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L’humain construit des cathédrales en bois d’allumettes… au coeur des catastrophes

Partant du postulat que l’évolution de la société pourrait être un facteur influant sur les progrès matériels et techniques, nous avons formulé l’hypothèse que les modifications que connaissent les familles d’aujourd’hui avaient un impact sur leur façon d’envisager l’habitat. À ce propos, nous avons rencontré Pierre Mons qui exerce le métier d’architecte depuis plus de trente ans. Il pose sur les gens qui font appel à ses compétences un regard lucide, empreint d’empathie et de bienveillance. Sans être marié, il vit en couple et est père de deux enfants.

Filiatio : Depuis le début de votre pratique d’architecte, notez-vous des changements importants dans les projets de vos clients ? Si oui, lesquels ? À quoi les attribuez-vous ?

P. Mons : Je n’observe pas de différences fondamentales entre les demandes d’aujourd’hui et les tendances qui se développent depuis une trentaine d’années, si ce n’est, évidemment, que les modes architecturales changent et que les gens sont attirés par des formes d’habitat autres que celles qui avaient la cote pour les générations précédentes. À cela s’ajoute la donne écologique actuelle qui a provoqué un intérêt – légitime – pour les maisons semi-passives ou passives. Mais sinon, structurellement parlant, les maisons restent fort semblables, avec une répartition des pièces en fonction d’une série d’attributions assez classiques et que tout le monde connaît. Là où il y a vraiment innovation, c’est dans l’emploi des matériaux. Bien entendu, ce choix n’incombe pas seulement aux clients mais répond surtout à une série de critères ou de normes de notre époque. Ce qui a visiblement changé, par contre, c’est que nous avons de plus en plus de clients ou clientes dont l’idée de faire bâtir ne répond plus à un projet de couple mais à un désir individuel. Il y a trente ans, dans le bureau où je travaillais à l’époque, il était rarissime de recevoir une personne seule. Et jamais une femme n’y aurait mis les pieds avec un carton ou une farde de laquelle elle aurait sorti quelques esquisses. Les clients célibataires qui requéraient nos services étaient à 99 % des hommes. Aujourd’hui, la tendance ne s’est pas inversée, bien sûr, mais il y a de plus en plus de femmes qui font appel à nous. Ce sont généralement des mères – avec deux enfants maximum. Ceci dit, mon observation est limitée à mon champ expérientiel et je serais curieux de savoir ce que remarquent mes confrères.

Filiatio : Faire bâtir une maison dans une expectative familiale semble un acte qui dément la réalité des chiffres du divorce en Belgique. Quelle est votre opinion à ce sujet ?

P. Mons : Très personnellement, j’ai l’intime conviction que, pour la plupart des couples qui font appel à nous, faire construire représente une amplification de leur relation. C’est lui donner de l’espace et du volume. C’est sentimental. Bien entendu, je me réfère ici à des personnes d’un certain standing et dont les capacités financières ne sont pas celles de tous. Cela ne veut donc pas dire que les gens qui ne font pas bâtir ne désirent pas matérialiser ou insuffler quelque-chose de plus à leur relation. Je suppose qu’ils s’y prennent autrement. Dans le même ordre d’idées, j’ai malheureusement constaté au fil des années que les couples ayant fait bâtir ne se séparent pas moins que d’autres. Et, d’après ma femme qui est avocate, le fait d’avoir investi en plus de son argent, son imagination et ses goûts dans un projet commun aurait tendance à accroitre l’ampleur des conflits quant à la scission matérielle inhérente à la séparation.

