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Ma mère m’a aimée d’une façon totalement destructrice

filiatio17-035L’actrice et réalisatrice française Eva Ionesco a dû se prêter durant son enfance aux séances de pose imposées par sa mère, la photographe Irina Ionesco, devenant malgré elle une icône érotique dès ses quatre ans.

Eva Ionesco n’a jamais eu le droit d’être une enfant. « Ma mère n’a jamais voulu être une mère pour moi. Et elle ne m’a jamais considérée comme une enfant mais comme l’image qu’elle se faisait d’une enfant », affirme la réalisatrice sur un ton énergique, presque détaché. « Elle ne m’a jamais donné à manger, elle ne m’a jamais serrée dans ses bras, elle ne m’a jamais amenée à l’école. C’est mon arrière-grand-mère qui m’a élevée. Ma mère venait me prendre pour faire des photos avec elle dans son appartement et aller dans les boîtes de nuit. »

« Elle ne m’a jamais montré ces photos » Plutôt que de jouer à la poupée comme les petites filles de son âge, Eva Ionesco était forcée d’être la poupée de sa mère, qui l’habillait et la déshabillait au gré de mises en scène sulfureuses et lugubres transmuant les contours innocents de son corps d’enfant en objet de désir à grand renfort de lingerie et d’accessoires érotiques. « Ma mère m’a aimée d’une façon totalement destructrice », dit-elle. Les photos étaient exposées dans les galeries d’art, vendues à des collectionneurs et à la presse. « Elle ne m’a jamais montré ces photos. J’ai mis des années à comprendre qu’elle les utilisait. »

Cette enfance volée, la réalisatrice l’a portée à l’écran en 2011 dans le film My Little Princess, confiant le rôle de cette mère narcissique et névrosée à Isabelle Huppert et le sien à la jeune débutante Anamaria Vartolomei, donnant une voix à cette petite fille muette qu’était Eva Ionesco sur les photos de sa mère : « Posséder cette image c’était quelque chose d’important pour quelqu’un qui en était dépossédé », explique Eva Ionesco. En parallèle du film, elle a intenté une action en justice contre sa mère pour atteinte au droit à l’image et à la vie privée. En 2012, Irina Ionesco a été condamnée à verser 10.000 euros de dommages et intérêts à sa fille et à lui restituer un certain nombre de négatifs. « Je pense que si je n’avais pas fait le film, ce ne serait pas arrivé », confie Eva Ionesco, qui se félicite de cette victoire mais réclame toujours l’interdiction d’exploitation des photographies à caractère pédophile et pornographique.

Elle n’a jamais pris son fils en photo

Lorsqu’elle est devenue mère à son tour, Eva Ionesco a eu peur « de reproduire de façon directe ou indirecte » sur son fils Lukas ce que sa mère avait fait avec elle : « Ma mère est née d’un inceste, elle n’a jamais pu appeler sa mère « maman » parce qu’elle avait 14 ans quand elle est tombée enceinte. Elle était comme sa soeur. Ça l’a traumatisée et elle a reproduit sur moi le malaise qu’elle avait éprouvé, en utilisant l’art pour se masquer la vue. Moi je me suis posé la question, même si ça a été difficile ». Par crainte de tomber dans les mêmes travers que sa mère, Eva Ionesco dit n’avoir jamais pris son fils en photo durant son enfance, mis à part quelques clichés de vacances – « et encore, il ne se laisse pas faire ! ». Désormais, c’est lui qui se passionne pour la photo.

Textes : Annabelle Georgen
Illustrations : Maya Reix

Lire la suite du dossier: Peut-on détester les enfants ?

Article paru dans Filiatio #17 – janvier/février 2015, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

 

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