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Métro, boulot, dodo et… parent ?

DSC01241N’importe-t-il pas d’avantage d’insuffler à nos enfants le souffle puissant de la vie et l’intérêt pour les choses vivantes et pour le rêve plutôt que l’exemple toxique de personnes aptes à toutes les compromissions et à tous les engagements, aussi destructeurs soient-ils ? Bien que cela paraisse une évidence, la réalité économique et sociale de bon nombre d’entre nous nous incite à choisir la seconde proposition. Au détriment de la première. À quoi peut-on évaluer cela ? En regardant autour de soi, notamment dans les transports en commun. Car qui dit boulot dit déplacement et, quelquefois, transports en commun, qui vous ballottent d’un lieu à l’autre. Il faut les voir, les gens du matin, portés par un regain d’énergie, avec des regards à s’aliéner le ciel en entier, quand ils sont devenus les gens du soir, avachis, éteints. Or, ces gens, ces êtres humains, souvent, sont des parents. C’est-à-dire des adultes entretenant des contacts réguliers avec des enfants ou des adolescents. Mais que reste-il d’eux au sortir des huit heures consacrées à leur profession et aux déplacements qu’elle génère ? Sauvegarder un peu de cette consistance dont se nourrissent les enfants exige une sacrée résistance interne – une enveloppe à toute épreuve ou une espèce d’indifférence aux tourments de la journée. Il faut être très enraciné à son histoire personnelle et très solide pour dispenser le soir, à ses marmots, autre chose que des gestes mécaniques ou pour ne pas se trouver réduit à un l’éventail basique des fonctions parentales : tuteur, éducateur-nourricier et pourvoyeur. Comment, après les épreuves du jour, s’adresser à ses enfants dans toute la plénitude de son être, c’est-à-dire au travers sa propre expérience de la vie ou au travers de sa propre mythologie, miraculeusement intacte en dépit du cahot de la route et de l’emploi ? Et ce sans être réduit à emprunter les mythologies ou les valeurs prêtes-à-porter que nous tend la société ni se réfugier dans l’attitude pontifiante du parent je-sais-tout-j’ai-tout-vu-tout-vécu qui mouche toute question de sa perverse irréfutabilité. Pour être soi, avec ses vrais espoirs et ses vrais doutes, ses croyances et les hypothèses issues de ses apprentissages. Le temps d’une fugace réflexion suffit-il pour retrouver l’humain en soi, c’est-à-dire un être nu devant les questions de l’existence telles que la mort ou la naissance, par exemple ? Enfin, demeurer un parent et non pas se convertir en coup de vent, rester un être rythmé par son appareil biologique et cadencé par la singularité de son esprit. Un être à la personnalité bien réelle et palpable, avec ses accords et ses désaccords, ses contradictions. Une personne humaine dont la chair est investie par la pensée autant que par la fantaisie et non pas seulement par le martèlement de l’inconfort, de la contrainte ou de la fatigue. Par quel procédé ou alambic notre société escompte-t-elle libérer à l’issue des jours des êtres en meilleur état que des citrons pressés ou des noyaux d’olives auxquels s’accrochent vainement quelques maigres filaments de chair ? Comment, transi de fatigue à la nuit tombante, garder dans l’oeil la pétulance et dans la tête la palette de couleurs et de nuances de ce qui nous a bâtis et emplis de confiance et d’envie, quand on offre à ses enfants le spectacle quotidien d’une coquille vide rejetée sur le rivage par la marée d’une journée de travail ? Arrivera-t-il ce (grand) soir où l’adulte ne sera plus réduit à sa seule fonction parentale mais où il pourra exister de façon plénière dans le regard de ses enfants ? Si ce moment arrive, il se pourrait bien que ça ne soit pas un soir mais beaucoup plus tôt dans la journée. De fait, une vie de qualité ne débute pas à 18h mais bien auparavant. Ou n’aurais-je pas bien compris notre fonctionnement sociétal ? Les parents ne seraient-ils en réalité que des rouages censés mener leur progéniture au coeur de fonctions plutôt que de les accompagner dans la vie ? Car je n’imagine pas par quel biais ce parent, entité meurtrie jetée hors de soi par les soubresauts du chemin et broyée par l’impression infernale des obligations et des responsabilités, puisse encore transmettre à ses enfants – autrement qu’à la faveur de repas arrosés où les adultes se mettent à raconter leur vie en n’en soulignant que les anecdotes qui finissent au rang des balivernes – ce qui, profondément, le fonde et l’élève. Surtout quand, non content de s’être imposé une journée de travail, ce parent rentre avec la tâche supplémentaire d’apprendre à ses enfants à envisager l’alimentation en citoyens éco-responsables alors que visiblement, il est au bout du rouleau. N’est-ce pas un peu paradoxal ? Écologie bien ordonnée ne devrait-elle pas commencer par soi-même ?

David Besschops, rédacteur en chef

Article paru dans Filiatio #23 – mars/avril 2016, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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