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« Mademoiselle, t’es trop belle ! Tu suces ? Hé, j’te parle, salope ! »

filiatio-15-039Certaines stratégies de « séduction »  (1) font de la rue un espace menaçant que nombre de femmes ne fréquentent qu’avec appréhension. Mais sur le web et sur les murs des villes, la lutte contre ces comportements s’organise…

Regards appuyés, mimiques évocatrices, bruits, gestes et propos salaces, invitations graveleuses, insultes, attouchements… Voilà ce qu’une femme peut toujours subir en 2014 en milieu urbain, a fortiori si elle se déplace seule, a fortiori si sa tenue dévoile ses épaules, ses jambes ou son décolleté… C’est vrai également pour une personne dont la sexualité non strictement hétérosexuelle s’affiche ou se devine.

Les comportements déplacés envers les femmes et les LGTB (2) sont-ils plus fréquents qu’auparavant ? Difficile à dire. Les regards appréciateurs ou désapprobateurs ne sont pas une invention récente, pas plus que les sifflements, les mains baladeuses… ou, hélas, les coups et le viol « punitif » sanctionnant les préférences sexuelles considérées comme déviantes. Peutêtre les femmes seules, les couples homos, les transgenres sont-ils plus nombreux qu’hier dans l’espace public, ceci entraînant presque mathématiquement une augmentation des maltraitances à leur égard ? Ou peut-être tolèrent- ils moins bien ces maltraitances de nos jours, s’en plaignent-ils davantage, ce qui rend le phénomène plus sensible pour tous ?

Quoi qu’il en soit, la lutte contre ce phénomène s’organise. On assiste actuellement à une progressive requalification de la drague lourde et unilatérale en « harcèlement » ou « agression à caractère sexué », sous l’impulsion de nombreuses associations et organisations non-gouvernementales, dont bon nombre sont actives surtout sur le web. Elles ont en commun la volonté bien arrêtée d’éradiquer le harcèlement de rue, en invitant les hommes et les femmes à se comporter différemment les uns avec les autres : pour les hommes, prendre conscience que leurs techniques de « séduction » peuvent être très dérangeantes, et éviter de solliciter les femmes contre leur gré; pour les femmes, se défendre plus efficacement contre le harcèlement et la violence sexuelle. Ci-après, une présentation de quelques-unes de ces initiatives anti-harcèlement.

Hollaback ! – 2005 Hollaback !

lutte contre le harcèlement de rue depuis 2005. À l’origine, cet incident : dans le métro, un homme se masturbe en face d’une femme qu’il trouve à son goût… Elle le prend en photo pour porter plainte, mais les forces de l’ordre restent passives. Postée sur internet, en revanche, la photo fait grand bruit et le harceleur se rend finalement de lui-même. D’où l’idée de créer une plateforme en ligne où les victimes de harcèlement peuvent venir déposer leur histoire… Les témoignages arrivent en masse. Neuf ans plus tard, Hollaback ! est présent sur tous les continents : des groupements de volontaires sont nés dans 62 villes de 25 pays (dont Bruxelles, Gand et Anvers), et organisent localement des campagnes d’affichage, des brain-storming, ou encore des « craie-action » : l’inscription de messages anti-harcèlement à même le trottoir.

Femme de la rue – 2012

Faut-il encore présenter Femme de la rue ? Ce film de fin d’étude de la jeune réalisatrice flamande Sophie Peeters capture en caméra

 cachée les interpellations agressives et insultantes qu’elle subit des dizaines de fois par jour… juste parce qu’elle est une jeune femme se déplaçant toute seule dans le quartier bruxellois où elle vit. La diffusion de ce documentaire très dérangeant dans différents médias a fait l’effet d’une gifle, éveillant l’attention de la presse internationale. Quelques jours plus tard, le parquet de Bruxelles et l’administration communale s’accordaient sur le principe d’une sanction du harcèlement de rue par des amendes pouvant atteindre 250 euros.