Quant à l’augmentation du chiffre des divorces et des séparations dans notre pays, je crois que les couples qui s’engagent au point de vouloir faire construire une maison où vivre ensemble restent confiants dans la solidité et l’avenir de leur relation. Bien que l’on soit au vingt-et-unième siècle, faire bâtir reste une façon de matérialiser et de pérenniser un amour au travers d’un patrimoine matériel. La portée symbolique d’une décision de ce type reste très puissante. L’inverse le démontre assez bien. Vous ne verrez jamais des personnes en relation instable, pas du tout installée ou dans laquelle elles n’ont aucune envie de s’investir prendre la décision de se rendre dans un bureau d’architecte en vue d’édifier quelque-chose de commun. En effet, pour prendre une décision quelle qu’elle soit, il faut qu’il existe au préalable un espace sentimental et réflexif au sein-même de la relation. Pour ce genre de couples, c’est rarement le cas.

Filiatio : Comment expliquez-vous que la transformation de la structure familiale, dont la maison représente une manière d’être au monde et une réponse aux moeurs d’une époque donnée, n’ait pas encore impacté l’habitat de manière plus décisive ?

P. Mons : J’ai l’impression que la conscientisation du changement n’a pas encore eu lieu (1). Personne aujourd’hui n’en est à prévoir, dans la bâtisse qu’il projette de faire construire, des chambres surnuméraires pour le cas où un jour il divorcerait et recomposerait une famille avec un ou une partenaire lui-même parent d’enfants qui dès lors auraient besoin d’espace dans une demeure dont le projet aurait répondu au désir d’un couple antérieur. Excusez mon franc-parler mais je vous dirais que les gens ne sont pas totalement fous ! Et heureusement qu’il en est ainsi. De toutes façons, quiconque de nos jours exposerait ce type d’arguments à son compagnon ou à sa compagne se verrait immédiatement taxé de pessimisme, de défaitisme ou pire. Pourtant, quand on y réfléchit bien, la question est pertinente. Je pense que le vécu de la séparation n’est pas une donnée intégrée à l’heure où des personnes décident de former un couple. C’est un bien et c’est un mal, évidemment. L’illusion amoureuse persiste et, avec elle, l’idée que la relation qui s’amorce est soit la relation idéale soit une relation différente de celles de tous les autres… Donc, pour en revenir à mon métier, dans cette vision, il n’y a jamais d’anticipation d’un « après le couple » ou d’autres modalités opérationnelles que celles que ce couple connaît et qui sont, en partie, la répétition de celles des parents, auxquelles s’additionnent quelques in- fluences de l’époque.

Filiatio : Cela laisse pensif…

P. Mons: Il n’y a qu’à voir les réactions des populations face aux éléments naturels ou à la menace que recèlent les changements climatiques. C’est à proprement parler de la démence… L’humain construit des cathédrales en bois d’allumettes au coeur des catastrophes – ça a toujours été ainsi. Mais c’est en train de changer, je l’avoue. Même si je me contredis. Pour en revenir à la thématique de départ, je dirais que les mutations architecturales qu’induit l’évolution des moeurs sont très lentes à se percevoir mais existent. Je vais vous parler d’une époque lointaine mais, en architecture d’intérieur, quand le boudoir (2) est apparu, c’était un des effets de l’évolution entre les hommes et les femmes. D’autres exemples existent et, d’ailleurs, des colloques d’architectes et de psychologues se réunissent depuis longtemps déjà pour mener une réflexion à l’issue de laquelle les architectes formulent des solutions « spatiales » aux moments de turbulences ou d’instabilité que traversent les couples. Dans la pratique, cela n’a encore rien donné de spectaculaire mais cela prouve néanmoins que les professionnels sont conscients qu’il faut expliquer aux clients qu’ils ont un besoin dont ils n’ont pas encore pris la mesure… C’est ironique.

Filiatio : et commercial !…

P. Mons : Il ne saurait en être autrement, dans notre branche. Une chose sur laquelle je mise énormément et que je sais à même de faire progresser l’architecture dans le bon sens, ce sont les concours. Je considère que c’est un moyen idéal pour faire avancer la réflexion sur l’évolution de l’habitat car il y est question d’offrir des réponses « spatiales » qui prennent en compte au maximum les critères du contexte contemporain. Et les critères sociétaux sont une priorité quand on s’adresse aux humains.

