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L’homme-hippocampe

filiatio_12-046Il y quelques temps, à la rédaction de Filiatio, on a entendu parler d’un drôle de spécimen : l’hommehippocampe. L’avez-vous déjà croisé ? Selon nos sources, ce gracieux animal, aquatique et rebondissant, cocoone, pouponne, nidifie, chouchoute, porte ses bébés et les nourrit en babillant. Il nous intrigue, nous fait rêver. Est-il enfin l’homme débarrassé de son armure virile, l’homme plus libre, plus humain ? Comment le penser, comment le… camper ? Nos deux collaboratrices se sont collées à l’exercice, usant de l’animal comme d’une figure de style. Et vous, quel hippocampe sommeille en vous ? Faites le test !

Papaoutai

«Papaoutai», chante Stromae. Si le hit du Belge part de sa propre histoire, il en a fait un hymne à vocation universelle, en regard d’une considération de son temps : l’importance du lien qui se construit entre l’enfant et son père, et ce dès la naissance.

Malgré les campagnes amorcées pour les démanteler, les stéréotypes sexués et les rôles assignés aux hommes et aux femmes ont la vie dure. Ainsi, le contact avec la maman est encore et toujours considéré « naturellement » plus nécessaire à l’enfant en bas-âge que les interactions père-enfant. Sous couvert d’instinct maternel au caractère soi-disant inné, et de cette sacrosainte fusion avec la mère, il est de tradition de privilégier la relation entre celle-ci et son bébé, pour le bon développement de ce dernier. Le père, quant à lui, serait moins apte à comprendre le nouveau- né, voué à prendre une place dans sa vie plus tard, en accourant tel un « tiers » venu sainement s’interposer entre cette dyade mère-enfant. Or, comme le chante le Maestro, « sans même devoir lui parler, il sait ce qui ne va pas ». Dans le dernier Filiatio, le psychanalyste Serge Tisseron nous a confirmé que, du fait de la relation avec leur bébé, les pères peuvent développer le même type d’empathie que les mères. Hommes et femmes seraient donc biologiquement semblables sur ce point, les différences étant surtout dues aux constructions sociales favorisant la présence des mères auprès de leurs nouveau-nés.

C’est le contact physique avec les petits, associé à celui de leur odeur, qui modifierait le cerveau d’un père.

Question de plasticité (1)

La neurobiologie, examinant la plasticité du cerveau, arrive à la conclusion suivante : l’organe n’est pas figé et se modifie en fonction des expériences nouvelles et des changements de l’environnement.

Une étude de l’Université de Bâle montre que certaines aires du cerveau s’activent de façon particulière chez des hommes entendant leur enfant pleurer. D’après l’imagerie par résonance magnétique, le cerveau des parents – tant les pères que les mères, donc – s’adapterait pour pouvoir identifier au mieux, dans les pleurs du bébé, quels sont ses besoins du moment. Dans une étude publiée en 2010, G. Mak et S. Weiss ont montré que le cerveau de souris mâles devenues pères non seulement se réorganise, mais acquiert des neurones. Selon ces chercheurs, le nombre de cellules cérébrales augmente par implication active dans l’expérience de la paternité : plus que leur naissance proprement dite, c’est le contact physique avec les petits, associé à celui de leur odeur, qui modifierait le cerveau d’un père. Ces nouveaux neurones permettraient l’instauration d’un lien durable, en contribuant à la formation de souvenirs à long terme. Et l’enfant serait prêt dès la naissance à établir ce lien.

Alexandra Coenraets

(1) « Être père change le cerveau » Cerveau & Psycho; Septembre- Octobre 2013; (page 48 à page 51).

La preuve par l’hippocampe

De tous temps, l’homo sapiens sapiens s’est confronté à son environnement pour circonscrire ce qu’il est, ce qu’il n’est pas, ce qu’il n’est plus… ou souhaiterait devenir.

De nos jours, l’on s’ingénie en particulier à sélectionner dans le règne animal le « cas » qui validera une croyance, un espoir, une exigence relatifs aux relations humaines. Ainsi, observant nos « cousins » les primates, souligne-ton ici l’intelligence du chimpanzé, là l’autorité du gorille dominant, là encore le pansexualisme des bonobos – trahissant dans la foulée un idéal social qui ne dit pas son nom. En peu de mots, le cas devient preuve, assortie d’une vertu « naturelle » qui évacue le débat – et voilà la métaphore devenue injonction normative, l’air de ne de pas y toucher : « acceptez la domination masculine, puisqu’elle est dans nos gènes ». Ou « réglez tous vos problèmes avec le sexe, c’est très sain puisque même les animaux le font ».