Projet Crocodiles – 2013

Interpellé par le problème du harcèlement de rue et par le film de Sophie Peeters, un bloggueur belge, Thomas Mathieu, décide de transposer certains témoignages en BD. Pour saisir le point de vue des femmes sur ces incidents, il donne une apparence de crocodile aux hommes mis en scène, tandis que les femmes gardent une apparence réaliste. Partagées sur internet, ses BD génèrent des louanges, des critiques, des prises de conscience. Et des afflux de nouveaux témoignages. Débats, expositions, articles de presse : le projet Crocodile éveille finalement l’intérêt de la maison Le Lombard, qui décide d’éditer un album reprenant ces « histoires de sexisme ordinaire » (à paraître prochainement). Le même Thomas Mathieu avait précédemment créé une BD sur la drague vue du point de vue des hommes : Les Drague-Misères, publié chez Delcourt.

Paye ta Schneck / Hé Mademoiseau ! – 2014

Deux sites webs permettent de prendre la mesure de la « créativité » des harceleurs de rue sur le plan verbal… mais aussi de la solide dose d’humour grinçant dont usent (entre autres armes) celles et ceux qui luttent contre ce problème de société. Sur Paye ta schneck – Tentatives de séduction en milieu urbain, les victimes de harcèlement peuvent déposer les « compliments » reçus en pleine figure de dragueurs sans scrupules. L’extrême vulgarité de la plupart de ces interpellations est assez secouante. Sur Hé, Mademoiseau !, les internautes inventent des versions féminines de ce type de compliments, juste pour voir quel effet ça ferait si les femmes harcelaient les hommes comme elles sont harcelées par eux…

filiatio-15-041Derrière le harcèlement, des montagnes de malentendus ?

Est-il abusif de traiter d’agression de « simples » propos égrillards ou salaces ? Revient-il aux victimes de telles agressions de s’en protéger en évitant d’exposer leurs corps, de se promener seules, ou d’afficher publiquement leurs préférences sexuelles ? Poser le débat en ces termes est plutôt stérile : le plus souvent, cela ne génère que des opinions caricaturales, rejetant la responsabilité du problème tantôt sur le « patriarcat » (qui fabriquerait en série des hommes dotés de tous les privilèges mais incapables de contrôler leurs pulsions), tantôt sur les « féministes » (qui inciteraient les femmes à monter en épingle des incidents mineurs et isolés).

Une façon de se dégager de ce manichéisme consiste à reconsidérer l’ensemble de la « situation communicationnelle » que constitue le harcèlement de rue. Se dessine alors une scène impliquant non seulement deux acteurs humains (caricaturalement : un harceleur et un harcelé), mais également un espace public, un échange d’informations et éventuellement des témoins. Reconsidérer le « rôle » de chacun des acteurs (humains et non-humains) dans cette scène conduit à quelques réflexions intéressantes…

Des incompatibilités culturelles démultipliées

Tous les hommes ne sont pas des harceleurs, toutes les femmes ne sont pas harcelées. Alors, quelles femmes se sentent harcelées par quels hommes ? Peut-être des rôles « genrés » incompatibles expliquent-ils une partie du problème. Un ancien jeu de rôles impose à l’homme de jouer les séducteurs et à la femme de refuser vertueusement les premières avances… Mais un nouveau jeu de rôles permet à la femme d’arpenter librement l’espace public quel que soit son statut matrimonial. Si les deux jeux s’entrechoquent, le malentendu peut être de taille : le séducteur prend le désintérêt initial de la femme pour la suite logique du jeu de séduction qu’il croit initier, alors que la femme en question est prodigieusement agacée par cet homme qui se permet de la déranger. Bien sûr, on peut aussi interpréter ces situations sous d’autres angles que celui du genre : le documentaire de Sophie Peeters fut ainsi vertement critiqué pour le racisme latent que certains croyaient y déceler (la plupart des harceleurs filmés y étaient d’origine maghrébine). Tandis que la sociologue Alix Van Buuren suggère que le conflit apparemment sexiste cache en réalité un conflit social : elle soupçonne les jeunes bourgeoises féministes d’appeler « harcèlement de rue » certaines tentatives de séduction en particulier : celles des hommes issus des milieux populaires.