(1) Du côté du « public ». (Ndlr)
(2) L’apparition du boudoir correspond à une évolution des moeurs liée à l’évolution des rapports hommes-femmes et a une incidence sur l’architecture d’intérieur. Tandis que l’expression publique devient une manière de s’affirmer pour les hommes de la bourgeoisie, les femmes se retrouvent dans des salons plus intimes. En effet, le salon de réception devient réservé à l’expression masculine. L’imagination érotique masculine (sic) est alors provoquée par la retraite et le secret du petit espace désormais réservé aux échanges entre femmes, voire avec les invités de leur choix (Wikipédia).

Madame Colson

« Mon ex n’a pas réussi à prendre conscience de notre séparation ou à adapter sa vie à la situation familiale que traversaient non seulement ses enfants mais encore ceux de sa nouvelle compagne. Ainsi, plutôt que de déménager, de transformer son appartement de façon conséquente ou d’alterner l’hébergement de ses enfants et de ceux de leur belle-mère, pour continuer à les recevoir tous ensemble, il les entassait littéralement les uns sur les autres dans trois lits pour sept. Ce n’est qu’après avoir entendu mes repro- ches et ma menace de déposer une plainte qu’il s’est décidé à acheter des lits superposés. Tous les enfants dormaient cependant encore dans la même pièce et mon ex ne s’était pas débarrassé de ses deux dobermans. Ainsi, il est arrivé plus d’une fois qu’en rentrant chez moi le petit se plaigne que le chien dormait sur son lit et qu’il lui était arrivé d’y faire ses besoins, ce qui l’obligeait à aller s’allonger dans la pièce où son père et sa belle-mère regardait la télé jusqu’à pas d’heure.J’ai évidemment dû prendre des mesures plus radicales et, après être retournée au tribunal, déménager moi-même pour assumer les enfants à temps plein. »

Monsieur Gérard, gérant d’une agence immobilière

« De par mon métier et mon expérience de père séparé, je remarque que l’impact de l’éclatement des familles fait que, sans parler des effets de ladite crise économique, les parents redeviennent des individus esseulés, c’est-à-dire des personnes qui ont financièrement des capacités plus réduites qu’auparavant. En réponse à cette situation, d’autres formes de solidarité se mettent en place et les acheteurs potentiels font de plus en plus souvent appel à l’appui monétaire de leurs propres parents ou sollicitent un autre membre de la famille susceptible d’être leur aval. Je crois que la conjonction de l’explosion des couples avec la nécessité toujours présente d’habiter quelque part a modifié le fonctionnement interne des familles. Par ailleurs, on peut noter que les gens déménagent plus souvent qu’auparavant. Le nombre de maisons revendues quelques années à peine après leur acquisition a littéralement explosé. Et malheureusement, dans ce cas de figure-là, ça n’est pas pour racheter ailleurs… »

P. Mirquet, sociologue et thérapeute

« Sans reprendre de manière exhaustive l’histoire de l’évolution des manières d’habiter ensemble mais en en tenant compte toutefois, en tant que sociologue, j’en viens souvent à penser que d’ici une vingtaine d’années, l’habitat subira des transformations répondant, d’une part, aux nouvelles configurations familiales et, d’autre part, à des nécessités nouvelles de communication.Pour illustrer cette théorie, un exemple puisé dans ma pratique de thérapeute pourrait être éclairant. Il n’est pas rare qu’à un couple se trouvant en difficulté relationnelle sans pour autant désirer la séparation, même provisoire, je suggère de choisir à l’intérieur-même de leur domicile un endroit unique où mettre à plat leurs problèmes quand ils se présentent. La condition sous-tendant cette proposition étant qu’ils ne se disputent nulle part ailleurs dans la maison mais se rendent dans ce lieu consacré dès qu’ils sentent que leurs rapports se dégradent. Souvent, la démarche de se diriger vers une pièce dédiée à la discussion allège déjà celle-ci de l’aveuglement et de l’escalade symétrique que provoquent souvent les disputes. D’autre part, et c’est là l’objectif principal de cette prescription thérapeutique, la majeure partie du domicile commun est préservé de la pollution émotionnelle que génèrent les conflits. Après quelques séances avec ce couple, quand celui-ci a choisi son lieu de discussions, je donne une seconde consigne qui est de ne plus consacrer cet endroit qu’à l’analyse de la manière dont ils communiquent entre eux dans les autres pièces de la maison. Il s’agit autrement dit de« parler de comment ils se parlent » sans plus chercher à savoir qui a tort ou raison ni reprendre les arguments du conflit, mais uniquement de se centrer sur le fonctionnement de leurs rapports. C’est alors qu’ils entrent dans une phase de métacommunication. Je pense que, dans quelques années, cette façon de procéder sera devenue courante et que chaque logis comprendra une pièce de métacommunication dans laquelle les familles pourront discuter calmement de leurs fonctionnements relationnels… »

