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N’hexibez pas…

filiatio20-def-005Dans les échanges de vue relatifs au problème du harcèlement de rue, il se trouve toujours quelqu’un pour faire valoir que les femmes “n’ont qu’à s’habiller décemment”, opinion qui engendre invariablement une cascade de “ça c’est bien vrai” et un déluge de “bande de crétins sexistes, quand il ya une agression, c’est l’agresseur le problème, pas la victime ! ” (et ça, c’est bien vrai, serait- on tenté de conclure chez Filiatio).

Derrière ce pseudo-débat devenu un grand classique des réseaux sociaux, on trouve une construction mentale qui a la vie dure : les hommes seraient “par nature” incapables de gérer leurs pulsions. Or les corps des femmes seraient “par nature” hautement désirables. D’où l’obligation d’agir sur les femmes : cacher leurs corps derrière des murs ou des vêtements serait la seule façon d’empêcher les hommes de leur nuire. De nombreux collectifs luttent heureusement contre cette construction mentale particulièrement réductrice, avec plus ou moins de verve. Un contre-discours libertaire existe donc, sur lequel les femmes peuvent s’appuyer pour exiger le respect de leur intégrité physique et mentale dans toutes les circonstances.

Problème : dans certains cas, ce contre-discours devient lui-même dogmatique, et interdit toute tentative de redéfinir les limites au-delà desquelles une tenue, un comportement, un regard devient illégal. Un homme qui impose à autrui la vision de ses bijoux de famille reste coupable “d’attentat à la pudeur” et peut être arrêté. Mais une femme qui impose à autrui la vision de ses fruits défendus serait par définition une victime ? Est-ce considérer la femme comme égale à l’homme que d’exiger qu’elle soit libérée de toute forme de contrainte en matière de “décence” ? Souhaiter que les femmes puissent se promener quasi nues en pleine nuit dans un quartier louche sans être seulement regardées, n’est-ce pas somme toute leur dénier toute capacité à agir en adultes responsables ? La “liberté” que l’on souhaite pour les femmes est-elle celle de l’irréflexion et de l’inconscience ?

Plutôt que de faire l’inventaire des arguments et contre-arguments déjà apportés au débat par quantités de spécialistes, signalons l’apparition récente d’un “miroir” de ce problème de liberté, qui va nous permettre de réfléchir autrement : depuis quelques mois, les murs des villes belges accueillent des affiches montrant un personnage de dos, équipé de divers éléments vestimentaires et technologiques coûteux. En commentaire, cette injonction : “N’exhibez pas vos objets de valeur !”. Toutes choses égales par ailleurs, cette affiche est à l’exhibition de la richesse ce que les conseils “sexistes” sont à l’exhibition du corps féminin : une mise en garde, relative à certains attributs très convoités, dont des personnes sans scrupules pourraient vouloir s’emparer à n’importe quel prix. Chose étonnante : cette affiche n’a provoqué aucun tollé chez les propriétaires d’objets coûteux. Personne n’a réclamé le droit de se balader toutes richesses dehors sans être interpellé ou agressé, fût-ce dans les rues les plus miséreuses de la capitale…

Pourquoi un contraste aussi frappant entre deux situations sensiblement comparables ? D’où vient qu’il est permis de dire “ne montre pas ton fric” mais pas “ne montre pas la dentelle de ta petite culotte” ? A ce stade de la réflexion, à Filiatio, nous nous perdons en conjectures. Et si vous nous proposiez vos propres explications ? Nous publierons bien sûr les avis les plus originaux, les plus constructifs, les plus décoiffants. A vos plumes !

Céline Lambeau

Article paru dans Filiatio #20 – septembre/octobre 2015, abonnez-vous ou téléchargez gratuitement ce numéro.

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