Un espace public à partager

Le harcèlement de rue se produit dans des lieux publics. Et ceux-ci sont extrêmement « normés » : de nombreuses règles (souvent implicites) précisent qui a le droit de s’y déplacer comment, qui peut y regarder qui, qui doit y céder le passage à qui, etc. Mais voilà : les grandes villes d’aujourd’hui accueillent des populations extrêmement diversifiées, littéralement issues des quatre coins du monde. Et les normes et croyances relatives à l’occupation de l’espace public ne sont pas les mêmes partout. Dans le film de Peeters, un jeune homme expliquait par exemple que selon le point de vue de sa communauté, une jeune femme se montrant seule en rue est une jeune femme disponible, et en attente d’un partenaire… Dans le harcèlement se joue donc aussi un certain rapport à l’espace public, en tant qu’il constitue un espace collectif que l’interculturalité met en crise.

Des informations mal interprétées

Selon un adage bien connu des sciences de la communication, « on ne peut pas ne pas communiquer ». Nous envoyons en permanence une multitude d’informations au reste du monde, et pas seulement par ce que nous disons : nos façons de parler, de bouger, de nous habiller sont aussi des informations que les autres sont susceptibles de recevoir… et d’interpréter à leur manière. Pour « l’Elfe », une bloggeuse française, ce problème se pose de façon aigüe dans les rapports de séduction, les femmes ayant appris à garder le silence sur leur désir sexuel, ce qui impose aux hommes d’entrer dans le jeu risqué de l’interprétation :

« Les hommes ont tendance à imaginer que les femmes essaient de les « allumer » même quand elles ne font rien. J’ai souvent été assez surprise d’entendre de la part d’hommes parfaitement équilibrés, des propos tels que « cette façon de danser, ça veut dire baise-moi ». (…) Une fois j’ai eu envie de dire « mais arrête un peu avec tes histoires, si elle avait envie de dire « baise-moi », tu crois pas qu’elle te le dirait plutôt que de faire des trucs qui n’ont rien à voir? » Mais je n’ai rien dit parce que ce n’est pas entièrement vrai. On en revient à l’inhibition de la sexualité des femmes. Les femmes n’ont pas le droit de baiser un mec, ni de lui demander directement de les baiser (certaines le font, mais ça ne correspond pas aux normes de genre). On imagine donc qu’il existe une sorte de langage secret de la femme: si elle danse comme-ci ou s’habille comme-ça, alors c’est qu’elle a envie de sexe. Le problème, c’est qu’il peut effectivement arriver qu’une femme ayant envie de se taper un mec ne trouve rien d’autre à faire que de s’habiller ou danser de façon suggestive… Les hommes finissent donc par enregistrer « si elle s’habille comme ça, c’est qu’elle a envie ». Mais la vérité, c’est qu’une femme ayant envie de sexe ne fait rien. L’homme, lui, a besoin de savoir si une femme a envie de sexe ou non, il se rabat donc sur des éléments imprécis et flous comme la tenue, le regard, la façon de se déplacer… C’est un jeu dangereux. (…) Ainsi on en arrive à un paradoxe: en inhibant la sexualité de la femme, on la transforme en proie, en objet sexuel disponible pour qui-n’en-veut. Ne pouvant pas exprimer clairement sa sexualité, elle devient sexuelle en permanence ! C’est un exemple de la façon dont le puritanisme mène à l’hypersexualité, et à la frustration des hommes comme des femmes ».

Céline Lambeau

 (1) L’interpellation en titre est un grand classique du harcèlement de rue (vu sur Paye ta schnek payetashnek.tumblr.com)

(2) Lesbien, Gay, Transgenre, Bisexuel

Article paru dans Filiatio #15 / septembre – octobre 2014, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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