l’heure où ceux-ci sont devenus des endroits de transit pour esprits avides de légèreté et du sacro-saint « lâcher prise », qu’ils nous empoignent, franchement ou plus insidieusement, qu’ils nous transforment et nous fassent évoluer hors de nos territoires de prédilection, est-ce dépassé ? Des « livres Lucquin », pour le moins, après lecture, on garde trace. C’est qu’ils correspondent parfaitement à la définition de ces livres susmentionnés dont la vocation est d’élargir notre palette de perceptions et d’être à la fois la brique, le ciment et la lézarde dans la construction hasardeuse d’une vie. En répondant à cette définition, ils en assument également la fonction première : nous désincarcérer de notre propre étroitesse pour nous jeter dans des espaces minimaux ou démesurés auxquels nous n’aurions jamais eu accès sans leur entremise. Dans les livres de chez Lucquin, on entre lecteur, on ressort mutant… Incomplet. Maladroitement autre. Les pièces de notre puzzle identitaire sont jetées en vrac au fond de nous-mêmes, dans l’attente improbable d’être rassemblées ou autrement désassemblées. Une description qui n’augure peut-être pas nécessairement une expérience de lecture confortable, certes. À bien y penser, la condition numéro un d’une bonne lecture est-elle le confort ou de nous faire frissonner autant qu’elle nous réveille ?

Pour en revenir aux ouvrages à proprement parler

Il s’agit en effet ici plus de livres qu’on éprouve que de livres qu’on lit. Tous ont été modelés ou taillés dans un matériau rare, peu couru, souvent décrié ou qu’on ne saisit d’habitude qu’avec des précautions innombrables et une mise en forme par trop protocolaire. Précautions et mise en forme qui permettent toutefois aux auteurs d’entrer officiellement, par les genres, dans la littérature. Ce que j’ai découvert chez Lucquin est très distinct de cette dernière évocation. Ses livres semblent flotter sur une masse composée d’autant d’eau que d’air ou de mots. Ils ambulent en périphérie de la conscience et aux abords de l’indicible et rapportent de leurs traversées des phrases arrachées aux singuliers fonds humains d’auteurs dont l’oeuvre perce la croûte du langage pour s’aventurer bien en deçà de l’habituel combustible consommé par les gros cubes des écuries éditoriales à visée essentiellement compétitive. On ne ressort évidemment ni indemne ni inchangé de leur fréquentation…

Les chroniques d’une huitaine d’oeuvres de cette maison d’édition suivront au fil de nos parutions. Aujourd’hui, je vous propose celle de Lento.

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Antoni Casas Ros

Editions Christophe Lucquin, 2016

Plutôt que d’étaler luxe détails ou en dévoiler l’histoire, j’ai choisi d’aborder ce livre par la sensation qu’il m’a produite d’investir une cruauté molle. Une cruauté gélatineuse sur laquelle, via une lecture d’équilibriste, on parvient un temps à conserver la position verticale. Non sans une certaine culpabilité, cependant. En effet, très vite, ce qui nous dérange le plus en tant que lecteur de ce livre, c’est nous-même… Nous qui sommes intimement associés à un plancher social sur lequel notre prétendue stabilité se pousse du col. Nous et nos bonnes habitudes de normativité réflexe. À l’entame de ce livre, l’auteur nous convie à la naissance d’un enfant. Mais qui dit naissance d’enfant dit souvent besoin de balisage, réassurance, certitude de savoir où l’on va. Or rien de tout ça n’a lieu dans cette histoire. Le bébé dont il est question bouleverse complètement nos codes en adoptant un rythme de parturition qui lui est propre. D’où réactions diverses au sein de la communauté médicale puis médiatique qui aussitôt braque ses caméras et joue les bonnes fées en se penchant sur ce berceau humain que représente alors la maman du petit. Et tandis que le presque nourrisson se mue en curiosité, en nous éclot un malaise, puisque l’intervention sociétale légitimée par un panel de raisons les unes plus valables que les autres s’avère être en vérité une agression systématique et « dans les règles » de ce petit enfant prénommé « Lento ». Riche d’à peine cent trente-neuf pages, cet ouvrage peut se lire comme un véritable manuel de sédition dans lequel la naissance d’un enfant est d’emblée considérée comme insolite parce que différente, et donc par là subversive, et engendre dès lors une série de mesures sociales qui n’ont pour but que d’inciter ou de pousser ce marmot vers un rythme communément admis. Et c’est ainsi qu’on vire d’un bien-être amniotique durable à l’aigre mainmise de la collectivité sur le destin des individus. Cela au gré de méandres poétiques inattendus dont je ne vous ferai pas l’article ici mais que vous vivrez dans votre chair en lisant ce miracle de littérature.

David Besschops

Article paru dans Filiatio #25 – novembre/décembre 2016, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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Un commentaire à “Les éditions Christophe Lucquin”

  1. Raymond Penblanc | 14/01/2017 à 20 h 31 min

    Lento. Votre commentaire est juste (un livre doucement subversif) en même temps que très personnel (ce qui nous dérange le plus en tant que lecteur de ce livre, c’est nous-même / une cruauté gélatineuse).

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