Il semblerait cependant que les primates ait montré leurs limites : désormais, le grand jeu de l’« animalomorphisme » exploite également quelques cousins à la mode de Bretagne…

Le cas de l’hippocampe

Figurez-vous que chez l’hippocampe, c’est le mâle qui transporte les oeufs dans sa poche ventrale après fécondation, jusqu’à maturité. Traduisez : dans la famille hippocampe, c’est monsieur qui tombe enceint, et met les bébés au monde.

Les mâles pourraient donc être des femelles comme les autres ?!

Mais les moeurs animales renseignent moins sur la biologie que sur les espoirs secrets des humains qui les appellent à la barre des témoins. Alors, quelle histoire humaine nous raconte le petit cheval marin ?

Un hippocampe, deux humains : trois possibilités.

On pourrait y lire, d’abord, une histoire tendrement bobo : celle du «nouveau père»qui offre mains, bras, regard, et voix à son bébé dès le premier souffle, prend un congé parental, s’essaie au portage en écharpe, gazouille, câline, et accepte – mieux : souhaite ! – la présence de l’enfant à ses côtés durant la nuit.

C’est le contact physique avec les petits, associé à celui de leur odeur, qui modifierait le cerveau d’un père.

On pourrait y lire, aussi, une histoire fâcheuse : car sitôt les bébés-hippocampes au monde, pfuit ! papa-hippocampe s’en désintéresse, et vogue vers de nouvelles aventures. L’hommehippocampe serait-il alors celui qui exprime un désir de paternité, conçoit un enfant, entoure sa compagne enceinte… puis déserte le foyer une fois l’enfant né, sous prétexte d’amour disparu, de désir paternel éteint, ou d’incapacité à affronter les nouvelles donnes familiales ?

On pourrait y lire, encore, une histoire inquiétante : celle d’un mâle futur, équipé d’un utérus fonctionnel grâce à la greffe d’organes, de seins producteurs de lait grâce à la stimulation hormonale. Un mâle enfin donneur de vie, triomphe de la science, couronnement de la quête de l’égalité parfaite !

… comme si l’on ne pouvait être pleinement parent qu’à condition de fournir une matrice à un embryon, et un téton à un bébé. Comme si l’égalité ne pouvait résolument s’obtenir que par l’éradication définitive de cette différence biologique que l’histoire a choisi d’ériger en dogme, et que le marketing encourage. Comme si le défi absurde de son éradication par la technique était plus réaliste que de (re)composer avec elle, en cessant de confondre différence et inégalité, différence et domination.

Hue, dada !

Et si l’on enfourchait joyeusement l’hippocampe pour, tout simplement, se rappeler que porter le corps d’un foetus, c’est bien, mais que porter l’histoire d’un enfant, c’est mieux ? Et ce, qu’il nous arrive par voie basse, par césarienne, par surprise, par avion, par miracle, par acquis de conscience, par correspondance, par la suite ou par la bande…

L’HIPPOTEST

En deux coups de cuiller à pot, testez votre hippo-niveau !

1. Pour vous, l’hippocampe, c’est…

A) Une structure du cerveau, qui joue un rôle central dans notre mémoire et dans notre navigation dans l’espace.

B) Un adorable animal marin menacé par la surpêche.

C) Un moyen de déplacement tout-terrain pour les personnes handicapées.

2. Vous pensez que les foetus-hippocampe…

A) Sont à l’aise dans le ventre de Papa-hippocampe.

B) Sont un peu à l’étroit dans le ventre de Papa-hippocampe.

C) Sont serrés comme des sardines dans le ventre de Papa-hippocampe.

3. Selon vous, l’expulsion de papa-hippocampe…

A) Est rapide (il expulse en sifflotant).

B) Est longue (il y a beaucoup de bébés).

C) Est très, très, très longue (la condamnation biblique des femmes à souffrir en donnant la vie s’applique aussi aux hippocampes, même si la science ne peut pas mesurer leur douleur comme on peut mesurer celle des parturientes).

4. L’hippocampe est le seul animal dont le mâle porte la progéniture.

A) Vrai (et tant mieux).

B) Vrai (et tant pis).

C) Faux.

Résultats

1. Réponse : A, B et C. C’est aussi un hôtel du centre de Brazzaville.

2. Réponse C. La poche ventrale de l’hippocampe mâle contient 100 à 200 oeufs.

3. Réponse C. L’expulsion peut durer quatre jours.

4. Faux : Il en va ainsi pour certaines espèces d’araignées, pour des punaises géantes et pour un petit crapaud dodu surnommé affectueusement «crapaud accoucheur».

Céline Lambeau

Article paru dans Filiatio n°12 – janvier / février 2014, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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