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Madagascar

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La peau, la plage et l’enseignement

Excepté pour vanter ses plages, déplorer sa misère, louer ses lémuriens ou dénoncer sa prostitution, Madagascar est une région du monde dont on parle peu. Que l’origine géologique des plages ne soit pas rappelée à chaque évocation, c’est moyennement acceptable. Par contre, que la prostitution soit exhibée et agitée comme une médaille à accrocher au palmarès de l’insécurité des pays du Sud sans la relier à ses causes réelles, par exemple la diminution du budget alloué par l’Éducation nationale française aux Collèges français de l’île, c’est inacceptable.

Hors de l’écran

Là où la mise en scène médiatique s’arrête, le cadre vole en éclats et la vraie vie, ramifiée, débute. Et, sans pour autant faire abstraction de la pluralité des facteurs ethnoculturels en présence, il devient dès lors envisageable de discerner un fil conducteur reliant les nuées de jouvencelles court vêtues et souvent mineures pullulant aux alentours des discothèques ou autour des étrangers, qui les toisent avant de faire leur choix, aux réductions de subsides accordés par la France aux collèges et lycées de son ancienne colonie. Examinée d’un autre point de vue, cette situation facilement étiquetée de déjà vu révèle sa sidérante complexité.

Les vases communicants

Sur l’île rouge, les professeurs autochtones des collèges et des lycées qui perçoivent généralement un salaire cinq à huit fois inférieur à celui octroyé aux enseignants français expatriés sont les premiers à pâtir de ce réaménagement financier. D’abord en se voyant raboter le salaire, pour aussi effarant que cela paraisse. Ensuite, en se trouvant obligés d’entériner, sous peine de renvoi, que la gratuité scolaire pour leurs enfants dans l’école où ils enseignent, qui leur était accordée jusqu’alors, représentait une faveur et non un droit. Et donc, concrètement, d’en accepter la suppression. La conséquence immédiate pour ces hommes, et une minorité de femmes, qui maintenaient ardument leur niveau d’existence à la limite de la survie, se traduit par l’impératif de trouver un nouveau revenu. Et de probablement sélectionner lequel de leurs enfants poursuivra ses études. Quant aux rejetons brusquement déscolarisés, en majorité des filles, elles/ils se coltineront la tenace injonction d’aider leurs parents à remplacer la subsistance perdue par un revenu de substitution.

Cercle vicieux

Et c’est ici que, sans prétendre à l’exhaustivité dans le recensement des fondements de la prostitution, le déroulement découle presque trop logiquement. Car sur cette île dont les richesses naturelles sont dilapidées par les gouvernements successifs, il n’existe pratiquement aucune infrastructure pourvoyeuse d’emplois où la jeunesse pourrait brader ses élans vitaux en échange de quelques deniers. Par ailleurs, ce n’est pas non plus une destination où afflue le tourisme. D’autant que les reportages qui la présentent comme une maison-close à ciel ouvert ont l’ambivalente fonction d’éloigner les vacanciers et de rameuter un tourisme plus sexuel. Une caractéristique qui renforce sa réputation négative et concourt à en faire un lieu peu visité.

Colmatage

Ainsi, il n’est pas irréaliste de retrouver aux abords des discothèques des jeunes filles qui, vendant chèrement leurs peaux pour renflouer au jour le jour le trou creusé dans leurs familles par des coupes dans les budgets attribués à l’enseignement, misent leur survie sur des viols tarifés.

(À suivre…)

Au profit d’images ou de propos sensationnalistes qu’elle relaye et qui n’alimentent en fin de compte que notre système de préjugés, la presse passe régulièrement sous silence ou n’esquisse qu’à gros traits des aspects sous-jacents cruciaux de la complexité des rapports Nord-Sud. Au fil de quelques numéros, nous nous proposons de replacer des phénomènes humains dans un contexte sociétal et inter-sociétal large, à la fois en lien avec les différents acteurs concernés et avec leurs impacts sur les configurations interpersonnelles et les enjeux collectifs actuels de nos sociétés.

David Besschops

Article paru dans Filiatio n°12 – janvier / février 2014, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

 

 

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