Trois questions à Jeanne Lambeau, ingénieure en stabilité au sein d’un cabinet d’architecture bruxellois

Concevez-vous souvent des projets pour des familles qui ne répondent pas au schéma classique papa+maman+enfants ?

Un bon tiers de notre activité concerne le logement, mais j’observe que la plupart des projets continuent d’envisager l’habitat sous l’angle du logement unifamilial autosuffisant. Il y a évidemment des exceptions. Nous venons par exemple d’obtenir par concours la direction d’un projet soutenu par la Ville de Bruxelles : la rénovation d’un bâtiment assez ancien par et pour neuf cellules familiales associées. Isolés, ces foyers n’avaient pas les moyens pour une telle rénovation. Ici, la dimension collective permet à chaque cellule familiale de concevoir un logement adapté à ses besoins, tout en bénéficiant d’économies d’échelles grâce à la conception d’infrastructures énergétiques et d’espaces techniques partagés. C’est un projet pilote : si le succès est au rendez-vous, la Ville pourrait, à l’avenir, encourager la multiplication de telles initiatives.

Avez-vous été sensibilisée aux nouvelles configurations familiales durant vos études ?

Oui, mais toujours au travers de projets et de dossiers concrets. Depuis une quinzaine d’année, les études d’architecture à l’UCL reposent sur deux piliers : d’une part, une importante matière théorique, d’autre part, un ensemble de projets à réaliser selon des directives précises. Du côté de la théorie, je me souviens avoir étudié entre autres un projet hollandais destiné aux familles monoparentales, qui supposait d’aménager des infrastructures collectives à échelle d’un quartier, environ. Côté pratique, quatre fois par an, les étudiants doivent mobiliser leurs connaissances pour concevoir sur papier puis sous forme de maquette un (ensemble de) bâtiments répondant à un cahier des charges précis, pour un terrain réel. Il peut arriver qu’un de ces projets concerne la problématique des foyers d’aujourd’hui. Dans ma promotion, il nous a été demandé de concevoir des logements à géométrie variable pour une université, à destination de doctorants, de post-doctorants et de chercheurs invités. Il fallait prévoir des espaces privés et des espaces communs, penser à la taille des foyers, tenir compte de la durée possible des séjours (de 3 mois à plusieurs années), etc.

Faudrait-il approfondir ce sujet dans les études d’architecture ?

Je pense que le fait d’attirer l’attention des étudiants sur l’évolution des façons d’habiter est suffisant – car ce sont des études axées sur la capacité à s’immerger dans les projets, à s’informer sur les besoins et les attentes des commanditaires. Normalement, une fois diplômé, l’architecte est capable de se poser les bonnes questions, d’adopter une attitude qui met le client et sa réalité au coeur du projet. Former des professionnels à s’interroger et à s’informer me semble plus porteur que de leur enseigner les tendances ou les modes d’une époque.

Lire la suite du dossier préparé par David Besschops et Céline Lambeau:  « Que sont nos maisons devenues ? » paru dans Filiatio #20 – septembre/octobre 2015, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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